De président élu à dictateur de fait : pourquoi Faustin-Archange Touadéra doit désormais être appelé dictateur. Interview exclusive avec un ancien commissaire de police

0
1

De président élu à dictateur de fait : pourquoi Faustin-Archange Touadéra ne peut plus être appelé autrement

 

Rédigé le .

Par : la rédaction de Corbeaunews-Centrafrique (CNC). 

Élu démocratiquement en 2016, Faustin-Archange Touadéra s’est maintenu au pouvoir après un scrutin contesté en 2020. Depuis, révision constitutionnelle taillée sur mesure, arrestations systématiques d’opposants, justice aux ordres et verrouillage de l’espace politique dessinent le portrait d’un régime autoritaire. Firmin Sylla, ancien commissaire de police qui a servi sous plusieurs gouvernements, témoigne de cette dérive.

 

CNC : Monsieur Firmin Sylla, vous avez longtemps servi dans la police nationale centrafricaine. De l’intérieur du système, à quel moment avez-vous senti que quelque chose basculait ?

 

Firmin Sylla : Le vrai tournant, c’est 2020. Avant, il y avait encore une forme de respect des institutions, même imparfait. Après sa réélection contestée, Touadéra s’est senti intouchable. Les règles du jeu ont changé. La Constitution est devenue un morceau de papier qu’on réécrit à sa convenance. Les institutions qui devaient contrebalancer le pouvoir, la justice, le parlement, les forces de sécurité,  sont devenues des instruments au service d’un seul homme.

 

CNC : Vous parlez de la révision constitutionnelle de 2023…

 

Firmin Sylla : Exactement. Cette révision lui permet de se représenter autant de fois qu’il le souhaite. C’est la signature classique des dictatures africaines : on arrive démocratiquement, puis on modifie les règles pour ne plus jamais partir. Compaoré au Burkina, Condé en Guinée, Gnassingbé au Togo… Le scénario est toujours le même. Et quand le peuple refuse, on le fait taire.

 

CNC : Le régime justifie souvent ses décisions par des impératifs de sécurité nationale. La menace des groupes armés ne légitime-t-elle pas certaines mesures d’exception ?

 

Firmin Sylla : Écoutez, personne ne nie les défis sécuritaires de notre pays. Nous sortons de années de guerre civile, les groupes armés contrôlent encore des portions du territoire. Mais là, on ne parle pas de combattre des rebelles. On parle d’arrêter des opposants politiques, d’empêcher un ancien Premier ministre de prendre l’avion, de déchirer des affiches électorales en pleine campagne. Quel rapport avec la sécurité ? La sécurité nationale ne peut pas servir de paravent pour étouffer toute voix dissidente. Quand elle devient un prétexte pour faire taire l’opposition légitime, ce n’est plus de la sécurité, c’est de la répression politique.

 

CNC : Parlons justement de ces élections du 28 décembre dernier, boycottées massivement par l’opposition. Que révèle ce boycott ?

 

Firmin Sylla : Il confirme que personne ne croit plus au processus. Et pour cause : comment organiser une élection crédible quand des candidats de l’opposition croupissent en prison, quand d’autres sont empêchés de faire campagne, quand la justice est verrouillée, quand l’administration est partisane ? Une élection, ce n’est pas juste mettre des bulletins dans une urne. C’est garantir l’égalité des chances, la liberté de campagne, la neutralité des institutions. Rien de tout ça n’existait. Le scrutin était joué d’avance, alors l’opposition a refusé de cautionner cette parodie.

 

CNC : Vous évoquez des opposants emprisonnés comme Désiré Dominique ERENON, Regis Lionel Dounda. Vous pensez à quoi au juste ?

 

Firmin Sylla : Laisssant de côté le cas du Dr Dominique Désiré ERENON qui est plus grave. Mais prenez seulement le cas de Régis Lionel Dounda. Ancien ministre de la Jeunesse et des Sports, cadre du MLPC, l’un des principaux partis d’opposition. Arrêté, jugé, condamné à dix ans de travaux forcés en 2022. Mais ce n’est pas tout : son droit d’appel lui a été refusé. Le ministre de la Justice a tout simplement bloqué la procédure. Vous imaginez ? Dans quel pays démocratique empêche-t-on un condamné de faire appel ? C’est un principe élémentaire du droit. Là, on l’enferme et on jette la clé. Le message est clair : on te retire du jeu politique, définitivement.

 

CNC : Il y a aussi cette affaire de Nourd Gregaza qui soulève beaucoup de questions…

 

Firmin Sylla : Nourd Gregaza, c’est un cas encore plus inquiétant. Opposant notoire, il a été arrêté et placé à l’Office central pour la répression du banditisme, l’OCRB. C’est un centre ultra-sécurisé, gardé jour et nuit. Le 14 décembre, les autorités annoncent qu’il s’est “évadé”. Évadé de l’OCRB ! Ceux qui connaissent ce lieu savent que c’est impossible. Personne n’y croit. Et là, ça devient glaçant : dans les jours qui suivent, on arrête des membres de sa famille. Sa petite sœur, qui est elle-même policière. Une autre sœur a été embarquée par des éléments russes,  du groupe Wagner,  vers une destination inconnue. Jusqu’à présent, aucune nouvelle, aucune explication officielle.

 

CNC : Arrêter les proches d’un suspect, c’est légal ?

 

Firmin Sylla : Non. Le droit pénal repose sur un principe fondamental : la responsabilité pénale personnelle. On ne punit que celui qui a commis l’infraction. Arrêter la famille d’un opposant, ce n’est pas de la justice, c’est de la pression, de l’intimidation. C’est faire régner la peur. On envoie un message : si tu t’opposes, ce n’est pas que toi qui paieras, c’est toute ta famille. C’est la méthode des régimes totalitaires.

 

CNC : Sur le terrain, pendant la campagne électorale, qu’avez-vous observé ?

 

Firmin Sylla : La campagne a été un théâtre d’injustice permanent. Les affiches des candidats de l’opposition ont été systématiquement arrachées. À Berbérati, ce sont les forces de sécurité elles-mêmes qui ont retiré les affiches de l’ancien Premier ministre Anicet-Georges Dologuelé. À Bangui, celles d’Henri-Marie Dondra, également ancien Premier ministre, ont été lacérées. Ce ne sont pas des incidents rare, c’était une stratégie.

 

CNC : Il y a eu aussi des interdictions de meetings, non ?

 

Firmin Sylla : Oui, et là, le deux poids deux mesures est clair. Le mardi 23 décembre, Anicet-Georges Dologuelé, ancien Premier ministre veut tenir un meeting à Bouar. Les forces de sécurité l’en empêchent. Le lendemain — le lendemain ! — Touadéra débarque dans la même ville et organise son propre meeting, sans aucun problème. Vous voyez le tableau ? Pour certains, tout est interdit. Pour le chef de l’État, tout est permis. L’espace politique est complètement verrouillé.

 

CNC : Et l’affaire Dondra à l’aéroport, le 23 décembre ?

 

Firmin Sylla : Henri-Marie Dondra devait se rendre en province pour sa campagne. Il avait même affrété un avion privé, tout payé. Il arrive à l’aéroport de Bangui, et là, on lui refuse l’embarquement. Aucune explication, aucun papier officiel, aucune décision de justice. Juste un refus net. On l’empêche physiquement de faire campagne. Comment voulez-vous appeler ça autrement que du sabotage électoral ?

 

CNC : À ce stade, pourquoi utilisez-vous le mot “dictateur” pour qualifier Touadéra ?

 

Firmin Sylla : Parce que les faits parlent d’eux-mêmes. Révision constitutionnelle pour s’accrocher au pouvoir indéfiniment. Opposition muselée, emprisonnée, empêchée de faire campagne. Justice instrumentalisée qui condamne sans droit d’appel. Forces de sécurité utilisées pour faire taire les adversaires politiques. Élections vidées de leur substance. Tout ça, ce ne sont pas des dysfonctionnements, c’est un système. Un système où un seul homme décide de tout, contrôle tout, étouffe toute contestation. C’est la définition même d’une dictature. Le titre de “président” peut être légal sur le papier. Mais la manière dont il gouverne, elle, relève du pouvoir absolu.

 

CNC : Pourtant, les partenaires internationaux continuent de le traiter comme un président légitime…

 

Firmin Sylla : C’est vrai. Et c’est révélateur de leurs priorités. Les États étrangers, les organisations internationales privilégient leurs intérêts stratégiques et une apparence de stabilité. Ils préfèrent fermer les yeux sur les dérives autoritaires plutôt que de secouer le bateau. Mais leur silence diplomatique ne change rien à la réalité que vivent les Centrafricains chaque jour. Appeler un chat un chat ne dépend pas des calculs géopolitiques.

 

CNC : Vous craignez des représailles pour avoir parlé aussi librement ?

 

Firmin Sylla : Bien sûr. Mais le silence tue aussi. Quand on laisse passer les abus sans les nommer, on devient complice. Il faut que les gens sachent. Que la communauté internationale comprenne. Que les Centrafricains réalisent qu’ils ne sont pas fous, que ce qu’ils vivent n’est pas normal. Appeler les choses par leur nom, c’est une responsabilité.

 

CNC : Un dernier mot ?

 

Firmin Sylla : Oui. À tous ceux qui doutent encore, je dis : regardez les faits. Pas les discours, pas les promesses. Les faits. Quand un pouvoir ne tolère plus aucune contradiction, quand il gouverne par la peur et l’arbitraire, quand la loi ne protège plus personne, il faut avoir le courage de le dire : nous vivons sous une dictature. Et la première étape pour en sortir, c’est d’arrêter de se mentir.

 

CNC : Merci Monsieur Firmin Sylla d’avoir accepté de répondre à nos questions.

 

Firmin Sylla : Merci à vous de donner la parole à ceux qui n’en ont plus.

 

Propos recueillis par Alain Nzilo…

Rejoignez notre communauté

Chaine officielle du CNC

Invitation à suivre la chaine du CNC

CNC Groupe 3

CNC groupe 4

CNC groupe le Soleil

Note : les deux premiers groupes sont réservés  uniquement aux publications officielles du CNC