Seko, Alindao, Bongboto, Gordile : les massacres commis par Wagner et les russes noirs documentés par la CPI

0
3

Regarder la video

  

Il y a des noms qui résonnent comme des condamnations. Seko. Alindao. Bongboto. Gordile. Quatre villages centrafricains. Quatre charniers à ciel ouvert. Quatre preuves accablantes, de massacre des Wagner  méthodiquement organisée depuis le sommet de l’État.

 

La communication déposée le 8 octobre 2025 à la Cour pénale internationale par les “12 Apôtres” et Maître Philippe Larochelle ne laisse place à aucune ambiguïté : depuis 2018, le régime Touadéra et ses supplétifs russes du Groupe Wagner ont transformé la République centrafricaine en un vaste territoire de chasse où la population civile est traquée, massacrée, violée et pillée avec une régularité d’horloge.

Seko, Alindao, Bongboto, Gordile : les massacres commis par Wagner et les russes noirs documentés par la CPI

 

Seko : le baptême du sang (21 mars 2018)

 

Tout commence à Seko, dans la préfecture de la Ouaka, le 21 mars 2018. Ce jour-là, des éléments de l’Union pour la Paix en Centrafrique (UPC), agissant sous le commandement de Hassan Bouba – aujourd’hui ministre de Touadéra – reçoivent un ordre aussi simple qu’abominable : “Tuer tous les chrétiens du village, y compris à l’église.”

 

Dix-sept civils sont exécutés, dont des femmes et des enfants. Les habitations sont systématiquement incendiées. Sept autres blessés succombent dans les jours suivants. L’UPC, déjà à cette époque, opère comme “Wagner noir” – ces miliciens centrafricains formés, payés et commandés par les mercenaires russes pour faire le sale boulot.

 

Le massacre de Seko n’est pas un dérapage. C’est un test. Une répétition générale.

 

Alindao : l’horreur programmée (15 novembre 2018)

 

Huit mois plus tard, le 15 novembre 2018, l’UPC frappe à nouveau. Cette fois, la cible est le camp de personnes déplacées d’Alindao, dans la Basse-Kotto. Des milliers de civils chrétiens, fuyant déjà la violence, s’y sont réfugiés. L’UPC les considère comme un “sanctuaire” de la milice anti-Balaka.

 

La veille de l’attaque, une réunion stratégique se tient à Bokolobo, fief de l’UPC. Sont présents : Ali Darassa, chef de l’UPC ; Hassan Bouba, conseiller spécial de Touadéra ; et surtout, Valery Zakharov, Dimitri Sytyi et Vitali Perfilev, les trois dirigeants du Groupe Wagner. Ils remettent une importante somme d’argent aux chefs rebelles. L’ordre est clair : détruire le camp.

 

Le 15 novembre, l’UPC attaque. Le bilan est effroyable : 112 morts, dont 19 enfants, 44 femmes et 49 hommes. Des membres du clergé sont exécutés. L’église et une partie de la cathédrale sont incendiées. Les biens des déplacés sont systématiquement pillés.

 

Ce qui frappe dans ce massacre, c’est la préméditation absolue. Quelques jours avant l’attaque, de hauts dignitaires du clergé centrafricain avaient alerté les autorités, y compris Touadéra lui-même, sur l’imminence d’une offensive contre Alindao. Ils suppliaient qu’on envoie des FACA pour protéger les civils.

 

Touadéra n’a rien fait. Pire : selon les témoignages recueillis, le président et son Premier ministre de l’époque ont reçu d’importantes sommes d’argent après le massacre. L’information avait fuité lors de la réunion préparatoire de l’UPC et sera confirmée lors d’une conférence de presse épiscopale fin novembre 2018.

 

Alindao n’est pas un crime de guerre. C’est un contrat de sang passé entre Touadéra, Wagner et l’UPC.

 

Bongboto : l’embuscade aux marchands (21 juillet 2021)

 

Trois ans plus tard, le 21 juillet 2021, c’est au tour de Bongboto, près de Bossangoa, de connaître l’horreur. Cette fois, ce ne sont plus les “Wagner noirs” de l’UPC qui frappent, mais directement les mercenaires russes.

 

Quatorze marchands ambulants sont pris en embuscade à l’entrée du village. Ils sont exécutés sommairement, à bout portant. Leurs corps sont abandonnés sur place.

 

Ce massacre intervient dans le contexte de la contre-offensive du régime Touadéra contre la Coalition des Patriotes pour le Changement (CPC), alliance de six groupes armés opposés au pouvoir formée après la réélection contestée de décembre 2020.

 

Bossangoa et sa région deviennent un champ de bataille. Les mercenaires de Wagner y mènent des “opérations de nettoyage” systématiques, ciblant en particulier les habitants des quartiers Sembe et Boro, à majorité gbaya – l’ethnie de l’ancien président François Bozizé, ennemi juré de Touadéra.

 

Après le massacre de Bongboto, le gouvernement centrafricain tente une opération de désinformation : il accuse la CPC d’avoir commis l’attaque. Des représentants officiels se rendent à Bossangoa pour offrir de l’argent aux familles des victimes – non pas en réparation, mais pour les corrompre et éviter qu’elles ne portent plainte contre Wagner.

 

Certains proches des victimes sont même enlevés par les mercenaires russes pour les réduire au silence.

 

Gordile : vingt-trois civils abattus (13 mars 2022)

 

Le 13 mars 2022, dans la préfecture de la Vakaga, le village de Gordile est le théâtre d’un nouveau bain de sang. Vingt-trois civils sont tués par les mercenaires de Wagner.

 

Ce massacre s’inscrit dans une campagne d’élimination ciblée. Quelques jours plus tôt, le 13 février, le Général Zakaria Damane était assassiné à Ouadda. Puis, en mars, c’est le tour du Général Baba Amin, abattu à Gordile même.

 

Ces deux généraux figuraient sur une “liste noire” de 23 anciens dirigeants de la Séléka que le régime Touadéra avait ordonné d’éliminer. Les mercenaires de Wagner ont exécuté le contrat avec une efficacité glaçante.

 

À Gordile, après l’assassinat du Général Amin, les civils accusés de sympathie pour la rébellion sont massacrés en représailles. Wagner ne fait pas de distinction entre combattants et population. L’ordre est : “Tuer tout le monde”.

 

Les “opérations de nettoyage” : une doctrine du massacre

 

Ces quatre massacres – Seko, Alindao, Bongboto, Gordile – ne sont que la partie émergée d’un iceberg sanglant. La communication à la CPI liste 31 incidents documentés par les témoignages recueillis entre 2018 et 2025. Dans 22 de ces incidents, soit 71%, les mercenaires de Wagner sont les seuls responsables.

 

Leur méthode est toujours la même. Wagner donne l’ordre de “nettoyer” ou “ratisser” un village, une zone rurale ou un site minier. Les mercenaires, parfois accompagnés de FACA ou de la Garde Présidentielle, ciblent les communautés gbayas, peuhles et musulmanes, perçues comme affiliées à la CPC.

 

Les consignes sont explicites : “Tuer tout le monde”, confirme un ancien milicien des “Wagner noirs” interrogé par les enquêteurs.

 

Les civils sont chassés comme des animaux, selon l’expression de l’ONG The Sentry. Les attaques sont indiscriminées. Wagner utilise des hélicoptères pour larguer des explosifs sur des villages, des bases rebelles, mais aussi des zones occupées par des civils.

 

Entre décembre 2020 et juillet 2022, les mercenaires de Wagner ont pris pour cible des civils durant au moins 180 événements, correspondant à 52% du total des faits de violence politique en RCA sur cette période, selon les données d’ACLED.

 

En 2023, le nombre de cas de violence a encore augmenté, dépassant celui de 2022. Les civils sont fréquemment victimes d’explosions aveugles.

 

Les mines : tuer pour piller

 

Ce qui distingue Wagner des autres acteurs du conflit centrafricain, c’est la dimension économique des massacres. Les zones où Wagner concentre ses opérations militaires correspondent systématiquement aux sites miniers stratégiques qu’il contrôle : Ndassima, Kouki, Chimbolo.

 

Entre décembre 2020 et août 2023, au moins 17 batailles pour des sites miniers ont eu lieu en RCA. Wagner était impliqué dans 70% de ces événements.

 

À Ndassima, principal gisement minier du pays vendu par l’UPC à Wagner fin 2019, les mercenaires et les FACA ont commis de nombreux meurtres contre les rebelles et la population locale pour les chasser de la zone. Les “Wagner noirs” ont également assassiné de nombreux Peuhls travaillant sur les gisements d’or et de diamants afin de piller leurs récoltes.

 

En mars 2023, neuf exploitants chinois du site minier de Chimbolo, dans la région de Bambari, sont tués lors d’une attaque menée par les “Wagner noirs” sous la direction du Colonel Kiri, proche de Hassan Bouba.

 

Un témoin entendu par les enquêteurs le dit crûment : “La cartographie des lieux où Wagner est présent et commet des exactions peut être définie sur la base de la localisation des gisements miniers en RCA.”

 

Wagner ne fait pas la guerre en Centrafrique. Wagner pille sous couvert de guerre.

 

526 violations documentées en un an

 

Les chiffres sont vertigineux. Dans un rapport couvrant la période de juillet 2020 à juin 2021, la Division des Droits de l’Homme de la MINUSCA et le Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme ont recensé 526 violations des droits humains et du droit international humanitaire à travers la RCA, faisant au moins 1 221 victimes, dont 144 civils.

 

Parmi ces violations figuraient des exécutions sommaires, des arrestations et détentions arbitraires et des actes de torture liés au conflit. Selon ce rapport, près de 46% de ces incidents confirmés étaient en partie attribuables aux FACA, aux FSI et aux instructeurs militaires russes du Groupe Wagner.

 

En mars 2022, Michelle Bachelet, alors Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, et l’Expert indépendant sur la situation des droits de l’homme en RCA alertaient le Conseil des Droits de l’Homme sur les “multiples témoignages concordants signalant des exactions commises par les forces de sécurité du gouvernement et par les forces bilatérales russes”.

 

Ces violations comprenaient des meurtres, des cas documentés de torture et de traitements cruels, inhumains, humiliants et dégradants, des violences sexuelles liées au conflit, des actes d’intimidation, des destructions d’habitations, des menaces et des extorsions.

 

Ces exactions visaient non seulement des civils, mais également des représentants locaux de l’État, tels que des préfets ou commissaires, dans plusieurs localités de l’arrière-pays, notamment à Bambari, Bossangoa et Bria.

 

La machine à tuer

 

“Touadéra et le Groupe Wagner ont mis en place une machine à tuer et à piller qui sert les intérêts de Touadéra aux fins de se maintenir au pouvoir et ceux du Groupe Wagner par le biais de l’exploitation des richesses minières du pays”, a déclaré l’ONG The Sentry.

 

Selon elle, les civils sont chassés “comme des animaux” en RCA et le “modèle de pillage” mis en place a apporté la “mort et la dévastation” tout en sapant la paix et la sécurité globales tant en RCA que dans l’Afrique centrale dans son ensemble.

 

Le 14 novembre 2024, dans sa Résolution 2759, le Conseil de sécurité des Nations Unies s’est dit “profondément préoccupé par la situation humanitaire et sécuritaire en RCA”, demandant “qu’il soit immédiatement mis un terme à toutes formes de violence contre les civils”.

 

Le Conseil a réaffirmé l’importance de traduire en justice de toute urgence tous les responsables de violations du droit international humanitaire, de violations des droits de l’homme et d’atteintes à ces droits, quel que soit leur statut ou leur appartenance politique, sachant que certains de ces actes peuvent être constitutifs des crimes listés dans le Statut de la CPI.

 

La responsabilité pénale de Touadéra

 

La communication déposée à la CPI établit une chaîne de commandement claire reliant Touadéra aux massacres.

 

Pour Alindao, la présence de Zakharov, Sytyi et Perfilev lors de la réunion préparatoire du 14 novembre 2018, la remise d’argent aux chefs de l’UPC, et surtout la passivité délibérée de Touadéra malgré les alertes du clergé démontrent une complicité active.

 

Pour Bongboto et Gordile, les témoignages établissent que les mercenaires de Wagner agissent sur ordre direct de la Présidence ou des Dirigeants Wagner qui ont reçu de Touadéra le pouvoir de donner des instructions aux ministres et aux hauts dirigeants centrafricains.

 

Hassan Bouba, commanditaire des massacres de Seko et Alindao, est aujourd’hui ministre. Arrêté par la Cour pénale spéciale le 19 novembre 2021, il a été libéré par Wagner et la Garde Présidentielle six jours plus tard, puis décoré de l’Ordre du mérite par Touadéra.

 

261 plaintes de victimes sont enregistrées contre lui à la CPS. Il est toujours en liberté.

 

La CPI, dernier recours

 

En décembre 2022, le Procureur de la CPI Karim Khan avait annoncé la clôture de la phase d’enquête dans la situation dite “République Centrafricaine II”, citant le “passage de relais aux juridictions nationales”.

 

Mais comme le rappelle le document de politique générale du Bureau du Procureur : “Au cas où des allégations faisant état de nouveaux crimes visés à l’article 5 seraient portés à la connaissance du Bureau une fois que celui-ci a achevé ses activités dans une situation donnée, le Procureur peut les examiner dans le cadre de l’article 15 du Statut.”

 

Les crimes documentés dans la communication des “12 Apôtres” sont distincts de ceux visés sous la situation “RCA II”. Ils couvrent la période 2018-2025. Ils impliquent de nouveaux auteurs : le Groupe Wagner, Hassan Bouba, Jules Wananga, les “Requins”.

 

Ils nécessitent l’ouverture d’une nouvelle situation : “République Centrafricaine III”.

 

Car la justice centrafricaine, totalement soumise à Touadéra qui préside le Conseil Supérieur de la Magistrature, est dans l’incapacité de poursuivre les responsables. Le fiasco de l’affaire Bouba en est la preuve éclatante.

 

Un crime d’État

 

Seko, Alindao, Bongboto, Gordile ne sont pas des “bavures”. Ce ne sont pas des “dérapages” commis par des troupes incontrôlées dans le chaos d’une guerre civile.

 

Ce sont des crimes d’État, planifiés, financés, exécutés par une alliance criminelle entre un président qui refuse de quitter le pouvoir et une organisation paramilitaire russe qui pille les ressources du pays en échange de sa protection.

 

Ces massacres ne sont pas isolés. Ils s’inscrivent dans une politique délibérée de terreur contre la population civile, documentée par l’ONU, les ONG internationales, et désormais par une communication officielle à la CPI appuyée sur 30 témoignages et les données d’ACLED.

 

Les noms des responsables sont connus. Faustin-Archange Touadéra. Hassan Bouba. Valery Zakharov. Dimitri Sytyi. Vitali Perfilev. Jules Wananga.

 

Leurs crimes sont documentés. Meurtres. Tortures. Disparitions forcées. Viols. Pillages.

 

Leur impunité ne doit plus durer.

 

La Cour pénale internationale est saisie. À elle, désormais, de dire le droit. Et de rendre justice aux morts de Seko, d’Alindao, de Bongboto, de Gordile.

 

Et à tous les autres.

 

Rejoignez notre communauté

Chaine officielle du CNC

Invitation à suivre la chaine du CNC

CNC Groupe 3

CNC groupe 4

CNC groupe le Soleil

Note : les deux premiers groupes sont réservés  uniquement aux publications officielles du CNC