Plongée dans le coma depuis plus de 12 ans, la Radio Centrafrique est sur le point de mourir complètement
Rédigé le .
Par : la rédaction de Corbeaunews-Centrafrique (CNC).
Un seul ordinateur de 500 giga, un seul dictaphone, et des journalistes qui empruntent du matériel à la MINUSCA. Voilà ce que 36 milliards de francs CFA ont produit à la Radio Centrafrique.
Fondée il y a 68 ans, la Radio Centrafrique a longtemps été la seule voix qui reliait le pays à lui-même. Des forêts du sud-ouest aux savanes du nord-est, ses émissions accompagnaient des générations entières de Centrafricains. Des nagras aux magnétophones à bandes, puis aux premiers ordinateurs numériques introduits en 2005, la radio avait su évoluer avec son temps, fidèle à sa mission de service public.
Mais cette époque appartient désormais au passé. Depuis plus d’une décennie, l’institution s’effondre lentement, vidée de ses forces par des années de crises armées et de mauvaise gestion. Les émetteurs du site de Ronde-Cours, vandalisés lors des mutineries puis pillés par les groupes armés, ne fonctionnent plus. Ce site stratégique, autrefois cœur technique de la radio, est aujourd’hui occupé par des civils.
Pour continuer à émettre malgré tout, la direction a multiplié les arrangements de fortune. Elle a négocié avec les compagnies de téléphonie mobile pour poser des relais sur leurs antennes, avec des résultats décevants. Ces compagnies ont rapidement signalé des problèmes de surcharge sur leurs installations, rendant la cohabitation difficile. La radio s’est alors tournée vers la MINUSCA, dont les bases acceptent d’héberger les équipements de diffusion à Ndélé, Paoua et Bria.
C’est là que l’absurdité de la situation saute aux yeux. Une radio nationale, patrimoine d’un État souverain, dépend des antennes d’une force militaire des nations-unies pour atteindre ses propres citoyens.
Car l’argent, lui, était bien là. En 2017, l’État centrafricain avait lancé un projet officiel de réhabilitation de la radio, de la télévision nationale et de l’agence de presse ACAP. Deux sociétés étaient candidates : une entreprise italienne du secteur audiovisuel avec un devis de 38 milliards de francs CFA, et une société malienne nettement moins-disante à 17 milliards. La proposition malienne était attirante et raisonnable. Bangui l’a écartée sans explication sérieuse.
Le marché a été attribué au Camerounais Jean-Pierre Amougou Belinga, patron du groupe Vision 4 et du groupe Anecdote, pour la somme de 36 milliards de francs CFA. En juin 2019, il était reçu en grande cérémonie au palais de la Renaissance par le président Touadera, en présence du ministre de la Communication Maxime Kazagui et du ministre des Finances Henri Marie Dondra. Ces fonds provenaient du RCPCA, mécanisme international débloqué pour reconstruire le pays après des années de guerre.
Amougou Belinga n’avait jamais caché sa philosophie. Il avait déclaré publiquement qu’il n’était pas catéchiste et que quand il travaillait, il attendait quelque chose en retour. Ce retour, il l’a effectivement obtenu : une nomination comme conseiller à la présidence de la République centrafricaine et un passeport diplomatique centrafricain. Le contrat signé, les honneurs distribués, les travaux ont suivi, mais pas comme on pouvait l’espérer.
Ce que les Centrafricains ont découvert à la livraison des travaux ressemble à une mauvaise plaisanterie. Les murs ont été repeints, quelques équipements de surface ont été posés, la télévision a été connectée à Canal+ pour donner une apparence de modernité. Mais les problèmes de fond, eux, n’ont pas bougé d’un millimètre. Les pannes continuent, les coupures s’enchaînent, et les journalistes travaillent dans des conditions qui feraient honte à une radio communautaire de village.
La réalité du quotidien à la Radio Centrafrique est celle-là : toute la rédaction partage un seul ordinateur de 500 gigaoctets. Un seul dictaphone existe dans la maison, et il est réservé aux cérémonies officielles du gouvernement. Dès qu’un journaliste doit couvrir un événement hors protocole, il n’a rien dans les mains. Les correspondants en province, eux, empruntent carrément le matériel des journalistes de GUIRA FM, la radio de la MINUSCA, pour faire leur travail.
À cela s’ajoute la question de l’électricité, qui empoisonne chaque journée de travail. Le groupe électrogène de la radio est vieux et tombe en panne régulièrement. Même quand il fonctionne, il n’y a pas toujours de budget pour acheter le carburant nécessaire à son fonctionnement. À Bangui, les coupures d’Enerca peuvent priver la radio d’antenne de 7 heures du matin jusqu’à 13 ou 14 heures. Certains matins, le silence s’installe dès 5 heures et dure jusqu’à 9 heures sans que personne n’intervienne.
Le régime de Touadera connaît chacun de ces détails. Aucun de ces problèmes n’est un secret pour les autorités. Pourtant, face à la communauté internationale, Bangui continue de présenter des bilans flatteurs, des accords signés, des photos de studios fraîchement repeints comme preuves d’un travail accompli. Les 36 milliards versés à Amougou Belinga servent de bouclier contre toute remise en question, comme si dépenser de l’argent suffisait à prouver qu’on a bien travaillé.
Entre-temps, la radio nationale centrafricaine continue d’émettre par intermittence, accrochée aux antennes de la MINUSCA, avec un seul dictaphone pour toute une rédaction et des décodeurs en province que personne ne remplace quand la foudre les détruit. La direction reconnaît elle-même que ces équipements doivent être renouvelés tous les six mois à un an, mais aucune ligne budgétaire ne couvre cette nécessité. Amougou Belinga, lui, a depuis été interpellé par la justice camerounaise pour d’autres affaires, pendant que la radio qu’il était censé sauver continue de sombrer dans le chaos.
Par Alain Nzilo
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