Pour Marie-Reine Hassen, la Centrafrique est le laboratoire le plus abouti de l’influence russe en Afrique

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L’ancienne ministre Marie-Reine Hassen dénonce un écosystème criminel où l’État centrafricain est structurellement dépendant du dispositif militaire et économique russe pour sa propre survie.

 

Devant un parterre de parlementaires, de diplomates et d’observateurs des affaires africaines réunis au Sénat français à l’occasion d’une conférence-dîner de haut niveau, Mme Marie-Reine Hassen, ancienne ministre de la République centrafricaine, a livré un diagnostic sans concession sur la situation de son pays. Pour elle, la Centrafrique n’est plus simplement un territoire sous influence étrangère : elle est devenue le laboratoire le plus abouti de l’influence russe en Afrique, un écosystème criminel où l’État lui-même est structurellement dépendant du dispositif militaire et économique russe pour sa propre survie. Cette thèse, qu’elle a développée avec une précision documentaire et une gravité constante, constitue le cœur de son intervention et la clé de lecture de l’ensemble de son témoignage.

 

Dès les premières minutes de sa prise de parole, Mme Hassen a posé le cadre de son analyse. Elle a expliqué que la Centrafrique présentait la particularité d’avoir été le premier pays africain à accueillir Wagner, dès 2018, et que cette antériorité avait permis au groupe de s’y enraciner plus profondément qu’ailleurs, jusqu’à fusionner avec les structures mêmes de l’État. « Ce que nous vivons en Centrafrique n’est pas une simple présence étrangère, ni même une occupation militaire au sens classique du terme, mais une mutation profonde de la nature même de l’État, qui a cessé de fonctionner comme une entité souveraine pour devenir une excroissance d’un réseau criminel transnational, au point que l’on ne sait plus où commence la frontière entre l’administration centrafricaine et l’organisation Wagner, et que cette confusion n’est pas un accident mais bien le produit d’une stratégie délibérée et méthodiquement mise en œuvre. »

 

Pour Marie-Reine Hassen, la Centrafrique est le laboratoire le plus abouti de l'influence russe en Afrique
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L’ancienne ministre a ensuite démonté les mécanismes par lesquels cette dépendance s’est installée. Elle a rappelé que le président Faustin-Archange Touadéra avait cherché, à l’origine, à équiper et former ses forces armées face à une quinzaine, parfois une vingtaine de groupes rebelles, dans un contexte d’embargo strict des Nations unies sur les armes et après le départ de la force française Sangaris. Selon elle, c’est cette quête de sécurité qui a été exploitée : « Le président Touadéra est allé pleurnicher auprès du président Macron pour obtenir la levée du veto russe au Conseil de sécurité, Macron lui a dit d’aller voir Poutine, et c’est ainsi que, de fil en aiguille, d’un jeu d’échecs où nous avons été considérés comme un peu arriérés et incapables de bien capter les choses, la Centrafrique s’est retrouvée liée à la Russie par des accords militaires qui allaient bien vite se transformer en une dépendance totale, au point que l’État centrafricain ne peut plus aujourd’hui survivre sans le dispositif russe qui le protège et l’exploite simultanément. »

 

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Mme Hassen a insisté sur le caractère total de cette dépendance. Elle a décrit un État dont toutes les fonctions régaliennes ont été progressivement confisquées : la sécurité du président et des infrastructures névralgiques est assurée par les mercenaires russes ; les postes de conseillers stratégiques à la présidence, à la sécurité nationale et dans tous les ministères stratégiques sont occupés par des cadres russes ; les institutions de contrôle, ministère des mines, douanes, impôts, ferment délibérément les yeux sur les exportations illégales ; la justice est dans l’incapacité totale d’enquêter sur les crimes commis par les forces russes ; la police et la gendarmerie locales subissent des intimidations directes, allant jusqu’à l’interdiction d’accéder à certaines zones contrôlées par le réseau. « On est Centrafricains, on est sur notre territoire, mais il y a des zones qui nous sont interdites, on ne peut pas y accéder parce que ce sont les Russes qui en ont décidé ainsi, et cela se passe aussi avec les Rwandais, mais c’est un autre sujet », a-t-elle témoigné, avant d’ajouter : « L’État centrafricain est structurellement et totalement dépendant du dispositif militaire et économique russe pour sa propre survie ; il ne survit pas par lui-même, il survit parce que la Russie a intérêt à ce qu’il survive, dans un état de subordination qui exclut toute souveraineté réelle. »

 

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Pour Mme Hassen, cette dépendance ne relève pas seulement d’un rapport de force militaire ou d’un déséquilibre économique : elle procède d’une capture méthodique de l’appareil d’État, ce que la science politique anglo-saxonne appelle le State Capture. « Il existe une véritable capture de l’État, où il n’y a pratiquement plus de frontières entre la souveraineté nationale et les réseaux de criminalité transnationale organisée ; l’État est totalement infiltré et coopté dans cette organisation criminelle économique, et cette porosité entre les réseaux criminels et les institutions publiques est très grave, parce qu’elle signifie que la Centrafrique ne dispose plus des instruments élémentaires de sa propre gouvernance, ni de la capacité de définir ses priorités, ni de celle de protéger ses citoyens contre ceux qui prétendent les protéger. » Elle a cité l’exemple du tramadol, dont l’importation en Centrafrique est organisée par l’État et les Russes, et qui envahit complètement la population : « Les gens sont abrutis, et c’est précisément le but recherché ; il faut faire très attention à tout cela, car c’est la marque d’un État qui a cessé de servir son peuple pour servir des intérêts étrangers. »

 

L’ancienne ministre a également souligné que cette situation n’était pas propre à la Centrafrique, mais qu’elle y atteignait un degré de maturation inédit. « Partout où le groupe Wagner se déploie, s’ensuit une forte hausse du nombre de décès parmi les civils ; partout, il exploite l’insécurité pour étendre la présence de la Russie en Afrique ; partout, il porte atteinte aux institutions démocratiques ; mais en Centrafrique, il a fait un pas de plus, parce qu’il a eu le temps, parce qu’il a trouvé un terreau favorable, et parce que les autorités centrafricaines ont érigé aux abords de Bangui une imposante statue métallique représentant les deux fondateurs de l’organisation, Evgueni Prigojine une arme à la main et son second, le néo-nazi Dmitri Outkine, le doigt sur la détente d’une Kalachnikov, une statue géante qui honore ceux qui ont fait de notre pays leur terrain de chasse et leur base arrière. » Elle a ajouté : « C’est cela, le laboratoire le plus abouti : un pays où les criminels sont statufiés, où l’État est à vendre, où la souveraineté n’est plus qu’un mot vide de sens, et où la population, elle, continue de payer le prix fort, dans sa chair et dans sa dignité. »

 

Interrogée sur la transition en cours entre Wagner et Africa Corps, Mme Hassen a estimé qu’elle ne changeait rien à la nature profonde du problème. « Africa Corps est le successeur institutionnel et étatique de Wagner en Afrique ; la différence fondamentale entre les deux ne se trouve pas vraiment au niveau des hommes sur le terrain, mais plutôt dans le statut juridique, le niveau de contrôle par l’État russe et le modèle économique ; or, en Centrafrique, les éléments de Wagner sont restés présents, et l’État, désormais, c’est Wagner ; ce n’est plus la Centrafrique. » Elle a rappelé qu’Africa Corps exige d’être payée en cash, à hauteur de 15 à 20 millions de dollars par mois, soit environ 10 milliards de francs CFA, pour protéger le pouvoir de Touadéra, et que des exigences minières suivront nécessairement, « puisque ce sont les mêmes personnes ». Et de conclure sur ce point : « En 66 ans de colonisation française, la RCA n’a jamais été autant exploitée ; avec la Russie et ses mercenaires de Wagner, c’est aujourd’hui une véritable razzia qui se déroule au vu et au su du peuple centrafricain, avec la totale complicité de ses dirigeants. »

 

Dans sa conclusion, Mme Hassen a lancé un avertissement aux autres pays africains, en particulier à ceux qui s’apprêtent à participer au sommet Russie-Afrique des 28 et 29 octobre à Moscou. « Que peut offrir la Russie à notre pays ? Et ensuite, il faut se demander ce que peut coûter ce rapprochement au pays, parce que ça va coûter quelque chose au pays ; le Congo va-t-il conserver une liberté totale dans ses choix politiques, sécuritaires et économiques ? Est-ce que les intérêts du Congo restent toujours prioritaires quand ceux-ci peuvent diverger de ceux de Moscou ? Jusqu’où Brazzaville peut-elle approfondir sa coopération avec la Russie sans réduire sa marge de manœuvre avec les autres partenaires ? Ce sont là des questions de souveraineté, et la souveraineté signifie aussi pouvoir dire non quand les intérêts du pays l’exigent ; le Congo devrait donc mesurer ce qu’on le conduirait éventuellement à céder. » Elle a conclu par une formule qui résume sa pensée : « La Centrafrique est le laboratoire le plus abouti de l’influence russe en Afrique ; ce qui s’y passe n’est pas un accident, c’est un modèle, et ce modèle, si l’on n’y prend garde, est en train de s’exporter. »

 

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Ancien soutien de Faustin-Archange Touadéra, le groupe Wagner puis Africa Corps orchestrent la mainmise totale sur les institutions de la Centrafrique.

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