Pourquoi la RCA reste pauvre malgré des milliards d’aide ? Voici le verdict des chercheurs

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La République Centrafricaine (RCA) reste l’un des pays les plus pauvres du monde, voire le plus pauvre selon plusieurs indicateurs. Son PIB par habitant tourne autour de 400 dollars, un niveau qui n’a pratiquement pas progressé depuis l’indépendance. L’Indice de Développement Humain (IDH) est parmi les plus bas et stagne depuis des décennies. Le taux de mortalité brute y serait l’un des plus élevés au monde. Pourtant, depuis le début de la crise de 2012-2016, le pays a reçu des milliards de dollars d’aide internationale. Malgré cela, il n’y a eu aucune réduction significative de la pauvreté.

 

Les explications habituelles ne suffisent plus : « pays orphelin de l’aide » (alors que l’aide a triplé ces dix dernières années), géographie enclavée (d’autres pays similaires s’en sortent mieux), démographie défavorable ou crises politiques à répétition. Ces facteurs existent, mais ils n’expliquent pas pourquoi l’argent injecté n’a produit aucun effet visible sur le terrain.

Pourquoi la RCA reste pauvre malgré des milliards d’aide ? Voici le verdict des chercheurs

 

Après des années d’enquêtes de terrain à Bangui et dans plusieurs villes de province, l’analyse de documents de développement et l’étude détaillée des budgets nationaux de 2000 à 2024, les chercheurs arrivent à une conclusion claire : la pauvreté persistante de la RCA vient d’une déconnexion profonde entre deux mondes qui ne se rencontrent presque jamais :

 

D’un côté, une économie mondiale commodifiée (exportations, projets d’infrastructure, aide internationale).De l’autre, une économie locale largement basée sur la subsistance (agriculture vivrière, échanges non monétaires au sein des communautés).Cette déconnexion se manifeste à trois niveaux :

 

Les promesses brisées en matière de sécurité et de paix

Les acteurs internationaux et nationaux promettent sans cesse la sécurité : MINUSCA (la mission de l’ONU), les forces russes (Wagner puis Africa Corps), l’armée nationale (FACA) redéployée, l’Union européenne via EUTM, etc. Pourtant, sur le terrain, la population constate que ces promesses ne sont pas tenues.

 

La France est toujours soupçonnée de manipulation.MINUSCA est critiquée pour sa lenteur à protéger les civils et pour ses propres scandales.Le retour de l’État et de l’armée s’est souvent traduit par des exactions plutôt que par la protection des populations.Résultat : au lieu de créer de la confiance, ces interventions alimentent les rumeurs et la méfiance. Les comités de paix locaux, qui gèrent les conflits quotidiens (querelles familiales, disputes entre éleveurs et agriculteurs), sont souvent perturbés ou récupérés par les puissants. Il n’y a pas de véritable lien entre la sécurité « en haut » et les besoins concrets des communautés.

 

2. Les routes bloquées vers le développement économique    

La grande majorité des Centrafricains vit de l’agriculture de subsistance : ils produisent pour se nourrir et échangent localement. L’économie monétarisée (salaires, entreprises formelles) concerne très peu de monde, surtout à Bangui.

 

Les élites et les acteurs internationaux misent sur l’exploitation des ressources (bois, or, diamants), qui représentent plus de 90 % des exportations. Pourtant, ces secteurs génèrent très peu de revenus pour l’État (moins de 2 millions d’euros de recettes publiques en 2022 pour plus de 180 millions d’exportations) et créent peu d’emplois.

 

Les routes physiques sont dégradées, mais surtout « bloquées » par :

Les barrières de pluie imposées par l’État.Les taxes illicites et les rackettages.L’absence de connexion réelle entre les marchés locaux et l’économie nationale ou mondiale.Les projets d’infrastructure financés par l’extérieur profitent souvent plus aux acteurs internationaux qu’à la population. Les emplois dans les ONG paient mieux que ceux de l’État, mais ils sont concentrés à Bangui et créent des frustrations. La transition forcée vers une agriculture « moderne » et marchande reste un vœu pieux : seulement 5 % des agriculteurs reçoivent un quelconque appui, et le ministère de l’Agriculture ne représente qu’environ 2 % du budget interne de l’État.

 

3. Les « bonnes intentions » qui renforcent la déconnexion

L’aide internationale essaie deux approches en même temps :

Du haut vers le bas : réformer l’État central, former l’armée, digitaliser les ministères.Du bas vers le haut : aider directement les communautés via les ONG (formation, cash-for-work, soutien aux maîtres-parents, etc.).Les deux échouent à créer du lien. L’État reste faible, corrompu et autoritaire. Une grande partie des services publics (santé surtout) est assurée par les humanitaires : quand l’ONG part, le service disparaît souvent. Le budget interne de l’État montre clairement les priorités : la défense augmente fortement (jusqu’à 18 % du budget interne), tandis que l’agriculture reste à 2 % et la santé régresse.

L’aide massive (près de 50 % du budget national provient de l’extérieur) n’arrive ni à « ruisseler » des élites vers la population, ni à « construire par le bas » une transformation structurelle. Elle finit souvent par renforcer le pouvoir central sans améliorer la vie quotidienne.

 

Le constat final

La RCA souffre d’une triple déconnexion :

Entre Bangui et les périphéries.Entre les élites politico-militaires et la population.Entre l’économie mondiale et l’économie de subsistance locale.Tant que ces déconnexions persistent, ni l’aide internationale, ni les reconquêtes militaires, ni les plans de développement ambitieux ne changeront durablement la situation. Les chercheurs estiment que la sortie de la pauvreté passe par une reconnexion réelle : des routes praticables et sécurisées, un État qui fournit des services de base, des élites qui acceptent de partager les ressources, et une valorisation de l’agriculture locale comme base de résilience plutôt que comme un retard à combler.

 

Par Alain Nzilo

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