
Pendant que les robinets sont désespérément à sec, que les délestages électriques massifs plongent la capitale dans le noir et que les télécommunications nationales sont cliniquement mortes, où va l’argent des Centrafricains ? Le document confidentiel de la Banque mondiale (« Official Only ») apporte une réponse chiffrée et terrifiante : les grandes entreprises publiques de la République centrafricaine ont été transformées en de véritables gouffres financiers, accumulant une dette colossale qui menace d’engloutir toute l’économie nationale. Une faillite systémique orchestrée par une oligarchie qui utilise ces entités et leurs Conseils d’Administration comme des propriétés familiales et politiques.

Un endettement vertigineux de 56 milliards de FCFA
Le constat dressé par les experts internationaux est un signal d’alarme rouge écarlate pour la survie économique du pays. La Centrafrique compte 14 entreprises publiques commerciales (notamment l’ENERCA, la SODECA et la SOCATEL) réparties dans les secteurs clés. Loin de générer des bénéfices pour le Trésor public ou d’améliorer le quotidien des citoyens, ces entités sont aujourd’hui qualifiées de « source importante de risques budgétaires ».
Le rapport confidentiel dévoile le montant astronomique du désastre :
« Leur niveau d’endettement élevé dépasse désormais les 56 milliards de FCFA (soit 93 millions de dollars USD), ce qui représente plus de 4 % du PIB de la nation. »
Cette ardoise monumentale constituait déjà un passif toxique. Le rapport de la Banque mondiale est perçu par la classe politique comme un véritable cours de gestion élémentaire administré à des dirigeants faillis. Mais les coulisses de ce naufrage révèlent une corruption managériale et une paranoïa politique sans précédent au sein même des organes de décision.
Des Conseils d’Administration à la solde du parti : Le cas Roméo Gribingui
Comment ces joyaux nationaux ont-ils pu couler à ce point ? La réponse réside dans la composition de leurs Conseils d’Administration, transformés en officines politiques à la solde du parti au pouvoir. Au lieu de recruter des experts capables de redresser la barre, le régime y nomme des incompétents notoires dont la seule qualification est leur loyauté clanique.
Le cas de Roméo Gribingui est l’incarnation même de ce siphonnage institutionnel. En tant que Contrôleur Général de ces entreprises parapubliques, sa mission première est de surveiller, d’auditer et de garantir la bonne gestion des deniers publics. Pourtant, par un tour de passe-passe mafieux, Roméo Gribingui s’installe directement comme Président du Conseil d’Administration (PCA) de ces sociétés dès que les mandats des bureaux arrivent à échéance.
À ce titre, il perçoit des indemnités mensuelles faramineuses comme PCA, prolongeant délibérément le flou artistique et retardant l’élection de nouveaux bureaux pour faire durer le plaisir. Les entreprises publiques sont devenues, pour lui et ses acolytes, une véritable vache à lait personnelle sur le dos du contribuable.
Incapacité technique et sabotage humanitaire : Le scandale de Boy-Rabe
Menées par ces Conseils d’Administration corrompus, les directions générales se révèlent totalement incapables de concevoir ou de monter un projet technique viable, au format et aux standards exigeants des bailleurs de fonds.
L’exemple récent de la SODECA est à ce titre flagrant : face à l’incompétence de la direction, c’est le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) qui a dû voler au secours de la société d’État. L’organisation humanitaire a monté de toutes pièces et financé un projet crucial de modernisation des conduites d’eau souterraines, prévoyant la pose de gros tuyaux pour relier le bassin d’eau de Boy-Rabe et desservir les populations jusqu’au PK12.
Mais ce projet vital pour la survie de milliers de citoyens est aujourd’hui à l’arrêt complet. La raison ? Une paranoïa délirante au sommet de l’État. Le président Empereur Touadéra résidant dans ce secteur, le régime a pris une décision unilatérale : STOP. FIN DES TRAVAUX. Pour l’appareil sécuritaire de l’« empereur » Touadéra, creuser des tranchées pour installer des conduites d’eau revient à creuser des trous pour y dissimuler des bombes destinées à l’assassiner lui et ses épouses. Le droit à l’eau potable de la population a ainsi été sacrifié sur l’autel de la peur présidentielle.
Clientélisme, népotisme et arriérés records à la SOCATEL
Ce népotisme et cette déconnexion se retrouvent dans tous les secteurs. Bénéficiant de la complicité de Conseils d’Administration dociles, les ministres et hauts dignitaires utilisent ces sociétés comme des agences de placement familial, y faisant embaucher massivement leurs proches sans aucun diplôme ni référence.
Conséquence directe de ces recrutements sauvages : les masses salariales sont devenues totalement insupportables. À la SOCATEL, la situation est apocalyptique avec plus de 70 mois d’arriérés de salaire cumulés pour le personnel. Portés par cette incompétence, l’opérateur historique n’innove plus : le service de fax a totalement disparu du pays et le réseau de téléphonie fixe est incapable de s’étendre aux particuliers.
Le vol de l’énergie par l’élite et le racket des ONG internationales
Le cynisme du système Touadéra éclate lorsque l’on observe la consommation des dirigeants. Tous les bâtiments publics, les ministères et les résidences privées des hauts dignitaires du pays utilisent l’électricité de l’ENERCA et l’eau de la SODECA de manière totalement gratuite. Malgré la présence de compteurs, les factures de l’élite du régime ne sont jamais payées.
Pour compenser ce vol d’État et tenter de gratter des recettes, le régime applique la même stratégie prédatrice que pour le carburant : il se retourne vers les ONG internationales et les agences des Nations Unies dans le pays pour leur imposer des tarifs de consommation gonflés de manière exorbitante. Une fois ces factures réglées par les humanitaires, le gouvernement n’hésite pas à piocher directement dans les maigres recettes de ces entreprises pour payer les fonctionnaires de l’État, bloquant tout investissement ou maintenance technique. Le peu de liquidités qui reste est géré par les Directeurs Généraux pour financer la logistique et les activités politiques du parti au pouvoir.
En mettant en lumière ces 56 milliards de FCFA de dettes cachées et l’insolvabilité de la SODECA et de la SOCATEL, la Banque mondiale sonne la fin de la récréation. Le peuple centrafricain est aujourd’hui condamné à vivre dans le noir et à boire une eau souillée, non pas parce que le pays manque de ressources, mais parce que son élite, des PCA profiteurs aux ministres paranoïaques, a décidé de privatiser les services publics à son seul profit.
Par Gisèle MOLOMA
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