Clés de l’administration, faux bordereaux bancaires, chantage aux téléphones, trafic de notes, don détourné : Harol Beranger Toufeina construit un empire parallèle à la faculté des lettres de Bangui, à l’abri de son cousin, le doyen Jean-Claude Azoumaye.
Un étudiant devenu incontournable
Harol Beranger Toufeina s’inscrit en anthropologie à la faculté des lettres et sciences humaines de l’université de Bangui. Son parcours universitaire prend rapidement une tournure inhabituelle. Cousin du doyen Jean-Claude Azoumaye, il accumule des responsabilités administratives sans lien avec son statut d’étudiant, année après année.
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Cette ascension informelle débute bien avant son passage officiel au service de scolarité. Elle s’appuie sur un seul ressort : le lien familial qui l’unit au doyen de la faculté.
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Les clés de tout un établissement entre les mains d’un étudiant
Toufeina détient les clés des salles de classe et de l’administration de la faculté pendant plusieurs années. Cette responsabilité, habituellement confiée à l’appariteur officiel, reste concentrée entre ses seules mains. Il peut ainsi ouvrir ou fermer les salles selon sa propre volonté, en dehors de tout contrôle hiérarchique.
Un épisode survenu en mai 2025 démontre les risques de cette organisation. Un étudiant en deuxième année d’anthropologie, Bourève, reçoit les clés à la place de l’appariteur. Ces clés disparaissent ensuite pendant plusieurs heures, le temps que professeurs et étudiants attendent devant des salles fermées. Deux journées complètes de cours sont perdues dans cette confusion.
Le secrétariat par intérim et les premières disparitions d’argent
Pendant le congé du secrétaire permanent de la faculté, le doyen Azoumaye choisit Toufeina pour assurer l’intérim, plutôt que de désigner un autre membre du personnel administratif. Des disparitions d’argent sont constatées au retour du secrétaire permanent. Ces faits restent sans suite, ni interne ni judiciaire.
Cette période marque aussi le début d’un trafic autour des inscriptions. Toufeina vend directement des fiches de quittance aux étudiants pendant qu’il occupe ce poste, en dehors des procédures normales de la faculté.
Le transfert à la scolarité et l’organisation d’un système de fraude bancaire
Après avoir terminé son cursus en anthropologie depuis près d’un an, Toufeina est transféré par son cousin au service de scolarité. Ce poste lui donne un accès direct aux dossiers d’inscription de l’ensemble des étudiants de la faculté.
Il met alors en place un système structuré de détournement. Chaque étudiant frappé d’une pénalité de 15 000 francs CFA doit normalement régler ce montant à la banque BGFI, installée sur le campus, puis rapporter le reçu officiel pour compléter son dossier. Toufeina contourne cette procédure. Il récupère lui-même l’argent en espèces auprès des étudiants, puis fabrique de faux bordereaux de versement portant un cachet imitant celui de la BGFI.
Le chef du service de scolarité découvre l’anomalie en examinant plusieurs dossiers. Il constate une différence entre le cachet apposé sur ces bordereaux et celui habituellement utilisé. Une vérification auprès de la banque BGFI confirme la fraude : le cachet est fabriqué, sans aucun lien avec l’établissement bancaire. Toufeina prend la fuite vers une destination inconnue dès que cette découverte est faite.
Un train de vie qui ne correspond à aucun revenu déclaré
Toufeina n’occupe officiellement aucun poste rémunéré au sein de l’université. Son statut reste celui d’un étudiant, sans salaire ni contrat de travail. Son mode de vie contredit pourtant cette situation.
Il possède cinq motos exploitées en taxi-moto, une activité commerciale qu’il supervise personnellement. Son domicile comprend un congélateur de 600 litres et un poste de télévision, des équipements qui interpellent son entourage depuis plusieurs mois. Cet enrichissement coïncide avec sa prise de fonction au service de scolarité et avec la période où le système de faux bordereaux se développe.
Le chantage aux téléphones pendant les examens
Pendant les périodes d’évaluation, Toufeina collecte systématiquement les téléphones des étudiants avant chaque épreuve. Il remet ensuite ces appareils au chef du département d’anthropologie. Ce dernier réclame de l’argent aux étudiants pour la restitution de leur téléphone : 5 000 francs CFA pour un smartphone Android, 2 000 francs CFA pour un téléphone à clavier simple.
Toufeina partage l’argent collecté avec le chef du département. Cette collaboration s’étend au-delà de la simple confiscation des téléphones. Elle sert également à faciliter le passage d’étudiants en année supérieure moyennant paiement, en coordination avec l’équipe de saisie des résultats de la faculté.
Le trafic de notes et les passages sans examen
Un étudiant nommé Johan accède à une classe supérieure sans avoir composé aucun examen. Toufeina gère personnellement ce dossier auprès de l’équipe de saisie, permettant à cet étudiant de monter en deuxième année de sociologie sans justification académique.
Toufeina intervient également dans la fabrication de fausses revues de notes pour d’autres étudiants, moyennant rémunération. Cette pratique s’appuie sur sa connivence avec l’équipe chargée de la saisie informatique des résultats, mise en place directement par le doyen Azoumaye.
Le don de Priska Mamadou détourné et revendu
Lors des élections législatives du 28 décembre dernier, Priska Mamadou, épouse du chef d’état-major et candidate dans le premier arrondissement, offre un don de matériel à la faculté des lettres. Photocopieurs, fournitures de bureau, rames de papier et chemises cartonnées composent cette livraison, destinée aux étudiants et au personnel.
Toufeina s’empare de la totalité de ce matériel et le revend intégralement. Aucune trace de ce don ne profite finalement à la faculté ni à ses étudiants.
Un doyen informé qui ferme les yeux
L’ensemble de ces affaires remonte, à un moment ou un autre, jusqu’au bureau du doyen Azoumaye. Aucune sanction n’est prise contre son cousin, quelle que soit la gravité des faits rapportés. Cette absence de réaction constitue un schéma répété depuis l’arrivée d’Azoumaye à la tête de la faculté en janvier 2022.
Le doyen adopte progressivement une gestion solitaire de l’établissement, sans consulter les chefs de département. Il met en place une cellule informatique rattachée directement à son bureau pour la gestion des notes d’examen, écartant les responsables académiques de ce processus. Il confie également la surveillance de certains examens à des étudiants plutôt qu’à des professeurs, une pratique qui alimente les tensions avec les chefs de département.
L’intervention du président Touadéra, un précédent connu des autorités
L’année dernière, le président Faustin-Archange Touadéra, qui enseigne également à l’université de Bangui, se rend à la faculté pour une visite protocolaire. À son arrivée, il interpelle directement un doyen au sujet de l’argent réclamé aux doctorants pour leurs dossiers universitaires. Le président ordonne le remboursement immédiat de tous les étudiants concernés, dans une ambiance de tension visible devant l’ensemble du personnel présent ce jour-là.
Cet épisode démontre que les pratiques dénoncées autour de Toufeina et du doyen Azoumaye s’inscrivent dans un climat déjà connu des plus hautes autorités universitaires du pays.
Une faculté sans réponse institutionnelle
Le rectorat de l’université de Bangui reste informé de la situation depuis plusieurs mois, sans qu’aucune mesure concrète ne soit annoncée. Les chefs de département, qui organisent les emplois du temps malgré une pénurie chronique de salles, voient leurs efforts régulièrement compromis par les décisions unilatérales du doyen Azoumaye.
Les étudiants de la faculté des lettres et sciences humaines continuent de subir les conséquences de cette gestion familiale de l’établissement. Harol Beranger Toufeina demeure, à ce jour, en fuite, tandis que son cousin conserve son poste de doyen sans avoir répondu publiquement aux accusations qui pèsent sur son entourage proche…
Par Alain Nzilo
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