Le ministère de la Culture veut recadrer certaines productions de rappeurs jugées contraires aux bonnes mœurs. Cette décision intervient alors que la consommation de stupéfiants, de tramadol et d’alcools frelatés gagne du terrain dans le pays.
La ministre chargée des Arts, de la Culture et du Tourisme a présenté au Conseil des ministres des mesures de recadrage et de censure visant plusieurs productions musicales devenues virales. Certaines chansons sont notamment critiquées pour leurs propos jugés dégradants à l’égard des femmes.

Le gouvernement peut encadrer les contenus artistiques qui enfreignent la loi. Mais s’attaquer uniquement aux chansons revient à intervenir sur les manifestations visibles d’un problème dont les causes se trouvent ailleurs.
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Le problème commence avant le rap
La consommation de stupéfiants et de substances psychoactives dépasse largement le milieu musical. Dans certains bars, boîtes de nuit et autres lieux fréquentés par les jeunes, la consommation de produits illicites et de médicaments détournés de leur usage médical fait partie des phénomènes régulièrement signalés.
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Le tramadol occupe une place particulière dans cette évolution. Ce médicament, destiné au traitement de certaines douleurs, est également consommé à des fins non médicales. Son usage détourné alimente un phénomène d’addiction qui ne peut pas être traité uniquement par des mesures visant les artistes.
À cela s’ajoute la circulation massive des alcools frelatés et des boissons alcoolisées conditionnées en sachets. Ces produits sont accessibles à bas prix dans plusieurs quartiers, villages et zones d’exploitation minière. Ils touchent particulièrement une population jeune et des travailleurs dont les conditions de vie favorisent parfois une consommation régulière d’alcool.
Le gouvernement ne peut donc pas prétendre combattre les dérives de la jeunesse sans agir avec la même détermination sur les produits qui alimentent ces comportements.
Le cas du Wanawa produit par Wagner
Le Wanawa constitue un exemple particulièrement révélateur. Cet alcool en sachet produit et commercialisé par Wagner en Centrafrique est aujourd’hui présent dans différentes régions du pays.
Sa commercialisation a d’abord été documentée dans certaines localités, notamment à Cantonnier. Le produit s’est ensuite étendu à d’autres zones, jusqu’à des villes, villages et sites d’exploitation minière.
Dans la Vakaga, notamment autour de Birao et dans des localités éloignées, le Wanawa est devenu un produit accessible à la population. Les sachets sont vendus dans les circuits commerciaux locaux et proposés à des consommateurs parfois très jeunes.
Cette progression accompagne également l’implantation de Wagner dans plusieurs régions. Le Wanawa n’est donc plus un produit limité à une zone particulière. Il s’est installé dans différents espaces où les populations peuvent désormais s’en procurer facilement.
Le gouvernement interdit le whisky en sachet, mais que fait-il du Wanawa ?
Le 20 août 2026, le Conseil des ministres a demandé de renforcer la lutte contre l’importation frauduleuse du whisky en sachet en Centrafrique. Le gouvernement justifie cette mesure par les risques sanitaires et sécuritaires associés à ces boissons.
Les autorités veulent renforcer les contrôles douaniers, multiplier les inspections dans les marchés, sanctionner les agents impliqués dans les circuits frauduleux et intensifier la sensibilisation de la population.
Cette décision pose directement la question du Wanawa. Si les boissons alcoolisées en sachet représentent un danger pour la santé publique, pourquoi le même niveau de contrôle ne s’applique-t-il pas à ce produit fabriqué et vendu en Centrafrique ?
Quelle autorité contrôle sa production ? Quel service vérifie sa composition ? Quel organisme contrôle son degré d’alcool ? Quelles normes sanitaires encadrent sa fabrication ? Quelles autorisations permettent sa commercialisation dans les villes, les villages et les zones minières ?
Le problème n’est donc pas de comparer simplement un produit importé clandestinement avec un produit fabriqué localement. Le problème est celui de la cohérence de la politique publique.
Une lutte contre les conséquences plutôt que contre les causes
Le même raisonnement vaut pour les stupéfiants. Une brigade antidrogue existe en Centrafrique. Des opérations peuvent être menées dans certains bars, boîtes de nuit ou autres lieux de consommation.
Mais une politique efficace ne peut pas se limiter à interpeller quelques consommateurs. Elle doit remonter jusqu’aux producteurs, aux importateurs, aux distributeurs et aux réseaux qui permettent aux substances d’atteindre les consommateurs.
Le gouvernement doit aussi expliquer pourquoi certains produits sont combattus avec vigueur tandis que d’autres, pourtant présents massivement sur le marché, continuent de circuler.
La question est encore plus importante lorsque les produits sont associés à des acteurs bénéficiant d’une présence particulière dans le pays. Si le Wanawa produit par Wagner circule librement dans plusieurs régions, les autorités doivent expliquer clairement le cadre juridique, sanitaire et commercial qui permet cette situation.
La chanson n’est que le symptôme
Certaines productions rap peuvent être vulgaires, misogynes ou provocatrices. Une chanson qui insulte les femmes peut légitimement susciter des critiques. Le succès d’un morceau sur les réseaux sociaux ne transforme pas pour autant son contenu en modèle à promouvoir.
Mais le gouvernement ne peut pas faire de la chanson le principal problème alors que les conditions sociales et économiques qui favorisent certaines dérives restent largement intactes.
Lorsqu’un jeune peut acheter facilement un sachet d’alcool à bas prix, accéder à du tramadol détourné de son usage médical ou être exposé à des stupéfiants, la réponse ne peut pas commencer et finir par la censure d’un artiste.
La prévention, l’éducation, le contrôle des produits et la répression des réseaux de distribution doivent intervenir bien avant la diffusion d’une chanson.
Le gouvernement doit s’attaquer à la racine
La question posée au ministère de la Culture dépasse donc largement le contenu des chansons. Elle concerne la cohérence de l’action de l’État face aux addictions et aux produits dangereux.
Si le gouvernement veut réellement protéger la jeunesse, il doit s’attaquer à la production et à la distribution des stupéfiants, au détournement du tramadol, aux circuits de vente d’alcools frelatés et aux produits alcoolisés en sachet.
Le cas du Wanawa est particulièrement parlant. Le gouvernement vient de réaffirmer sa volonté de lutter contre les boissons alcoolisées en sachet importées frauduleusement. Dans le même temps, le Wanawa produit et commercialisé par Wagner continue d’être vendu dans plusieurs régions du pays.
La priorité ne devrait donc pas être uniquement de contrôler ce que chantent les artistes, mais de contrôler ce que consomment les jeunes et surtout ce que les réseaux de production et de distribution mettent à leur disposition.
Tant que les stupéfiants, le tramadol détourné et les alcools frelatés resteront facilement accessibles, censurer quelques chansons ne changera pas la réalité. Le problème se trouve en amont : dans la production, l’approvisionnement, la distribution et le contrôle des produits qui alimentent ces dérives.
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