Interview de la rédaction : Barthélémy Souroungba, « Le pays transformé en machine à corruption généralisée »
Rédigé le .
Par : la rédaction de Corbeaunews-Centrafrique (CNC).
Quand une institution de l’état chargée de l’anticoruption admet publiquement son impuissance, c’est tout un système qui s’effondre. Les propos du Président de l’autorité de la bonne gouvernance ont fait l’effet d’une bombe. La corruption gangrène le pays sans sanction depuis des années. Barthélémy Souroungba décrypte cette dérive et ses conséquences pour les Centrafricains.
CNC : Monsieur Barthélémy Souroungba, bonjour et merci d’avoir accepté notre invitation.
Barthélémy Souroungba : Bonjour à vous. Merci de m’accueillir.
CNC : ces derniers jours, les réseaux sociaux bruissent de commentaires suite aux déclarations du Président de la Haute Autorité chargée de la bonne gouvernance. Vous avez vous-même réagi publiquement. Qu’est-ce qui vous a poussé à prendre la parole ?
Barthélémy Souroungba : C’est la gravité du constat qui m’a interpellé. Quand un responsable d’une institution d’État reconnaît ouvertement que la corruption gangrène tout le système, on ne peut pas rester silencieux. Ce n’est plus une critique venue de l’extérieur ou d’opposants politiques. C’est un aveu de l’intérieur, formulé par ceux-là mêmes qui sont censés combattre ce fléau. Quand l’institution admet son impuissance, il faut s’arrêter et analyser ce que cela signifie vraiment.
CNC : Justement, que montre précisément ces déclarations selon vous ?
Barthélémy Souroungba : elles montre une chose simple mais terrible : personne n’ignore rien. La corruption touche l’administration publique, la justice, le secteur militaire, les finances, l’éducation. Elle est partout. Et ce n’est pas une rumeur de marché ou des accusations lancées à la légère. C’est documenté, reconnu par ceux qui devraient y mettre fin. On est face à un aveu d’échec collectif.
CNC : la Haute Autorité affirme transmettre régulièrement ses rapports aux plus hautes instances de l’État. Comment interprétez-vous cela ?
Barthélémy Souroungba : cela signifie très concrètement que le président de la République, le chef du gouvernement et le président de l’Assemblée nationale reçoivent ces documents. Les dossiers arrivent à destination. Il y a même parfois des accusés de réception ou des retours administratifs. Donc l’excuse de l’ignorance ne tient absolument plus. On ne peut pas dire qu’on ne savait pas. Les autorités savent. Elles ont les preuves en main.
CNC : et pourtant, vous le savez, depuis 2017, aucun procès issu de ces dossiers n’a débouché sur une condamnation définitive.
Barthélémy Souroungba : c’est exactement là que tout se grippe. Huit années sans un seul verdict de condamnation, ce n’est plus un simple souci de lenteur administrative ou de procédure judiciaire complexe. C’est un blocage politique délibéré. On peut invoquer les réformes en cours, la lourdeur des dossiers, les difficultés techniques, mais au bout de huit ans, ces justifications perdent toute crédibilité. On est face à un choix : celui de ne pas sanctionner.
CNC : dans ces conditions, peut-on encore parler sérieusement de lutte contre la corruption ?
Barthélémy Souroungba : franchement, non. Une lutte qui ne produit aucune sanction, ce n’est pas une lutte, c’est du théâtre. Rédiger des rapports qui ne mènent nulle part, c’est simplement archiver l’impunité. Les Centrafricains voient les routes défoncées, les hôpitaux sans médicaments, les écoles délabrées, les salaires impayés. Et ils voient aussi que personne ne répond de rien. Aucun responsable inquiété, aucun compte à rendre. C’est un message dévastateur.
CNC : les marchés publics sont souvent cités comme l’un des principaux foyers de cette corruption. Qu’en est-il réellement ?
Barthélémy Souroungba : c’est un domaine où les mécanismes sont particulièrement bien connus. Des commissions occultes à chaque niveau du processus, des attributions opaques, des travaux mal exécutés ou jamais terminés. L’argent détourné se récupère directement sur la qualité finale des infrastructures. Ensuite, quand tout s’effondre, on accuse les intempéries, les entreprises étrangères ou l’insuffisance des budgets. Mais la racine du mal est structurelle et tout le monde la connaît.
CNC : certains responsables évoquent également la responsabilité des citoyens ordinaires, des petits fonctionnaires, des usagers des services publics.
Barthélémy Souroungba : il est vrai qu’il existe des corrupteurs et des corrompus à tous les niveaux de la société. Mais l’État a un devoir d’exemplarité supérieur. Lorsque ceux qui gouvernent, ceux qui détiennent l’autorité, échappent systématiquement à toute sanction, ils installent une norme d’impunité. On normalise le vol, le détournement, l’enrichissement illicite. Dans ces conditions, on ne peut pas exiger la morale des citoyens ordinaires si le sommet de l’État reste pourri sans conséquence.
CNC : l’institution invoque régulièrement le manque de moyens : véhicules insuffisants, budget limité, personnel en nombre restreint. Cet argument vous semble-t-il recevable ?
Barthélémy Souroungba : partiellement seulement. Bien sûr que les moyens matériels facilitent le travail d’enquête et de contrôle. Mais le vrai nœud du problème ne se situe pas là. Le cœur du blocage, c’est l’absence totale de suite judiciaire. Même avec dix véhicules supplémentaires, cent agents de plus et un budget doublé, si les dossiers transmis continuent de s’empiler dans les tiroirs sans jamais arriver devant un tribunal, le résultat reste le même : zéro sanction, impunité totale.
CNC : quel message ces déclarations publiques envoient-elles finalement à la population centrafricaine ?
Barthélémy Souroungba : un message extrêmement dangereux, destructeur même. Celui d’un État qui voit tout, qui sait tout, qui documente tout, mais qui ne fait rien. Cela engendre la défiance généralisée envers les institutions, le découragement des citoyens honnêtes, et parfois même la reproduction des mêmes comportements corrompus par mimétisme. Quand la corruption devient publique, avouée et acceptée sans conséquence, elle s’enracine profondément et durablement dans la culture politique et administrative.
CNC : concrètement, que faudrait-il pour inverser cette tendance et sortir de cette impasse ?
Barthélémy Souroungba : il faut des actes concrets et visibles. Des poursuites judiciaires effectives. Des condamnations publiques qui marquent les esprits. Des biens mal acquis saisis et restitués. Des responsables de haut niveau effectivement jugés et sanctionnés. Tant que les rapports continueront de dormir dans les tiroirs et que les autorités politiques ne rendront aucun compte sur leur inaction délibérée, la corruption restera non seulement tolérée mais institutionnalisée comme règle du jeu politique.
CNC : monsieur Barthélémy Souroungba, merci infiniment d’avoir accepté cet échange et d’avoir partagé votre analyse avec nos lecteurs.
Barthélémy Souroungba : C’est moi qui vous remercie pour l’attention portée à ces questions absolument essentielles pour l’avenir de notre pays.
Propos recueillis par Brahim….
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