
y a des hommes dont le parcours résume à lui seul la faillite morale d’un régime. Hassan Bouba Ali est de ceux-là. Chef de guerre tchadien devenu ministre en Centrafrique. Commanditaire de massacres promu conseiller présidentiel. Recherché par la justice centrafricaine mais protégé par le président Touadéra et les mercenaires du Groupe Wagner. Décoré de l’Ordre du mérite national alors que 261 plaintes de victimes s’accumulent contre lui à la Cour pénale spéciale (CPS).
Hassan Bouba n’est pas un criminel ordinaire. C’est l’interface privilégiée entre le régime Touadéra et le Groupe Wagner. C’est le chef des “Wagner noirs”, ces miliciens centrafricains formés, armés et commandés par les mercenaires russes pour commettre les massacres que Wagner préfère sous-traiter. C’est l’homme qui a ordonné l’exécution de 17 civils à Seko en mars 2018 et le massacre de 112 personnes à Alindao en novembre 2018. C’est l’homme qui, depuis son fauteuil ministériel, continue de coordonner des opérations militaires meurtrières, comme le massacre de 9 exploitants chinois à Chimbolo en mars 2023.

La communication déposée le 8 octobre 2025 à la Cour pénale internationale (CPI) consacre plusieurs pages à Hassan Bouba et établit sa responsabilité pénale en tant que supérieur hiérarchique au sens de l’article 28 du Statut de Rome. Les témoignages recueillis par les enquêteurs auprès d’anciens membres de l’Union pour la Paix en Centrafrique (UPC), le mouvement politico-militaire qu’il a longtemps dirigé, ainsi que de victimes et de proches de victimes, établissent sans ambiguïté que Bouba a commandité, planifié et coordonné certains des massacres les plus sanglants commis en République centrafricaine depuis 2018.
Dès 2017, Hassan Bouba occupait déjà une position stratégique : conseiller spécial du président Touadéra, tout en restant l’un des dirigeants de l’UPC aux côtés d’Ali Darassa. Cette double casquette faisait de lui l’interface entre l’état-major de l’UPC, la Présidence centrafricaine et les Dirigeants du Groupe Wagner, en particulier Valery Zakharov, Dimitri Sytyi et Vitali Perfilev, les trois hommes-clés du dispositif Wagner en RCA. Des 2018, Bouba a été placé à la tête des “Wagner noirs” et a opéré sous les instructions du Groupe Wagner, transmettant les ordres reçus de Touadéra et des Dirigeants Wagner à travers la chaîne de commandement de l’UPC.
Les témoignages d’anciens éléments de l’UPC sont formels : Bouba avait la mainmise totale sur les officiers militaires de l’UPC et tous les ordres opérationnels passaient par lui. Lorsque l’UPC menait une attaque, ce n’était jamais une initiative locale ou une décision prise sur le terrain par un commandant autonome. C’était toujours Bouba qui donnait l’ordre, après avoir reçu ses propres instructions. Un ancien élément de l’UPC, interrogé par les enquêteurs, a confirmé que les ordres étaient toujours donnés par Bouba, après que celui-ci ait reçu ses propres ordres.
Le premier massacre directement imputable à Bouba a eu lieu le 21 mars 2018 à Seko, un village de la préfecture de la Ouaka. Ce jour-là, des éléments de l’UPC, agissant sous le commandement de Bouba en tant que “Wagner noirs”, reçoivent un ordre aussi simple qu’abominable : “Tuer tous les chrétiens du village, y compris à l’église.” Dix-sept civils sont exécutés, dont des femmes et des enfants. Les habitations sont systématiquement incendiées. Sept autres blessés succombent dans les jours suivants. L’attaque est menée par le Colonel Kiri, un proche de Bouba et chef des “Wagner noirs” sous ses ordres. Des anciens éléments de l’UPC ont confirmé que le massacre de Seko a été commandité par Bouba.
Huit mois plus tard, le 15 novembre 2018, Bouba récidive. Cette fois, la cible est le camp de personnes déplacées d’Alindao, dans la Basse-Kotto, où des milliers de civils chrétiens fuyant la violence se sont réfugiés. L’UPC considère le camp comme un “sanctuaire” de la milice chrétienne ennemie des Anti-Balaka. La veille de l’attaque, une réunion stratégique se tient à Ghokolobo, fief de l’UPC, entre Ali Darassa (chef de l’UPC), Hassan Bouba, et surtout Valery Zakharov, Dimitri Sytyi et Vitali Perfilev, les trois dirigeants du Groupe Wagner. Ils remettent une importante somme d’argent aux chefs rebelles pour financer le massacre. L’ordre est clair : détruire le camp.
Avant la réunion, Bouba avait imposé à Darassa les noms des commandants et les troupes qui devaient être envoyées pour mener l’attaque. Le massacre d’Alindao n’est donc pas une opération militaire improvisée : c’est une opération planifiée, financée par Wagner, coordonnée par Bouba, et exécutée par l’UPC sous ses ordres. Le 15 novembre, l’attaque a lieu. Le bilan est effroyable : 112 morts, dont 19 enfants, 44 femmes et 49 hommes. Des membres du clergé sont exécutés. L’église et une partie de la cathédrale sont incendiées. Les biens des déplacés sont systématiquement pillés. Des anciens éléments de l’UPC ont confirmé que le massacre d’Alindao a été mené sous l’impulsion directe de Bouba.
Quelques jours avant le massacre, Bouba s’était rendu au fief de l’UPC à Bokolobo, accompagné de Zakharov, Sytyi et Perfilev, qui avaient ensuite remis l’argent aux Dirigeants de l’UPC. Cette présence physique des trois dirigeants de Wagner et la remise de fonds en vue de commettre le massacre établissent sans ambiguïté la complicité active du Groupe Wagner et la coordination directe entre Touadéra, Bouba et Wagner pour l’exécution de ce crime de masse.
Le massacre d’Alindao aurait pu être évité. De hauts dignitaires du clergé centrafricain avaient alerté les autorités centrafricaines, y compris Touadéra lui-même, quant au risque imminent d’une attaque sur le site de personnes déplacées à Alindao. Ils suppliaient qu’on envoie des éléments des FACA pour protéger les civils. Touadéra n’a rien fait. Pire : selon les témoignages recueillis, le président et son Premier ministre de l’époque, Firmin Ngrébada, ont reçu d’importantes sommes d’argent après le massacre. Les montants avaient été mentionnés lors de la réunion tenue par l’UPC en préparation à l’attaque et avaient ensuite fuité dans le public. Fin novembre 2018, lors d’une conférence de presse épiscopale à Bangui, il a été publiquement mentionné que Touadéra et Ngrébada avaient été payés. La remise d’argent à Touadéra démontre son implication directe dans le commandement du massacre d’Alindao.
Après ces deux massacres, Bouba aurait dû être arrêté, jugé, condamné. Au lieu de cela, il a été promu. En janvier 2021, Bouba rejoint officiellement le gouvernement de Touadéra en tant que Ministre de l’Élevage et de la Santé Animale. À ce moment-là, l’UPC se divise : une partie de l’UPC rejoint la Coalition des Patriotes pour le Changement (CPC), l’alliance de six groupes armés formée pour renverser Touadéra après sa réélection contestée de décembre 2020. Bouba, lui, reste fidèle à Touadéra et est radié de l’UPC en janvier 2021. Des tensions émergent entre l’UPC et le Groupe Wagner dans le contexte des offensives menées par Wagner contre la CPC.
Mais Bouba ne quitte pas la scène militaire. Au contraire, il facilite le recrutement et le déploiement d’ex-combattants de l’UPC dans le cadre d’opérations militaires contrôlées par le Groupe Wagner, notamment pour combattre la branche de l’UPC ayant rejoint la CPC et dirigée par Ali Darassa. Bouba devient ainsi le coordinateur du recrutement des “Wagner noirs” issus de l’UPC. Ces anciens miliciens sont intégrés dans l’armée centrafricaine et deviennent des militaires centrafricains à part entière, mais opèrent en réalité comme auxiliaires de Wagner. Un bataillon d’infanterie territoriale, composé d’anciens miliciens de l’UPC recrutés par Bouba, opère au sein des FACA et agit pour le compte de la Présidence et du Groupe Wagner. Ces anciens miliciens ont été déployés dans des opérations militaires sous le commandement de mercenaires de Wagner, en particulier dans la préfecture de la Ouaka, et ont reçu des formations militaires prodiguées par Wagner à Berengo.
Hassan Bouba soutient également activement la stratégie de contre-offensive contre la CPC mise en place par Touadéra et Wagner à partir de décembre 2020. Cette contre-offensive se traduit par des massacres de civils, des pillages systématiques, des tortures et des violences sexuelles commis par les mercenaires de Wagner, les FACA, les FSI et les “Requins” sur l’ensemble du territoire centrafricain. Bouba, en tant que ministre et coordinateur des “Wagner noirs”, joue un rôle clé dans cette campagne de terreur.
Le 19 mars 2023, un nouveau massacre lui est directement imputable : celui de Chimbolo, dans la région de Bambari, où 9 exploitants chinois sont tués lors d’une attaque commise par les “Wagner noirs” sous la direction du Colonel Kiri, toujours aux ordres de Bouba. L’attaque a été planifiée avec l’appui de Bouba, qui reste l’interface entre les “Wagner noirs”, le Groupe Wagner et la Présidence. Un témoin entendu par les enquêteurs a confirmé l’implication de Bouba dans le massacre de Chimbolo. Le site minier de Chimbolo était exploité par des Chinois, mais Wagner convoitait le gisement. Le massacre de Chimbolo s’inscrit donc dans la stratégie plus large de Wagner consistant à contrôler par la violence les sites miniers stratégiques de la RCA.
L’impunité dont jouit Hassan Bouba est l’une des illustrations les plus frappantes de la faillite de la justice centrafricaine et de la complicité active de Touadéra. Le 19 novembre 2021, Hassan Bouba est finalement arrêté par la Cour pénale spéciale (CPS) pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Il est détenu au Camp de Roux. À ce moment-là, 261 plaintes de victimes sont enregistrées contre lui à la CPS. L’arrestation de Bouba est saluée par les organisations de défense des droits humains comme un signal fort dans la lutte contre l’impunité en RCA.
Mais six jours plus tard, le 26 novembre 2021, Bouba est exfiltré du Camp de Roux par des mercenaires de Wagner, des éléments de la Garde Présidentielle et des gendarmes centrafricains et ramené à son domicile. L’opération est menée en plein jour, sans aucune tentative de discrétion. C’est un coup de force contre la justice centrafricaine. La CPS est humiliée. Les victimes sont trahies. Et le message est clair : personne ne touche aux protégés de Touadéra et de Wagner.
Quelques semaines plus tard, Bouba est décoré de l’Ordre du mérite national par Touadéra. Puis il reprend la tête de son Ministère. Aujourd’hui, en 2025, Hassan Bouba est toujours ministre, toujours libre, toujours aux commandes des “Wagner noirs”. Les 261 plaintes contre lui à la CPS dorment dans un tiroir. Le mandat d’arrêt de la CPS n’a jamais été exécuté. Bouba se déplace librement à Bangui, participe aux réunions gouvernementales, donne des interviews.
Des experts ont indiqué que la remise en liberté de Hassan Bouba a mis à mal la légitimité de la CPS et révélé l’instrumentalisation de la CPS par le gouvernement centrafricain. Un expert indique même ne pas être au courant “de ce type d’interférence avec la justice dans d’autres contextes”. En août 2024, l’Expert indépendant de l’ONU sur la situation des droits de l’homme en RCA a critiqué l’interruption par les autorités centrafricaines de la procédure engagée par la CPS à l’égard de Bouba. L’Expert a qualifié l’intervention des autorités centrafricaines d’entrave grave à la justice et demandé aux autorités centrafricaines de se conformer à leur engagement solennel à lutter contre l’impunité en remettant Hassan Bouba à la CPS.
Rien n’y a fait. Hassan Bouba reste libre. Et Touadéra le protège.
De nombreux témoins rencontrés par les enquêteurs ont mis en avant cette protection active de Bouba par le régime Touadéra. Le fait que Hassan Bouba ait été libéré par Wagner et les forces de sécurité centrafricaines, puis décoré par Touadéra après son arrestation, constitue un élément supplémentaire démontrant un soutien actif et une volonté claire de Touadéra et des Dirigeants de Wagner de protéger leurs complices et de cautionner les exactions commises en RCA.
L’affaire Bouba est également révélatrice du fiasco de la Cour pénale spéciale. Créée en 2015 avec le soutien de la communauté internationale pour juger les crimes internationaux les plus graves commis en RCA depuis 2003, la CPS était censée incarner la lutte contre l’impunité. L’arrestation de Bouba en novembre 2021 semblait confirmer que la CPS pouvait remplir son mandat. Sa libération six jours plus tard a démontré le contraire : la CPS n’a aucun pouvoir face au régime Touadéra et à Wagner. Elle ne peut arrêter que ceux que le pouvoir accepte de lui livrer. Et elle ne peut juger que ceux que le pouvoir accepte de laisser juger.
Des témoins ont expliqué aux enquêteurs que, à l’instar des autres juridictions centrafricaines, la CPS n’a pas la capacité de poursuivre Touadéra ainsi que les responsables d’exactions graves parmi le cercle restreint de Touadéra et les Dirigeants de Wagner. La présence de la CPS en RCA ne change rien aux problèmes d’indépendance et d’impartialité auxquels fait face la justice centrafricaine. Le fiasco de l’affaire Hassan Bouba en est la preuve éclatante.
Hassan Bouba n’est pas seulement un criminel de guerre. C’est un rouage essentiel du système mis en place par Touadéra et Wagner pour se maintenir au pouvoir par la terreur. Bouba incarne la continuité entre la période 2018 (massacres de Seko et Alindao) et la période post-2020 (contre-offensive contre la CPC et massacre de Chimbolo). Il incarne la collaboration structurelle entre l’UPC, le régime Touadéra et le Groupe Wagner. Il incarne la transformation de chefs rebelles en ministres et de miliciens en “Wagner noirs”. Il incarne l’impunité totale dont jouissent les auteurs de crimes internationaux en RCA.
La communication déposée à la CPI établit la responsabilité pénale de Hassan Bouba en tant que supérieur hiérarchique au sens de l’article 28 du Statut de Rome. Hassan Bouba , ancien chef rebelle devenu ministre, est à la tête d’un réseau de commandement intégré entre l’UPC, les autorités centrafricaines et le Groupe Wagner. Hassan Bouba a notamment orchestré les massacres de Seko et d’Alindao avec un soutien financier direct des Dirigeants du Groupe Wagner, tout en bénéficiant de la protection de Touadéra. Ses liens directs avec les Dirigeants de Wagner et son rôle décisif dans la mise en place de la violence organisée en RCA démontrent un contrôle effectif sur les subordonnés et une connaissance active des crimes. La responsabilité de Bouba est engagée sur base de l’Article 28 (a) et (b) du Statut.
Le parcours de Hassan Bouba pose une question essentielle : comment un homme responsable de centaines de morts peut-il devenir ministre et rester libre malgré un mandat d’arrêt ? La réponse est simple : parce qu’il est protégé par le président Touadéra et par le Groupe Wagner. Parce qu’il est utile au régime. Parce qu’il coordonne les “Wagner noirs” et facilite le recrutement de miliciens centrafricains pour commettre les massacres que Wagner préfère sous-traiter. Parce qu’il fait l’interface entre le pouvoir politique, les forces de sécurité centrafricaines et les mercenaires russes.
Hassan Bouba n’est pas un cas à part. Il est l’exemple parfait d’un système où les criminels de guerre deviennent ministres, où les tortionnaires sont décorés, où les massacreurs sont promus. Un système où la justice est bafouée, où les victimes sont trahies, où l’impunité règne.
261 plaintes de victimes. Deux massacres documentés (Seko, Alindao). Un troisième massacre planifié (Chimbolo). Des dizaines d’autres exactions coordonnées ou commanditées. Un mandat d’arrêt de la CPS jamais exécuté. Une libération organisée par Wagner. Une décoration remise par Touadéra. Un fauteuil ministériel conservé.
Hassan Bouba est toujours là. Toujours ministre. Toujours libre. Toujours aux commandes des “Wagner noirs”. Toujours protégé par Touadéra et Wagner.
La Cour pénale internationale est saisie. À elle de dire si un ministre qui commandite des massacres et reste libre malgré un mandat d’arrêt doit répondre de ses crimes. La réponse ne fait aucun doute.
Hassan Bouba doit être jugé. Et avec lui, tous ceux qui l’ont protégé, promu, décoré. À commencer par Faustin-Archange Touadéra.
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