Reporter ce qu’on a vu ou se taire : la conception restrictive du journalisme défendue par Valentine Rugwabiza, cheffe de la MINUSCA

Rédigé le .
Par : la rédaction de Centrafrique” data-wpel-link=”external” rel=”external noopener noreferrer”>Corbeaunews-Centrafrique (CNC).
Lors de sa conférence de presse à Bangui, la cheffe de la MINUSCA, Valentine Rugwabiza, a livré une définition du journalisme qui est contraire avec les réalités d’un pays en crise. Selon elle, un journaliste professionnel doit « reporter ce qu’il a vu et vérifié lui-même », et s’abstenir de relayer toute information qu’il n’a pas personnellement constatée. À défaut, il s’agirait de dissémination d’informations non vérifiées.
Cette déclaration, présentée comme un rappel éthique, cache en réalité une exigence impossible à tenir sur le terrain centrafricain. Dans ce pays verrouillé par le dictateur Faustin-Archange Touadera, les journalistes ne disposent ni de la liberté de se déplacer partout, ni de la sécurité nécessaire pour accéder à chaque recoin du territoire, ni des ressources pour être présents lors de chaque incident électoral. Demander la preuve par le témoin oculaire direct équivaut à rejeter d’office tout ce qui remonte par les habitants, les militants, les observateurs locaux ou le recoupement méthodique des sources. Or, c’est précisément ce travail de collecte et de vérification croisée qui constitue le socle du journalisme.
La MINUSCA ne se borne pas à encourager la prudence. Elle trace, sans le dire explicitement, une frontière entre ce qui mérite d’être publié et ce qui doit rester sous silence. Désormais, les violences lors du scrutin, les intimidations armées, les irrégularités signalées ne pourraient être rapportées que si un journaliste se trouvait sur place, bloc-notes ou caméra à la main, au moment exact où les faits se sont produits. Cette exigence ignore sciemment ce qui se passe réellement dans le pays.
Dans de nombreuses régions du pays, la présence des mercenaires russes et des rebelles rend l’observation directe périlleuse, quand elle n’est pas tout simplement hors de portée. Les informations arrivent à la rédaction des médias par d’autres canaux : citoyens, responsables de bureaux de vote, délégués de partis, résidents. Refuser de les prendre en compte sous prétexte qu’aucun journaliste ne les a constatées revient à effacer ces témoignages, à les priver de toute existence médiatique.
La déclaration de Valentine Rugwabiza dépasse largement le cadre d’une recommandation technique. En qualifiant de dérive le fait de transmettre des informations non « vues et vécues » par les journalistes eux-mêmes, la mission onusienne s’arroge le rôle de juge de ce qui peut circuler dans l’espace public. Ce ne sont plus les recoupements entre plusieurs sources fiables qui font autorité, mais l’aval des institutions, des autorités, des organisations internationales. Le journaliste centrafricain se retrouve ainsi dans une position subalterne : il doit attendre le feu vert officiel d’un gouvernement des menteurs, des escrocs et des voleurs avant de pouvoir relayer quoi que ce soit.
Ce basculement crée un rapport de force déséquilibré. D’un côté, les pouvoirs publics, les organes électoraux, les acteurs internationaux disposent de moyens logistiques, de réseaux de communication, de capacités de validation. De l’autre, les journalistes centrafricains sont sommés de garder le silence tant que ces mêmes acteurs n’ont pas donné leur propres version. La hiérarchie de l’information devient alors une hiérarchie politique.
En contexte électoral, cette doctrine produit un effet direct : elle protège le processus officiel contre toute remise en cause médiatique immédiate. Les alertes deviennent des rumeurs, les soupçons des spéculations, et les témoignages des bruits de réseaux sociaux. Le temps de la vérification institutionnelle devient aussi un temps de silence médiatique.
En défendant cette vision rétrécie du métier, la MINUSCA ne se contente pas de baliser l’information. Elle restreint l’espace où peut s’exercer le débat public, notamment quand il touche aux Élections, à la sécurité, à la crédibilité des institutions. Dans un pays marqué par des contentieux électoraux récurrents et des crises à répétition, cette attitude interroge moins la déontologie des journalistes que la capacité d’une mission internationale à accepter la critique et les récits alternatifs.
Derrière l’appel à la rigueur, se profile une consigne plus contraignante : ne diffuser que ce qui entre dans le cadre du visible approuvé. Pour une large partie des journalistes centrafricains, cette ligne ne relève pas de la règle professionnelle. Elle s’apparente à une restriction du droit d’informer, imposée depuis l’extérieur, dans un pays où l’accès à la vérité reste déjà un combat quotidien.
Par Alain Nzilo
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