La demande de « réintégration » adressée publiquement à Anicet Georges Dologuélé par Fidèle Gouandjika dépasse le seul débat sur la nationalité. Dans son message, le ministre conseiller spécial de Faustin-Archange Touadéra lie directement cette démarche à la reconnaissance de la victoire présidentielle de Touadéra. Il affirme ensuite que l’absence de réintégration pourrait conduire à la perte du mandat parlementaire de l’opposant.
Cette séquence pose une question politique majeure : la controverse sur la nationalité de Dologuélé sert-elle à préparer les conditions juridiques et politiques de sa destitution de l’Assemblée nationale ?

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Gouandjika pose lui-même le cadre politique
Le premier élément à retenir se trouve dans la première phrase de son message qu’il a publié sur les réseaux sociaux. Fidèle Gouandjika ne demande pas seulement à Dologuélé de clarifier son statut juridique. Il lui conseille « pour la dernière fois » de reconnaître la victoire de Touadéra en adressant une demande de réintégration dans la nationalité centrafricaine.
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Le lien entre les deux sujets est donc établi par l’auteur lui-même.
La question de la nationalité devient ainsi un moyen de pression politique sur un opposant qui a contesté le résultat de l’élection présidentielle. Le raisonnement développé ensuite vise à présenter Dologuélé comme un parlementaire dont le maintien à l’Assemblée nationale pourrait être remis en cause.
Gouandjika écrit notamment que la perte de nationalité constitue un motif de déchéance du mandat de député. Il ajoute que, si cette perte venait à être définitivement établie, Dologuélé pourrait être exclu de l’Assemblée nationale.
Ce passage est essentiel. Il ne parle plus seulement d’un passeport ou d’un certificat de nationalité. Il évoque directement la possibilité de mettre fin au mandat parlementaire de Dologuélé.
Une décision judiciaire existe, mais elle ne règle pas à elle seule toute la question
Le débat ne peut pas être présenté sérieusement comme si aucune décision de justice n’existait.
Le Tribunal de grande instance de Bangui a bien rendu, le 16 octobre 2025, une ordonnance annulant le certificat de nationalité centrafricaine de Dologuélé. Cette décision constitue un élément réel du contentieux.
Mais elle ne permet pas, à elle seule, d’effacer les autres décisions intervenues ensuite.
Le Conseil constitutionnel a validé en novembre 2025 la candidature de Dologuélé à l’élection présidentielle. Son nom figurait ensuite sur la liste définitive des candidats publiée par l’Autorité nationale des élections.
C’est là que le discours de Gouandjika pose problème : il présente la situation comme si la décision du tribunal avait définitivement réglé le statut juridique de Dologuélé, alors que la question a continué à être examinée au niveau constitutionnel.
Il faut donc distinguer une décision judiciaire portant sur un certificat de nationalité d’une décision du Conseil constitutionnel portant sur l’éligibilité présidentielle.
La question centrale : qui a définitivement établi que Dologuélé n’est plus Centrafricain ?
C’est l’une des principales failles du raisonnement développé par Gouandjika.
Si l’affirmation est désormais que Dologuélé n’est plus centrafricain, il faut identifier précisément l’acte juridique qui produit aujourd’hui cet effet.
Quand a-t-il officiellement perdu sa nationalité centrafricaine ?
Par quel acte ?
Quelle autorité l’a prononcé ?
Quelle décision définitive établit cette perte ?
Et surtout, quelle décision postérieure au jugement du Tribunal de grande instance interdit à Dologuélé d’exercer son mandat parlementaire ?
Ces questions sont indispensables avant de passer directement à l’étape suivante : « demandez votre réintégration ».
Car la réintégration suppose précisément que l’intéressé ait perdu sa nationalité et qu’il demande ensuite à la recouvrer. Transformer une situation juridiquement contestée en perte définitive de nationalité constitue donc un raisonnement qui doit être démontré, et non simplement affirmé.
Dologuélé a pourtant été autorisé à concourir à la présidentielle
La contradiction devient encore plus forte avec la présidentielle de 2025.
Dologuélé avait déposé sa candidature. Le Conseil constitutionnel l’a validée. Il a donc participé à l’élection présidentielle.
Cette donnée est difficile à concilier avec une présentation selon laquelle son statut de citoyen centrafricain serait déjà définitivement réglé par la seule décision du tribunal.
La question n’est pas de nier l’existence de l’ordonnance judiciaire. Elle consiste à demander pourquoi Gouandjika ne tient pas compte de l’ensemble de la procédure et surtout de la décision constitutionnelle intervenue après cette ordonnance.
Un candidat déclaré inéligible en raison de son absence de nationalité centrafricaine ne devrait normalement pas pouvoir être présenté, quelques mois plus tard, comme un candidat dont la candidature a été régulièrement validée sans que cette décision ne soit prise en compte dans le débat.
De la présidentielle au mandat de député
La deuxième étape du raisonnement de Gouandjika concerne le mandat parlementaire.
Dologuélé n’est plus seulement un ancien candidat à la présidentielle. Il est également député.
La question devient donc la suivante : si les autorités considèrent aujourd’hui qu’il n’a pas la nationalité requise pour exercer un mandat parlementaire, pourquoi cette question n’a-t-elle pas été définitivement tranchée au moment de la validation de sa candidature et de son élection ?
Et si elle n’a pas été tranchée, sur quelle base juridique peut-on annoncer maintenant que son mandat est menacé ?
C’est précisément cette progression qui donne à l’affaire une dimension politique.
Le débat commence avec un passeport. Il se poursuit avec la nationalité. Il arrive ensuite à l’éligibilité présidentielle. Puis il aboutit au mandat de député et à la possibilité de sa destitution.
Le déplacement progressif du sujet n’est pas anodin.
Le passeport diplomatique et le cas Martin Ziguélé
Gouandjika introduit ensuite le cas de Martin Ziguélé.
Il affirme que l’ancien Premier ministre a obtenu son passeport diplomatique après avoir écrit au président Touadéra.
Mais cette comparaison ne permet pas automatiquement de justifier le traitement réservé à Dologuélé.
Ziguélé et Dologuélé n’exercent pas la même fonction au moment de la demande évoquée. Le premier est un ancien Premier ministre. Le second est un député en exercice.
La question devient donc celle de l’égalité de traitement.
Si le statut de député ouvre droit à un passeport diplomatique dans les conditions prévues par les textes et les pratiques administratives, pourquoi demander à Dologuélé une démarche politique particulière alors que cette exigence ne semble pas être présentée comme une condition générale applicable à l’ensemble des députés ?
Le problème n’est donc pas seulement de savoir si Martin Ziguélé a écrit au président. Il faut savoir si cette procédure constitue une règle générale ou une exception liée à son statut d’ancien Premier ministre.
Pourquoi seulement Dologuélé ?
C’est ici que le débat sur la double nationalité prend une dimension politique.
La question de la nationalité ne concerne pas uniquement Dologuélé dans la classe politique centrafricaine. Plusieurs personnalités publiques ont été présentées comme disposant de deux nationalités ou ayant eu des situations de binationalité.
Le débat doit donc être posé de manière uniforme : la règle invoquée contre Dologuélé est-elle appliquée à tous ceux qui se trouvent dans une situation comparable ?
Si oui, quelles sont les procédures engagées contre les autres responsables concernés ?
Si non, pourquoi Dologuélé fait-il l’objet d’une procédure particulière ?
Une règle de droit ne peut pas être transformée en instrument politique applicable à une seule personne selon les circonstances.
Le précédent Karim Meckassoua
La référence à Abdoul Karim Meckassoua rappelle un précédent politique important.
En octobre 2018, le président de l’Assemblée nationale avait été destitué par les députés. La motion avait obtenu 98 voix contre 41, avec une abstention. Une pétition signée par 95 députés avait précédé le vote. (AA)
À l’époque, les motifs officiellement avancés concernaient notamment la gestion de l’Assemblée. Plusieurs observateurs et responsables politiques avaient aussi accusé le pouvoir de chercher à affaiblir Meckassoua. Africanews rapportait que plusieurs députés estimaient que la procédure pouvait avoir été pilotée par la présidence afin de placer un proche du pouvoir à la tête de l’Assemblée. (Africanews)
Le précédent montre surtout qu’une procédure parlementaire peut être précédée d’une longue bataille politique et institutionnelle.
C’est pourquoi la séquence actuelle autour de Dologuélé mérite d’être suivie avec attention.
Une mécanique qui pourrait préparer une destitution
Le message de Gouandjika fournit lui-même plusieurs éléments de cette mécanique.
Première étape : présenter Dologuélé comme une personne ayant perdu sa nationalité.
Deuxième étape : affirmer qu’il doit demander sa réintégration.
Troisième étape : considérer que son absence de réintégration lui interdit d’exercer certains droits politiques.
Quatrième étape : invoquer la perte de nationalité comme motif de remise en cause de son mandat parlementaire.
Cinquième étape : ouvrir la voie à une procédure contre le député.
C’est cette succession qui permet de parler d’une stratégie politique potentielle visant à fragiliser Dologuélé jusqu’à sa destitution, plutôt que d’un simple débat administratif sur un passeport.
Il faut naturellement distinguer ce qui est établi de ce qui relève de l’analyse politique. Aucun élément public cité dans le message de Gouandjika ne constitue à lui seul la preuve qu’une décision de destitution a déjà été prise. En revanche, son message décrit explicitement les conséquences parlementaires possibles de la position qu’il défend.
Une stratégie qui rappelle la méthode utilisée contre Meckassoua
La comparaison avec Meckassoua doit donc être faite avec prudence, mais elle n’est pas dépourvue de fondement politique.
En 2018, une campagne parlementaire avait progressivement conduit à une motion de destitution, finalement adoptée par 98 députés. (AA)
Dans le cas de Dologuélé, le point de départ est différent. Il ne s’agit pas de sa gestion de l’Assemblée nationale. Le levier envisagé est son statut de nationalité.
Le mécanisme politique pourrait néanmoins devenir comparable : construire progressivement un dossier, répéter une qualification juridique, faire apparaître le maintien du parlementaire comme problématique, puis utiliser cette qualification pour justifier une procédure institutionnelle.
La différence est importante : dans le cas de Meckassoua, la destitution a effectivement été votée. Dans celui de Dologuélé, une telle procédure n’est pas établie à ce stade.
« Reconnaître la victoire de Touadéra » : le véritable enjeu du message
La phrase de Gouandjika sur la reconnaissance de la victoire de Touadéra est probablement l’élément politique le plus révélateur de son intervention.
Une question strictement juridique sur la nationalité aurait pu être formulée sans condition politique.
Il aurait pu demander à Dologuélé de régulariser son statut juridique.
Il choisit au contraire d’écrire qu’il doit reconnaître la victoire de Touadéra en adressant une demande de réintégration.
Le message associe donc deux choses : la reconnaissance du résultat électoral et le rétablissement des droits liés à la nationalité.
C’est ce qui transforme le débat juridique en instrument de pression politique.
Dologuélé n’est pas seulement invité à produire un document administratif. Il est sommé de reconnaître politiquement la victoire de son adversaire.
Le risque d’une construction progressive du dossier
Le véritable enjeu pour Dologuélé pourrait donc se situer dans les prochaines étapes.
Si le discours sur la « perte de nationalité » est répété par plusieurs responsables du pouvoir, repris par des médias et relayé sur les réseaux sociaux, il peut progressivement devenir une évidence politique alors même que les différentes décisions judiciaires et constitutionnelles doivent encore être mises en cohérence.
Une fois cette perception installée, le débat pourrait se déplacer vers l’Assemblée nationale.
La question ne serait alors plus : « Dologuélé a-t-il perdu sa nationalité ? »
Elle deviendrait : « Peut-il encore être député ? »
Puis : « Pourquoi l’Assemblée nationale maintient-elle dans ses rangs un député qui n’aurait plus la nationalité requise ? »
C’est précisément ce déplacement du débat qui mérite d’être surveillé.
Car une campagne politique peut commencer par une question administrative, se transformer en contentieux juridique et finir par devenir une procédure parlementaire.
Dans le cas de Dologuélé, le message de Fidèle Gouandjika fournit déjà le lien entre ces différentes étapes : il affirme une perte de nationalité, demande une réintégration, évoque les droits civiques et politiques, puis mentionne explicitement le risque de perte du mandat de député.
La question qui reste posée est donc simple : s’agit-il d’une simple clarification juridique ou du début d’une stratégie visant à créer les conditions politiques et juridiques d’une destitution de Dologuélé ?
Par Alain Nzilo
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