Martin Ziguélé : plus de 60 ans après les indépendances, l’Afrique ne peut pas devenir encore un continent de garnison de troupes étrangères

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L’ancien Premier ministre centrafricain Martin Ziguélé estime que les États africains ne peuvent prétendre à une souveraineté pleine lorsqu’ils dépendent durablement de forces armées étrangères pour assurer leur sécurité. Invité de l’émission L’Arbre à Palabre sur la DW, il défend une conception de la souveraineté fondée sur la maîtrise nationale de la défense.

 

Plus de 60 ans après les indépendances, plusieurs pays africains continuent d’accueillir des forces militaires étrangères dans le cadre d’accords bilatéraux ou de coopérations sécuritaires. Ces présences peuvent répondre à des besoins précis : formation des militaires, renseignement, lutte contre les groupes armés, protection de certaines installations ou soutien aux forces nationales.

Martin Ziguélé : plus de 60 ans après les indépendances, l’Afrique ne peut pas devenir encore un continent de garnison de troupes étrangères
L’ancien premier ministre Martin Ziguelé, Président du parti MLPC

 

Pour Martin Ziguélé, la question devient différente lorsque cette présence s’inscrit dans la durée et finit par occuper une place centrale dans la défense du territoire. Il estime qu’un État ne peut pas construire une souveraineté réelle s’il devient durablement dépendant de soldats étrangers pour protéger ses frontières et garantir sa sécurité intérieure.

 

Une souveraineté qui commence par la défense du territoire

 

Pour l’ancien Premier ministre centrafricain, la souveraineté ne se limite pas à l’existence d’un gouvernement ou à la reconnaissance internationale d’un État.

 

Elle implique également la capacité de celui-ci à protéger son territoire, ses institutions et sa population.

 

Un pays peut disposer d’une constitution, d’un parlement, d’un gouvernement et d’une représentation diplomatique tout en restant fortement dépendant sur le plan militaire. Dans une telle situation, la souveraineté juridique existe, mais la capacité opérationnelle de l’État demeure limitée.

 

C’est cette contradiction que Martin Ziguélé met en avant lorsqu’il refuse l’idée de transformer un pays africain en « pays de garnison » pour des forces étrangères.

 

Coopération militaire et présence permanente

 

Martin Ziguélé ne remet pas nécessairement en cause toute coopération militaire internationale.

 

Les États africains peuvent avoir besoin de formations, d’équipements, de renseignements ou d’une assistance technique étrangère. Les échanges entre armées peuvent également contribuer à améliorer les capacités opérationnelles des forces nationales.

 

La difficulté apparaît lorsque l’assistance se transforme en présence militaire permanente.

 

Selon Martin Ziguélé, un partenaire étranger peut former une armée nationale sans prendre durablement sa place. Il peut également fournir du matériel sans devenir indispensable au fonctionnement quotidien du dispositif de défense.

 

La distinction est donc importante entre coopération militaire et dépendance militaire.

 

Des bases étrangères qui posent une question politique

 

La présence durable de troupes étrangères sur un territoire national soulève également la question du contrôle politique.

 

Lorsqu’une force étrangère est installée dans un pays, son statut, ses missions, ses règles d’engagement et ses relations avec les autorités nationales doivent être clairement définis.

 

Dans certains cas, les forces étrangères disposent d’accords leur permettant d’utiliser des bases militaires ou des installations mises à leur disposition par le pays hôte.

 

Ces arrangements peuvent répondre à des intérêts sécuritaires communs. Mais pour Martin Ziguélé, ils ne doivent pas conduire les États africains à abandonner progressivement leur capacité à décider eux-mêmes de leur politique de défense.

 

L’Afrique face à ses propres faiblesses militaires

 

Le recours aux forces étrangères s’explique aussi par les faiblesses de nombreuses armées africaines.

 

Dans plusieurs pays, les forces nationales manquent d’équipements modernes, de moyens de transport, de capacités de renseignement ou de ressources financières suffisantes.

 

Certaines armées doivent également faire face à des groupes armés disposant d’une grande mobilité et opérant dans des zones difficiles d’accès.

 

Ces difficultés poussent les gouvernements à rechercher rapidement une assistance extérieure.

 

Pour Martin Ziguélé, cette réponse peut être nécessaire dans certaines circonstances, mais elle ne doit pas devenir permanente. L’objectif doit rester le renforcement des capacités nationales.

 

Construire une armée capable d’assurer seule ses missions

 

Une véritable politique de souveraineté militaire suppose donc des investissements importants dans les forces nationales.

 

Cela passe par la formation des soldats et des officiers, l’amélioration des conditions de travail, l’acquisition d’équipements adaptés et la modernisation des infrastructures militaires.

 

Le renseignement constitue également un élément essentiel. Une armée qui ne maîtrise pas suffisamment l’information sur les mouvements des groupes armés et les menaces qui pèsent sur son territoire dépend rapidement de partenaires disposant de capacités technologiques supérieures.

 

La souveraineté militaire suppose donc aussi une souveraineté dans les domaines du renseignement, des communications et de la technologie.

 

Ne pas remplacer une puissance par une autre

 

Le débat sur la présence militaire étrangère ne concerne pas uniquement les forces occidentales.

 

La Russie, la Turquie, les États-Unis, la Chine et plusieurs autres puissances entretiennent des relations militaires avec des pays africains sous différentes formes. Des sociétés militaires privées étrangères ont également été sollicitées par certains gouvernements.

 

Pour Martin Ziguélé, le changement de partenaire ne suffit pas à établir une indépendance.

 

Remplacer une présence française par une présence russe, américaine ou issue d’une autre puissance ne constitue pas automatiquement une rupture avec la dépendance militaire.

 

La question fondamentale reste celle du contrôle : qui décide de la stratégie de défense, qui commande les opérations et qui assume la responsabilité de la sécurité du territoire ?

 

Le cas des sociétés militaires privées

 

La question est encore plus sensible lorsqu’un État fait appel à des sociétés militaires privées ou à des groupes de combattants étrangers.

 

Ces structures peuvent intervenir dans la formation, la protection de responsables ou les opérations contre des groupes armés.

La souveraineté militaire est essentielle pour les États africains, qui doivent éviter une dépendance excessive à la présence militaire étrangère tout en favorisant une coopération sécuritaire entre nations africaines.

 

Pour Martin Ziguélé, leur présence pose une difficulté supplémentaire parce qu’elles ne s’inscrivent pas toujours dans les mêmes mécanismes de commandement et de contrôle qu’une armée nationale.

 

La défense d’un territoire ne devrait pas devenir une activité confiée durablement à des acteurs dont les intérêts, les obligations et les chaînes de responsabilité peuvent être différents de ceux des institutions républicaines.

 

La sécurité doit rester une fonction régalienne

 

Pour l’ancien Premier ministre, la défense nationale doit rester une responsabilité centrale de l’État.

 

Les forces armées doivent être placées sous l’autorité des institutions prévues par la Constitution et soumises aux règles nationales.

 

Cette exigence ne signifie pas qu’un pays doit fonctionner en autarcie militaire. La coopération internationale peut être utile, notamment pour la formation, l’acquisition d’équipements et le partage de renseignements.

 

Mais cette coopération doit renforcer les capacités nationales plutôt que les remplacer.

 

Vers une coopération sécuritaire africaine

 

Martin Ziguélé invite également à réfléchir à une coopération plus importante entre les États africains.

 

Le continent dispose de nombreuses armées, d’écoles militaires, de cadres expérimentés et d’une expérience accumulée dans les opérations de maintien de la paix et de lutte contre les groupes armés.

 

Une meilleure coordination entre pays africains pourrait permettre de mutualiser certaines capacités : renseignement, formation, surveillance des frontières, logistique et équipements.

 

Cette approche permettrait de réduire progressivement la dépendance envers les puissances extérieures.

 

L’enjeu dépasse la question militaire

 

Pour Martin Ziguélé, la présence de forces étrangères sur le sol africain renvoie finalement à une question beaucoup plus large : celle de la capacité des États à décider seuls de leur avenir.

 

Un pays qui dépend durablement d’une puissance étrangère pour sa sécurité peut difficilement mener une politique extérieure totalement indépendante.

 

Les choix diplomatiques, économiques et militaires sont liés. Lorsqu’un gouvernement dépend d’un partenaire extérieur pour assurer sa défense, cette relation peut également peser sur ses autres décisions stratégiques.

 

C’est pourquoi l’ancien Premier ministre considère que la construction d’une souveraineté réelle doit passer par le renforcement simultané des institutions politiques, de l’économie et des capacités militaires.

 

Plus de six décennies après les indépendances, Martin Ziguélé estime ainsi que les pays africains doivent pouvoir coopérer avec les puissances étrangères sans devenir leurs bases avancées ni dépendre durablement de leurs armées. La présence étrangère peut accompagner une armée nationale, mais elle ne devrait pas se substituer à elle.

 

Par Alain Nzilo

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