
Il existe des décisions qui façonnent une nation. Puis il y a celles qui la condamnent. En 2023, le régime du Président Faustin-Archange Touadéra a pris l’une de ces décisions qui, loin des communiqués triomphants, allait sceller le destin économique de la République Centrafricaine. Cette décision porte un nom : le contrat d’exclusivité accordé à Neptune Oil.
Le rapport d’audit définitif du CPCS, commandé par le PNUD et rendu public le 21 octobre 2025, documente avec une précision chirurgicale les conséquences désastreuses de ce choix. Ce qui devait résoudre les pénuries s’est transformé en machine à spolier le peuple centrafricain.

Une Décision Politique, Pas une Nécessité
Avant 2023, le marché était structuré autour d’un duopole : TOTAL et TRADEX se partageaient les importations. Une concurrence existait, aussi limitée fût-elle. L’arrivée de Neptune Oil et l’obtention d’un contrat d’exclusivité ont radicalement changé la donne. Le rapport note que cette prise de contrôle a constitué “un changement radical de la structure concurrentielle, concentrant l’essentiel des importations entre les mains d’un seul opérateur.”
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Le résultat ne s’est pas fait attendre. L’écart de prix avec les pays voisins, qui était d’environ 0,50 dollar le litre entre 2018 et 2023, a doublé pour s’établir autour de 1 dollar le litre.
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Un Monopole Sans Contrepartie
L’exclusivité couvre l’ensemble des produits pétroliers, sauf le Jet Al. Dans un marché monopolistique, l’importateur unique n’a aucun incitatif à réduire ses coûts. Chaque franc supplémentaire facturé est un franc de profit additionnel.
Le rapport révèle un surcoût total de 190-241 FCFA par litre pour le Super, et de 221-288 FCFA pour le Gasoil. Globalement, ces surcoûts augmentent le montant annuel payé par les consommateurs et le gouvernement par 29 milliards de FCFA.
Trente-quatre milliards. Pour un pays où 72% de la population vit sous le seuil de pauvreté, ce chiffre est vertigineux. C’est le prix d’hôpitaux, d’écoles, de routes. C’est un avenir sacrifié sur l’autel des profits d’un seul homme.
L’Importateur Fantôme
Qui est cet importateur à qui le régime a livré le marché national ? Neptune Oil est une société camerounaise créée en 2009. Le rapport révèle un fait troublant : Neptune Oil n’a pas d’entité légalement enregistrée en RCA et ne paie donc pas d’impôts sur les sociétés en RCA.
L’entreprise qui contrôle l’ensemble de l’approvisionnement en produits pétroliers, la ressource la plus stratégique de l’économie, ne paie pas un franc d’impôt sur les sociétés au trésor public centrafricain. Les profits s’évaporent vers des juridictions plus clémentes.
Comment un tel arrangement a-t-il pu être validé ? Comment le Ministère des Finances a-t-il pu accepter qu’un opérateur de cette envergure échappe totalement à l’impôt ? Ce n’est pas une négligence. C’est une décision politique qui prive l’État de ressources cruciales.
Le Mépris des Obligations
Le rapport documente plusieurs violations flagrantes.
Première violation : le non-respect du transport fluvial. Le Décret N°12.019 stipule qu’au moins 80% des importations doivent se faire par voie fluviale, moins coûteuse. Pourtant, la majorité des volumes de Neptune Oil sont transportés par la route. Le pourcentage d’importation fluviale est passé de 87% en 2020 à seulement 38% en 2024. En privilégiant la route, Neptune Oil augmente artificiellement les coûts, répercutés sur le prix à la pompe.
Deuxième violation : l’insuffisance d’approvisionnement du dépôt de Kolongo. Le rapport constate que “Neptune Oil n’approvisionne pas suffisamment le dépôt de Kolongo ce qui crée des situations occasionnelles de pénuries.” Ces pénuries ne sont pas des accidents. Elles permettent à l’importateur de spéculer sur les prix et de maintenir une pression sur l’offre.
Troisième violation : l’absence de révision annuelle du contrat. Le rapport souligne qu’“il n’y a pas eu de révision annuelle du contrat de Neptune comme prévu.” Aucune évaluation de sa performance n’est effectuée. Aucun contrôle n’est exercé sur ses coûts. Neptune Oil opère dans un vide réglementaire total.
L’État Complice
Comment un État souverain peut-il laisser une entreprise étrangère violer impunément ses lois ? La réponse est simple : parce que l’État, ou du moins ses dirigeants, sont complices.
Le décret n°24.157 du 17 juin 2024, qui fixe la méthodologie de détermination des prix, est ouvertement violé. Le rapport l’affirme : “La structure de prix des produits pétroliers en RCA ne respecte pas la méthodologie établie par décret n°24.157.”
Qui est responsable de l’application de ce décret ? Le Ministère des Finances. Qui valide les structures de prix ? Le Comité de structure de prix. Qui nomme ce comité ? Le gouvernement. Le gouvernement est donc le premier responsable. Il a les outils pour faire respecter la loi. Il a le pouvoir de négocier. Il a l’autorité pour sanctionner. Mais il ne le fait pas.
Pourquoi ? La réponse se trouve peut-être dans les liens opaques entre le pouvoir et Neptune Oil. Le contrat est confidentiel. Ses actionnaires sont inconnus. Cette opacité est le terreau de la corruption.
Les Conséquences pour le Peuple
Pendant que le régime et ses alliés se partagent les profits, le peuple subit. Un litre d’essence à 1,78 USD représente une charge considérable. Un plein de 40 litres correspond à plus de 50% du revenu mensuel minimum. Pour les 72% de la population vivant sous le seuil de pauvreté, c’est inabordable.
L’impact ne s’arrête pas au carburant. Le prix du carburant est un coût de production pour toute l’économie. Il se répercute sur les denrées alimentaires, les transports, tous les biens et services. Chaque franc de surcoût appauvrit un peu plus les Centrafricains.
Le rapport du PNUD met en lumière l’impact dévastateur des activités de Neptune Oil, générant des surcoûts annuels écrasants pour l’économie du pays.
Les 29 milliards de FCFA de surcoûts annuels représentent autant de ressources qui ne sont pas investies dans le développement. C’est un manque à gagner colossal pour l’État et une charge insupportable pour les citoyens.
L’Urgence d’une Réforme
Le rapport formule des recommandations claires : appliquer la méthodologie du décret n°24.157, supprimer le différentiel (9,3 milliards de FCFA par an), réduire les frais de service d’importation à 9%, réduire la marge importateur à 20 FCFA/litre, augmenter la part du transport fluvial, obliger une revue annuelle du contrat, et négocier avec d’autres importateurs.
Ces recommandations sont techniques, mais leur mise en œuvre est éminemment politique. Elle nécessite une volonté de mettre fin au système de prédation. Elle exige que le Président Touadéra choisisse l’intérêt général plutôt que les intérêts particuliers.
Un Choix de Société
Le régime a-t-il la volonté de mettre fin à ce système ? Les signes sont négatifs. Le gouvernement a contesté les conclusions du rapport, défendant bec et ongles le système en place. Il a justifié le “stock ancien” par l’enclavement, le différentiel par des charges non prouvées, les frais financiers par des coûts bancaires non documentés. Ces justifications sont celles d’un régime qui ne veut pas changer.
Pourtant, le contexte est favorable. Le programme du FMI vise à accompagner les réformes structurelles, notamment dans le secteur pétrolier aval. Les performances mitigées lors des revues du programme soulignent l’urgence d’une action déterminée.
Le choix qui sera fait aura des conséquences durables. S’il maintient le système actuel, le régime en portera l’entière responsabilité. Il aura sacrifié l’avenir de la nation sur l’autel des profits d’un seul homme. S’il choisit la réforme, il devra affronter les résistances des bénéficiaires du système. Mais il ouvrira la voie à un avenir plus juste.
Conclusion
Le contrat d’exclusivité accordé à Neptune Oil restera dans l’histoire comme l’un des actes les plus prédateurs jamais commis contre l’économie centrafricaine. En livrant le marché pétrolier national à un seul opérateur, en fermant les yeux sur ses manquements, en refusant de faire respecter les lois, le régime a organisé la spoliation systématique de son propre peuple.
Les 29 milliards de FCFA de surcoûts annuels ne sont pas une fatalité. Ce n’est pas le prix inévitable de l’enclavement. C’est le prix de la corruption, de l’opacité et de la cupidité.
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