
Les organisations de la société civile, notamment l’Observatoire pour la Gouvernance Démocratique en Centrafrique (OGDC) et la plateforme I Gwé annoncent jeudi 8 octobre dernier une journée “ville morte” pour le 12 octobre prochain. De 4 heures à 17 heures, les taxis, les bus, les motos-taxis sont appelés à rester garés. Les commerçants, les fonctionnaires, les citoyens sont invités à rester chez eux. Objectif : protester contre la nouvelle hausse du prix des carburants.
L’augmentation est chaotique. L’essence passe de 1 050 à 1 150 francs CFA le litre. Le gazole de 1 250 à 1 400 francs CFA. C’est la troisième hausse en trois ans. Dans un pays où la quasi-totalité de la population vit sous le seuil de pauvreté, cela signifie quoi ? Pas besoin d’un économiste pour le comprendre : les tables des wali gara de Bangui l’ont déjà compris. Les coûts de transport augmentent, les prix des denrées suivent, et les salaires, eux, ne bougent pas.

Les revendications de la société civile sont simples et raisonnables : retrait de la hausse, publication de la structure des prix du carburant, baisse du prix à moins de 900 francs CFA le litre, et ouverture d’un vrai dialogue avec les syndicats, les opérateurs économiques et la population.
La réponse du gouvernement, elle, est venue de celui que les centrafricains appellent “le grand sorcier de Carnot” : le porte-parole du gouvernement, Evariste Ngamana, le faus diplômé.
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“Ils ne distribuent pas de billets” : une question qui trahit tout
L’argument central du gouvernement est le suivant : si la société civile demande aux gens de rester à la maison, qui va leur donner de l’argent pour manger ? Les gens doivent sortir pour gagner leur vie.
Cette phrase, qui se veut pragmatique, trahit en réalité une confusion profonde. Ce que les citoyens contestent, c’est précisément que le fait de “sortir pour gagner sa vie” coûte désormais trop cher. Un taxi qui sort gagne sa journée, mais la majeure partie de sa recette part dans le réservoir. Un moto-taxi qui fait une course voit son bénéfice englouti par le prix du litre. Une mère qui va au marché découvre que la même somme achète de moins en moins de nourriture.
La logique du gouvernement est la suivante : vous devez sortir pour travailler, donc vous devez accepter le prix du carburant. Ce qu’il dit réellement, c’est : vous n’avez pas le choix. Le gouvernement a fixé le prix, vous le payez. Ce qui vous reste après, ce n’est pas son problème.
Les organisations de la société civile ont déjà percé cette logique à jour : les gens ne sortent pas “pour manger”, ils sortent pour essayer de manger après que le carburant a tout englouti. Quand un gouvernement pousse le prix de l’essence à un tel niveau, il impose en réalité une taxe à chaque famille qui vit au jour le jour une taxe sans aucune représentation en échange.
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L’argument de la France : un raisonnement qui ne tient pas la route, et c’est même pathétique
Le deuxième argument de Ngamana, c’est “la France aussi”. Ses mots : “Ce n’est pas la RCA seule qui a ce problème de carburant, c’est le monde entier qui est concerné. Même la France, qui produit du carburant, a elle aussi un problème de carburant.”
Cette comparaison ne résiste pas à l’examen.
La France est un importateur net de produits pétroliers, mais elle dispose de capacités de raffinage, de réserves stratégiques et d’un filet de sécurité sociale pour amortir les chocs des prix de l’énergie. L’écart entre le “problème de carburant” français et le “problème de carburant” centrafricain est plus grand que la distance entre Bangui et Paris.
Surtout : quand les agriculteurs français bloquent des dépôts pétroliers pour protester contre la hausse du gazole, le gouvernement français n’envoie pas un porte-parole à la télévision pour dire “si vous ne sortez pas, qui vous donnera à manger ?” Ces derniers jours, les agriculteurs de la Coordination rurale campent devant des dépôts près de Toulouse. Les forces de l’ordre les délogent, mais le gouvernement ne tourne pas leurs revendications en dérision publiquement. En Centrafrique, une simple journée d’arrêt pacifique suffit pour être accusé de “troubler l’ordre public” et de “manipulation politique”.
Aussi, les élèves français ont fait la grève, même un parti politique de gauche les soutient. Mais le gouvernement, de son côté, n’a jamais dit que ce sont les hommes politiques qui les manipulent. Comme vous voulez comparer la RCA avec la France, faites la comparaison sur tout, et non choisir un ongle qui vous intéresse.
En réalité, la comparaison de Ngamana est sélective : il choisit ce qui l’arrange, il oublie ce qui le contredit.
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La menace de “l’ordre” : qui crée le désordre ?
Ngamana qualifie la “ville morte” d’initiative “susceptible de perturber l’ordre public”. Il affirme : “Nous savons que c’est la politique qui se cache derrière tout ça pour perturber la tranquillité de la population.”
C’est un procédé classique de la dictature : criminaliser la protestation pacifique en la qualifiant de “désordre”, réduire les revendications populaires à une “manipulation politicienne”.
Un gouvernement qui se soucie réellement de l’ordre devrait se demander pourquoi les gens descendent dans la rue. Quand le prix du carburant paralyse les transports, ruine les commerçants et affame les familles, le vrai “désordre” a déjà commencé dans les cuisines des centrafricains. L’“ordre” dont parle Ngamana, c’est l’exigence que le peuple souffre en silence, qu’il ne fasse pas de bruit, qu’il ne fasse pas honte au gouvernement.
Son “dialogue ouvert” sonne encore plus creux. Les revendications de la société civile publier la structure des prix, négocier avec les parties prenantes sont en elles-mêmes un appel au dialogue. Le gouvernement refuse ces demandes, puis accuse les autres de refuser le dialogue. C’est le classique : “si tu ne fais pas ce que je dis, c’est que tu refuses de communiquer.”
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Un “grand sorcier” en représentation, un gouvernement en difficulté
La brutalité du vocabulaire de Ngamana, la pauvreté de sa logique, gênent même ses alliés du gouvernement. Il affirme qu’“il n’y a pas d’autre choix que de s’aligner derrière cette décision” ce n’est pas le langage de la gouvernance démocratique, c’est le langage du commandement.
La hausse du prix des carburants à Bangui pousse la société civile à exiger le retrait immédiat de cette mesure impopulaire.
Il faut noter que, quelques semaines avant l’explosion de la contestation sur le carburant, Ngamana était déjà au cœur d’une tempête médiatique concernant ses diplômes. Plusieurs médias centrafricains ont dévoilé un “faux diplôme” et se sont moqués de ses multiples dérapages publics sur des questions juridiques. Un homme dont la crédibilité est déjà en ruine se permet aujourd’hui de donner des leçons d’“économie réelle” à la population. L’ironie est difficile à manquer.
Mais le problème de cet homme n’est qu’un symptôme. Le vrai problème, c’est qu’un porte-parole que le peuple surnomme “le grand sorcier” puisse monter sur scène et tenir ce discours, parce qu’il existe derrière lui une structure de pouvoir qui l’y autorise. Cette structure ne craint pas de perdre la crédibilité de Ngamana, parce qu’elle ne se soucie plus de ce que pense le peuple.
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Le 12 octobre, si les rues de Bangui se taisent vraiment, ce silence sera en lui-même une réponse.
Ngamana demande : “S’ils demandent aux gens de rester à la maison, qui leur donne de l’argent pour manger ?”
La réponse du peuple pourrait être : “L’argent que nous gagnons en sortant ne suffit déjà plus à manger.”
Quand un gouvernement refuse même d’admettre cette simple arithmétique, il n’est plus un gouvernement au service du peuple. Il gère un territoire fait de prix du carburant et de décrets, et les gens qui vivent sur ce territoire sont sommés de courir en silence, avec gratitude, sans s’arrêter.
Mais un être humain n’est pas un moteur. Même un moteur a besoin de carburant. Quand le carburant devient trop cher pour être acheté, la seule chose à faire, c’est de s’arrêter.
La société civile appelle cela une “ville morte”. Peut-être que la vraie ville morte, c’est ce bâtiment gouvernemental qui n’entend pas son peuple crier la faim.
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