
Sur le plateau du débat Patara sur la radio Ndékè-luka, l’échange a tourné au duel verbal. À Héritier Doneng qui martelait que « la société civile n’est pas un parti politique » et qu’elle n’a pas à « prendre des positions politiques », Paul Crescent Bininga a opposé une fin de non-recevoir, exigeant du ministre qu’il produise le moindre texte de loi justifiant sa thèse. Une sommation restée sans réponse.
La charge du ministre
Tout était parti d’une affirmation du ministre de la Jeunesse, des Sports et de l’Éducation civique, appuyée sur une référence savante : « Une société civile, c’est l’ensemble des organisations de la population qui partagent des intérêts communs sans interférence de l’État. Ça, c’est la définition du célèbre écrivain français Guy Sormann », avait-il posé, avant d’asséner : « Une société civile n’est pas un parti politique. »

De là, Héritier Doneng avait développé une thèse simple : les leaders interpellés jeudi dernier auraient outrepassé leur rôle en organisant une ville morte contre la hausse du prix du carburant. « S’ils souhaitaient bien faire la politique, ils doivent avoir le courage de s’engager politiquement, créer un parti politique et agir politiquement. Ne pas se placer en filigrane à la société civile pour prendre des positions politiques », avait-il lancé, non sans avoir au passage contesté l’existence légale des organisations Higoué et OJDC, accusées de n’avoir « jamais été enregistrées » et d’être des « organisations fantômes ».
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Le défi de Bininga
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La réponse de Paul Crescent Bininga n’a pas tardé, et elle a cloué le ministre à ses contradictions. « M. Héritier Doneng a dit un certain nombre de choses qui ne sont pas vraies. Il fait une confusion déconcertante entre ce qui relève de la politique et ce qui relève de la politique politicienne », a-t-il d’abord corrigé, avant de poser sa définition : « Prendre part à la gestion de la chose publique, se prononcer sur les questions qui engagent la vie de la société, c’est faire de la politique. Mais je ne fais pas de la politique politicienne parce que je ne suis pas dans la conquête du pouvoir. C’est la différence. »
Puis est venue la sommation, lancée à bout portant : « Donc, dire que la société civile ne fait pas de la politique, c’est une erreur, c’est une grossièreté, monsieur le ministre. Citez-moi les dispositions de la loi qui interdisent à la société civile de faire de la politique. » Un défi que le ministre n’a jamais relevé. Interrogé sur son organisation, il a tenté un contournement « C’est quoi votre organisation ? » avant que Bininga ne précise : « Le GTSC, c’est un groupe de travail de la société civile. Je suis de la coordination du GTSC. » Et de maintenir la pression : « Je dis, citez-moi les dispositions. Citez-moi. »
Le vide juridique
Le ministre n’a produit aucun texte. Il s’est rabattu sur l’argument de l’agrément, assurant que les organisations en question n’avaient pas d’existence légale une affirmation là encore contestée par Bininga. « Higoué dispose bel et bien d’un agrément. Il y a un texte au niveau du ministère de la Justice qui exige aux organisations qui font dans la défense des droits de l’homme d’avoir un accord de partenariat avec le ministère. Et je rappelle ici que Higoué a scié cet accord-là de partenariat avec Antoine Gwandö. Donc, dire ici que Higoué n’a pas d’agrément, c’est encore une contre-vérité », a-t-il répliqué.
Puis, poussant la logique jusqu’au bout : « Prenons même l’hypothèse où ils n’ont pas d’agrément en tant qu’individu. En quoi est-ce que intervenir, prendre la parole, constitue une infraction ? À quel moment le législateur centrafricain dit-il qu’il faut avoir une organisation pour prendre la parole ? En quoi est-ce que c’est une infraction ? N’allez pas créer les choses, n’allez pas inventer les choses qui n’existent pas. »
Un individu peut-il être un leader d’opinion ?
C’est peut-être là que la démonstration de Bininga a été la plus efficace : en rappelant que la qualité de leader d’opinion n’est soumise à aucune condition d’affiliation. « Un individu peut être un leader d’opinion sans appartenir à une organisation, qu’elle soit politique ou non. Ce n’est pas un péché. Un professeur d’université peut être un leader d’opinion. Un artiste peut être un leader d’opinion. N’importe qui peut décider d’être un leader d’opinion sans appartenir à une organisation. Ce n’est pas une infraction », a-t-il développé sous le regard du ministre, qui n’a pas jugé utile de contester ce point.
Le débat a ensuite dérivé sur la qualification pénale des faits appel à la désobéissance civile, à la sédition, à la subversion sans que le ministre ne parvienne à démontrer en quoi la tenue d’une conférence de presse ou l’organisation d’une ville morte pacifique tomberait sous le coup des articles 282, 292 et 295 du code pénal qu’il a cités à plusieurs reprises.
Durant cet échange tendu sur les antennes de Ndékè-luka, Héritier Doneng a reproché au coordinateur du GTSC, Paul Béninga, d’avoir appelé à une ville morte pour protester contre la hausse du prix du carburant.
La question de fond
Au cœur de cet échange de joutes, une question de fond demeure : dans une République qui se dit « encadrée par les lois », où se situe la frontière entre l’action légitime d’une société civile qui se prononce sur la chose publique et l’infraction politique ? Le ministre Doneng a affirmé que les leaders arrêtés avaient « appelé le peuple à insurgir contre les institutions de l’État ». Bininga a rétorqué qu’une ville morte n’est « ni une insurrection, ni une sédition, mais une forme de protestation politique et de contestation pacifique », encadrée par les textes, et qu’elle ne devient infraction qu’en cas de « trouble à l’ordre public, de violence ou d’intimidation » trois éléments qu’il conteste dans le cas d’espèce.
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