« Tuer des Centrafricains et les empêcher de pleurer leurs morts, est plus que diabolique », dixit Professeur Gaston Mandata Nguérékata

Publié le 10 février 2022 , 7:15
Mis à jour le: 11 février 2022 3:28

 

Bangui, 11 février 2022 (Corbeaunews – Centrafrique ) – Dans une interview exclusive accordée à CNC, le Professeur Gaston Mandata Nguérékata, Président du Parti pour la Renaissance  Centrafricaine (PARC) répond aux questions des journalistes du CNC sur des thématiques sélectionnées via les commentaires sur les réseaux sociaux, du média entre autres : la nomination du nouveau premier ministre, le retour de l’opposition dans le comité préparatoire du dialogue républicain. Cet entretien  a également été l’occasion de répondre aux questions liées à l’actualité récente, notamment dans le contexte des violence perpétrée par les mercenaires de Wagner sur les populations civiles, survenue dernièrement  à Bria et dans d’autres localité. Pour en finir, nous revenons sur l’éducation des jeunes en République centrafricaine, mais aussi sur sa carrière de Professeur  de mathématique de renommé mondiale.

 

Professeur Gaston Mandata N’Guérékata, Président du PARC.

 

CNC : Professeur Gaston Mandata Nguérékata bonjour

 

N’Guérékata : Bonjour

CNC : Vous n’aviez pas parlé sur des actualités politiques nationales depuis plus d’une année passée après la réélection du président Touadera. Pourquoi un tel silence ? vous faites une trêve politique ou c’est la pandémie de covid-19 qui vous oblige à garder votre silence ?

 

N’Guérékata : Soyez rassuré : la réélection du Président Touadéra ne constitue pas un repère dans mes activités politiques. Il y a tellement d’événements malheureux, tellement de drames, presque au quotidien, qu’il est difficile d’intervenir sur l’actualité politique au risque d’être inaudible. Et comme dit la chanson, je cite : trop parler c’est maladie. Depuis quelques années, de nouveaux acteurs politiques se sont révélés. Il faut les observer, évaluer l’impact de leurs actions et messages et redéfinir ma place sur la scène politique. Le temps est arrivé. Je reprends la parole et l’action politiques.

 

CNC : Depuis lundi, Monsieur Henri-Mari Dondra est devenu un ancien Premier ministre. Il est remplacé par son ministre de l’Economie Felix Moloua. Que vous inspire ce départ ?

 

N’Guérékata: Je ne connais pas les raisons du départ de Monsieur Henri Marie Dondra. Je ne peux donc commenter cet événement. A mon sens quand on change de chef de gouvernement c’est qu’on a au préalable défini un nouveau cap de l’action gouvernementale.  Quel est le cap dans ce cas ? Plutôt que d’aller lire les décrets à la Radio comme un écolier, le Porte-Parole de la Présidence devrait apprendre à communiquer, à expliquer à la population les raisons de ce changement, les objectifs attendus, comme celles des autres décrets présidentiels, afin que nous puissions comprendre et au demeurant soutenir le Président et sa politique. Nous sommes des citoyens responsables et conscients, ni débiles ni immatures. Et puis, nous sommes un pays en crise de trésorerie. Pourquoi tant de ministres ? Pendant ce temps, nos écoles manquent d’enseignants et de tables-bancs, nos hôpitaux et dispensaire manquent de médicaments de base, et sont devenus des mouroirs faute de soins appropriés, et la liste est longue.

 

CNC : D’après vos lectures en tant qu’un homme politique, il n’a pas été poussé à la démission ?

 

N’Guérékata : Je n’en sais rien.

CNC : le président de l’Assemblée nationale avait réactivé le processus de la levée des immunités de trois députés de la nation, Ziguelé, Dologuelé et Zingas. Ceci a mis un frein sur le processus du dialogue républicain voulu par le chef de l’Etat Faustin Archange Touadera. Aujourd’hui, ce blocage a été levé et l’opposition démocratique a réintégré le processus. Quelle est votre lecture de la situation ?

 

N’Guérékata : La vie d’une nation n’est pas un long fleuve tranquille. L’essentiel est que la justice ait tranché ; et nous devons respecter sa décision. Je me réjouis aussi qu’avec la clarification, cette composante essentielle de l’opposition ait décidé de revenir sur la table de négociations en vue de l’organisation d’un dialogue ou tous, victimes comme oppresseurs et tous les citoyens, pourraient avoir l’opportunité de s’exprimer et réfléchir ensemble sur les voies et moyens d’éviter définitivement les crises à répétitions que notre pays connait depuis deux décennies.

Je profite de cette question pour me demander si cette opposition qui se dit démocratique connait vraiment son rôle. Certains s’autoproclament pontes de cette opposition qui n’existe qu’à travers de communiqués. Elle est absente lorsqu’il s’agit de réclamer les droits des populations, de constituer un véritable contre-pouvoir démocratique qui présenterait, le cas échéant, des contre-propositions dans l’intérêt de la nation. Le citoyen lambda croit fermement que notre classe politique ne pense pas à l’intérêt général. La course aux postes ministériels et autres comportant des avantages matériels et financiers apparait, à mon humble avis, comme l’unique but de leur combat politique.

Par ailleurs, Je constate aussi que la corruption est généralisée. En fait elle a pris de l’ampleur ces dernières années faute d’une politique nationale en vue de l’endiguer. La médiocrité est à son comble. Les jeunes ne rêvent plus d’une réussite sociale, économique et financière en dehors de la politique, de l’armée ou de la rébellion. Je les rencontre à Bangui ou sur les réseaux sociaux. Leurs modèles ?  Être Président ou ministre, ou tout au moins fonctionnaire. Peu, très peu, trouvent leurs modèles chez l’entrepreneur prospère, l’ingénieur, le pédiatre, le plombier. Sur ce point aussi, je ne vois pas le début d’une politique pour améliorer le niveau du système éducatif, amener les étudiants, les jeunes en général, à réaliser leurs rêves en dehors de la politique et de la rébellion ; et à un niveau comparable à celui des autres pays.

Ce sont ces questions qui doivent guider nos préoccupations profondes, moins la levée d’immunité de tel ou tel député ou ministre. Laissons celles-ci à la justice.

 

CNC : N’est-ce pas tout de même, Monsieur le président, un acharnement ? une manière de museler l’opposition démocratique ?

 

N’Guérékata : Vous allez un peu loin. Acharnement ? La politique est, malheureusement parfois, faite de manipulation et de cynisme. Vous n’allez pas attendre du pouvoir de caresser son opposition dans le sens du poil. Il n’y a pas de pardon en politique. Ceci est vrai partout dans le monde, y compris dans les pays de grande démocratie. J’ai plusieurs amis dans l’opposition, certains sont dans l’arène politique depuis de nombreuses années et sont respectables. Mais sont-ils vraiment en symbiose avec les aspirations de la population, des jeunes surtout ?

Je profite de cette opportunité pour dire ceci, au risque de choquer les âmes sensibles. Qu’on le veuille ou non, Fidèle Gouandjika joue à merveille son rôle de Conseiller et donc défenseur du régime de Touadera. Le dire, ne signifie pas qu’on est d’accord avec lui sur toutes ses sorties, d’autant que certaines sont scandaleuses. Cependant, lui au moins, dans le camp du pouvoir, sait monter au créneau, répondre aux invitations de débats politiques par nos médias. Un vrai animal politique. Il appartient à l’opposition de trouver un Marabéna pour le contrer intelligemment.  Encore une fois, la politique est souvent faite de cynisme et de manipulations. Ne l’oublions pas.

 

CNC : Sur le plan sécuritaire maintenant Monsieur le président

 

N’Guérékata : La violence a atteint un niveau très inquiétant. Elle a même pris un visage inhumain, déshumanisant. On va plus loin que le fait de donner la mort. On humilie la victime en l’égorgeant, on montre ensuite sa tête avec allégresse comme un trophée ; on éventre des femmes enceintes et on s’acharne de manière diabolique sur les fœtus. C’est très grave. Du jamais vu en Centrafrique. Personne ne s’interroge sur les inévitables profonds traumatismes qui résultent de ces cas de violence. Plusieurs générations seront marquées à jamais. Par conséquent mettre fin à cette nouvelle culture de la violence sera un travail de titans qu’il est urgent de commencer dès maintenant.

Le plus grave dans tout ça, c’est l’impunité à tous les niveaux. Aucun criminel n’est inquiété. J’irai plus loin. Je voudrais qu’on m’explique le sens du second R (Rapatriement) de DDRR. Voilà un étranger qui rentre dans votre maison, tue vos enfants, viole votre femme, vous humilie, pille vos biens, et vous lui dites gentiment : « Tu as assez tué et violé chez moi. Voici de l’argent. Tu peux repartir chez toi tranquillement, ou rester en RCA en toute impunité ». Incroyable. Ce n’est que chez nous qu’on devraient accepter ou tolérer de de telles cruautés.

 

CNC : parlez-nous de la société Wagner, Monsieur le président.

 

N’Guérékata : Quiconque aura initié les relations entre notre pays et cette société de mercenaires devra assumer la responsabilité historique de la décision la plus grave quant à la sécurité des populations centrafricaines et la situation politique, économique et financière du pays. Ces mercenaires ne sont pas des enfants de cœur. Ils vont entrainer notre pays dans un gouffre financier et économique sans précédent. Tuer des Centrafricains et les empêcher de pleurer leurs morts, est plus que diabolique. Comment pouvons-nous rester inactifs, insensibles, et tolérer ce qui s’est passé récemment à Bria ? Je ne serais pas étonné qu’en réaction, légitime en tout cas, une partie de l’armée et des patriotes indignés se mettent debout contre le groupe Wagner et siffler la fin de la récréation. Mais les groupes dits rebelles pratiquent le pillage, brulent et détruisent les villages, et tuent les civils depuis des années, sans condamnation des Nations Unies ou de certaines puissances qui critiquent à juste titre Wagner.

 

CNC : Vous êtes Professeur de Mathématiques avec une renommée mondiale. Notre pays a besoin de professeurs de mathématiques à tous les niveaux. Pourquoi ne rentrez-vous pas au pays aider le gouvernement dans le domaine de la formation ?

 

N’Guérékata : Mais je ne demande que ça : retourner au pays et reprendre la craie. Cela fait des années que je demande à nos autorités de me rétablir dans mes fonctions de Professeur de mathématiques illégalement interrompues en 1995. Je ne vais tout de même pas prendre un avocat et attaquer l’Etat Centrafricain pour cas flagrant d’injustice à mon égard.

Depuis, j’ai pris attache avec le Doyen Silla Semballa, un patriote, un scientifique et universitaire que je respecte, qui m’a ouvert la porte de la faculté pour encadrer les masters 2 et les doctorants. Bref, je continue de servir notre université malgré certaines réticences. De manière générale, je suis à la disposition de mon pays. Il appartient aux autorités de me faire appel si elles pensent que, comme aux Etats-Unis et dans le monde ou je suis constamment sollicité, je peux être utile dans le secteur de l’éducation. Ou ailleurs. C’est en comptant sur toutes les compétences nationales, les vraies (et il y en a au pays comme dans la diaspora), pas les nombreux charlatans et minus habens qui gravitent autour du pouvoir, qu’on réussira à bâtir une économie prospère, une nation forte.

 

CNC : Avez-Vous un mot à adresser à l’endroit de vos militants, vos compatriotes, au nouveau Premier ministre Felix Moloua ?

 

N’Guérékata : Je m’adresserai plutôt à l’ensemble de la classe dirigeante. Chers frères et sœurs qui avez nos destins en mains. Regardez ce qui se passe autour de nous. L’incapacité des pouvoirs Africains à répondre aux besoins de la population, en particulier des jeunes, est en train de faire le lit aux pouvoirs militaires dans plusieurs pays. Nous ne sommes pas à l’abri de ce mouvement car ’information devient instantanée et mondiale. Nos jeunes, nos soldats, voient ce qui se passe ailleurs. Et, avec le mauvais exemple des dirigeants et de fonctionnaires et le désespoir quant à l’avenir, rien ne peut les empêcher, en désespoir de cause, de s’en inspirer. Alors je vous demande de penser d’abord à ce que nous devons faire pour notre peuple qui souffre, et non à la course effrénée et malhonnête à l’enrichissement personnel à chaque instant de notre vie. « Is qui bene amat, bene castigat ».

 

CNC : Monsieur Gaston Mandata N’Guérékata, merci.

 

N’Guérékata : C’est moi qui vous remercie.

Propos recueillis par Gisèle MOLOMA et Anselme Mbata

 

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