Reportage : bienvenue à « Colombie », un des quartiers les plus turbulents de Bangui, où règnent le désordre et le chaos

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Reportage : bienvenue à « Colombie », un des quartiers les plus turbulents de Bangui, où règnent le désordre et le chaos

 

 

Rédigé le .

Par : la rédaction de Corbeau News Centrafrique, CNC 

 Si vous pensez avoir tout vu à Bangui en matière d’exotisme urbain, c’est que vous n’avez jamais osé vous aventurer derrière la prestigieuse École Nationale d’Administration et de la Magistrature (ENAM). Là, au cœur de Sica 1, se cache une extension du quartier Saïdou que les locaux, dotés d’un sens de l’humour à toute épreuve, ont baptisée « Colombie ».

Un journaliste de notre rédaction a décidé de s’y infiltrer pour comprendre comment on vit dans ce haut lieu du démaquisage urbain, situé à un jet de pierre du centre-ville. Récit d’une immersion là où la réalité dépasse la fiction.

 

Trois décennies de sédimentation fécale et d’architecture spontanée

À Colombie-Saïdou, oubliez les plans d’urbanisme. Dans ce quartier enclavé en plein centre-ville de Bangui, le problème ne date pas d’hier. Voilà plus de cinquante ans que chaque famille vend, achète des parcelles, construit à sa manière et creuse ses propres latrines, ces toilettes de fortune que les habitants appellent simplement les « cabinets ».

Une fois les fosses pleines, et faute de routes praticables ainsi que de camions de vidange municipaux depuis plus de vingt ans, le calcul est simple : on creuse une autre fosse juste à côté. Après plusieurs décennies de ce système, le sous-sol est totalement saturé et l’espace a fini par disparaître.

C’est précisément ce manque de place, combiné à l’explosion démographique familiale, qui a donné naissance à ce chef-d’œuvre de construction anarchique. Ici, chaque enfant devenu majeur bâtit sa piaule là où il reste encore un demi-mètre carré disponible. Résultat : les maisons s’entassent, s’imbriquent et s’étouffent les unes les autres.

Les « rues » ? Le mot relève presque de la fiction. Les habitants improvisent des passages étroits qui serpentent au ras des murs, obligeant les passants à frôler les fenêtres des habitations. La vie privée y devient quasiment inexistante.

Et dans ce décor de promiscuité extrême, même les murs semblent avoir des oreilles.

En face de National Hôtel à Bangui. CopyrightCNC
Le canal au niveau du quartier Saïdou, appelé également quartier Colombie, réaménagé

 

Vie privée zéro : Quand les murs murmurent, les Colombiens écoutent

Cette promiscuité spatiale a évidemment un impact direct sur l’intimité des couples. À Colombie, les secrets d’alcôve n’existent pas. Les gémissements nocturnes des couples en action traversent sans effort les cloisons de fortune pour finir dans la rue… et parfois jusque chez les voisins.

Deux jeunes « Colombiens » du quartier ont d’ailleurs confié en rigolant à notre reporter que lorsque les bruits de deux chambres voisines se croisent dans la nuit, ils commentent la scène en disant qu’il y a « échange de tirs nourris entre voisins ».

Mais la scène la plus spectaculaire racontée par ces jeunes reste le fameux calcul de trajectoire et de vitesse linéaire des excréments au moment d’utiliser les toilettes.

 

L’art du « calcul linéaire » face au ngouzou

C’est dans ce contexte de saturation des sols que le génie humain s’est adapté. En saison des pluies, la nappe phréatique remonte et fait déborder le contenu des fosses. Pour utiliser les rares toilettes encore fonctionnelles, les habitants ont développé une compétence digne de la NASA, racontent nos deux jeunes Colombiens : le calcul de trajectoire et de vitesse linéaire.

Le protocole est strict : il faut calculer la vitesse de chute de l’excrément depuis l’anus jusqu’au niveau de l’eau dans la fosse, puis relever légèrement les fesses avant l’impact afin d’éviter que l’eau sale et contaminée ne jaillisse en retour sur les fesses, souvent accompagnée des fameux ngouzou si le caca est celui de feuille de manioc souvent lourd.

Épuisés par cette gymnastique aérodynamique, beaucoup d’habitants ont fini par abandonner les toilettes traditionnelles. Désormais, certains se douchent discrètement la nuit et pratiquent la technique du « caca en sachet ». Une fois emballés, les projectiles prennent leur envol nocturne en direction du joli canal pavé construit récemment à travers le quartier. À peine un an après sa réhabilitation, le canal est déjà tapissé de ces souvenirs quotidiens.

Mais les fosses et les sachets ne constituent pas le seul fléau local.

En face de National Hôtel à Bangui. CopyrightCNC
Canal réaménagé du quartier Saïdou proche de la Colombie. pPhoto Christ CAN

 

L’entomologie de Saïdou : Le bastion mondial du moustique

Colombie est aussi devenu le premier hub de production de moustiques de Bangui, approvisionnant généreusement Lakouanga, les autres Sica et le centre-ville.

Notre enquête a même permis d’établir une classification scientifique très précise de ces insectes, que les jeunes Colombiens surnomment « les commandos de 16h » et « les tueuses de 18h ».

Le moustique de 16h : une unité d’élite, grosse, noire et percutante. Quand elle pique, elle laisse une marque vive qui offre au moins le plaisir de se gratter avec énergie. Dès que l’envie de se gratter commence, c’est le signal que le moustique tire à fond et s’apprête à faire son plein de sang. Il faut alors être extrêmement réactif pour l’abattre ; sinon, il esquive avec une agilité impressionnante avant de s’envoler.

Le moustique de 18h : plus petit mais beaucoup plus stratégique. Cette variété attend la chaleur du soir pour sortir en masse. Elle déteste le froid, car les habitants ont alors la mauvaise idée de porter des pantalons et de se couvrir, ce qui perturbe son activité économique. C’est elle, la véritable distributrice en chef du paludisme.

Pour survivre à cette invasion, les habitants ont développé un réflexe étonnant : dès 18 heures, plusieurs familles installent leurs moustiquaires directement dehors, dans la rue ou sur ce qu’il reste de leur parcelle, afin de respirer un peu sans attraper le palu.

Et malgré ce décor sanitaire catastrophique, le quartier reste paradoxalement très recherché. Pourquoi?

 

Le paradoxe immobilier : Des taudis de luxe en plein centre-ville

Malgré ce tableau digne d’un film post-apocalyptique, Colombie affiche une anomalie économique surprenante : les maisons à louer y sont rares et extrêmement chères.

Pourquoi un tel engouement pour un quartier sans forces de l’ordre, sans rues, sans latrines où les mbangués dits « dourou-manga » fument à ciel ouvert ?

La réponse tient dans la célèbre règle des trois « L » de l’immobilier : l’emplacement, l’emplacement, l’emplacement.

Le quartier est situé à moins de deux kilomètres du centre-ville, à moins de 500 mètres du complexe sportif de 20 000 places, juste en face du très prisé quartier Lakouanga, et stratégiquement coincé entre le Sica 1 « civilisé » et Sica 2.

Pour les travailleurs et les débrouillards, les économies de temps et de transport justifient largement de vivre dans la fumée, les moustiques et les calculs de trajectoire fécale. Le quartier est d’ailleurs peuplé en majorité de jeunes Congolais venus de la RDC.

Mais derrière cette ambiance presque folklorique se cache une véritable bombe sanitaire. Et le bilan de la visite?

 

Colombie : Un potentiel touristique à exproprier

Si vous aimez les ambiances détendues, Colombie-Saïdou offre un spectacle permanent. C’est le repaire d’une jeunesse dynamique qui a décidé de s’affranchir des lois sur les stupéfiants. Le dourou-manga, le chanvre indien, s’y fume à ciel ouvert dans une atmosphère qui ferait presque jalouser certains festivals de reggae.

Pas de voiture, pas de bruit de moteur, puisqu’aucun véhicule ne peut physiquement entrer, seulement le parfum permanent des herbes locales flottant dans l’air.

« Gué so, tout Zo a yon manga », conclut l’un de nos jeunes « Colombiens ». Une expression locale tirée du slogan de Touadera Tout Zo à Té Yé, qui signifie, en substance, qu’ici, tout le monde fume. Autrement dit, dans ce labyrinthe saturé de fumée, aucun nez n’échappe aux effluves permanents des cigarettes et du dourou-manga qui flottent dans l’air du matin jusqu’au cœur de la nuit.

Blague à part, derrière le rire se cache surtout un chef-d’œuvre de détresse urbaine au cœur même de Bangui. Si Colombie offre un condensé spectaculaire de débrouillardise et d’humour face à la misère, la situation sanitaire y constitue une véritable bombe à retardement.

À ce niveau de promiscuité et de risques sanitaires, la seule véritable attraction que les habitants attendent désormais, c’est l’arrivée des bulldozers de l’État pour une opération d’expropriation d’utilité publique.

En attendant, si vous passez dans le coin pour une visite guidée, n’oubliez ni vos bottes, ni votre casque, ni votre anti-moustique… et surtout votre moustiquaire de rechange après 18 heures si vous comptez y passer la nuit.

Bangui tourisme : Bienvenue à « Colombie » du quartier Saïdou, un reportage réalisé par Gisele Moloma.

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