
Martin Ziguélé, ancien Premier ministre, ancien président de la commission Finances de l’Assemblée nationale, ancien député, leader de l’opposition et porte-parole du BRDC, oppose la vérité des chiffres à la mécanique d’un pouvoir qui veut faire payer au peuple ses propres échecs.
Il y a des décisions qui se discutent dans les couloirs de la République et qui, une fois descendues dans la rue, deviennent des couteaux posés sur la gorge des plus fragiles. La nouvelle hausse du prix du carburant envisagée par le gouvernement centrafricain appartient à cette catégorie. Officiellement, il s’agit d’un ajustement. Officieusement, c’est une sentence. Et Martin Ziguélé, ancien Premier ministre, ancien président de la commission Finances de l’Assemblée nationale, ancien député, leader de l’opposition et porte-parole du BRDC, refuse de laisser passer ce qu’il considère comme une injustice calculée.

Son argument tient en une phrase, simple, brutale, impossible à contourner : « 67 % des Centrafricains vivent avec moins de 1000 francs CFA par jour. Le prix du pétrole lampant est déjà de 1000 francs CFA. Ça veut dire que 67 % des Centrafricains, s’ils décident d’acheter du pétrole pour mettre dans leur lampe pour s’éclairer ce jour-là, ils ne devraient pas manger. »
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Voilà l’équation que le pouvoir refuse de regarder en face. D’un côté, une lampe. De l’autre, une assiette. Entre les deux, un peuple qui n’a plus de marge. La hausse du carburant ne fera pas qu’augmenter un chiffre à la pompe. Elle transformera chaque journée en arbitrage cruel : s’éclairer ou se nourrir, se déplacer ou se soigner, cuisiner ou scolariser. Dans un pays où l’essence est déjà, selon Martin Ziguélé, la plus chère d’Afrique, le gouvernement ne propose pas une solution. Il ajoute une couche de souffrance sur une population déjà à genoux.
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Un ancien Premier ministre qui parle en connaissance de cause
Martin Ziguélé ne parle pas comme un observateur lointain. Ancien chef du gouvernement, ancien président de la commission Finances de l’Assemblée nationale, ancien député, il connaît les colonnes du budget, les circuits de la dépense publique, les engagements pris devant les institutions internationales. Aujourd’hui leader de l’opposition et porte-parole du BRDC, il ne se contente pas de dénoncer. Il démontre. Il rappelle que des engagements nationaux et internationaux ont été pris pour auditer le secteur pétrolier, supprimer les contre-valeurs et baisser les prix. « Baissez le prix du carburant. Et qu’est-ce que le gouvernement trouve de mieux à nous dire qu’il veut augmenter le prix du carburant ? C’est totalement inacceptable et c’est inexplicable. »
Le mot est lâché : inexplicable. Parce que, pour Martin Ziguélé, la justification officielle ne tient pas debout. Le gouvernement explique qu’il veut augmenter les prix parce que le marché noir, devant les stations, pratique des tarifs élevés. Mais pour l’opposant, c’est prendre le problème à l’envers. « Le marché noir est créé justement par la pénurie. Donc je ne comprends pas franchement ce qui se passe. » Autrement dit, le pouvoir veut punir les Centrafricains pour une pénurie qu’il n’a pas su empêcher. Il veut faire payer au peuple le prix de sa propre incapacité.
200 FCFA par litre qui disparaissent dans l’opacité
Là où le discours officiel reste flou, Martin Ziguélé pose des chiffres. L’audit demandé par le FMI, dit-il, a identifié dans la structure des prix du pétrole des frais injustifiés d’environ 200 francs CFA par litre. Si ces frais étaient supprimés, le prix du carburant devrait être inférieur à 1000 francs CFA. « Le gouvernement, au lieu d’appliquer les résultats de cet audit, nous dit qu’il va faire une loi pour libéraliser le secteur. La loi a été votée. La loi a été même promulguée le 15 septembre. Mais ils n’ont pas pris le décret d’application pour permettre la liberté d’importation. »
C’est ici que la démonstration devient accablante. Une loi votée, promulguée, mais privée de son décret d’application : voilà comment un gouvernement peut donner l’illusion d’agir tout en bloquant la concurrence. Plus de sept marketeurs ont reçu un agrément, rappelle Martin Ziguélé. Il suffirait de les laisser faire des offres compétitives pour fixer un prix juste. « Est-ce que c’est compliqué ? » La question est lancée comme une gifle au visage de ceux qui préfèrent l’opacité au bien commun.
La réaction en chaîne d’une économie déjà fragile
La hausse du carburant ne restera pas enfermée dans les stations-service. Elle se répandra comme une lame de fond dans toute l’économie. Martin Ziguélé dresse la liste : les prix des transports vont augmenter, les motos-taxis vont augmenter, les taxis qui avaient presque disparu à cause des motos-taxis vont augmenter, les transports interurbains vont augmenter, le transport des marchandises va augmenter. Tous les artisans qui travaillent avec le carburant verront leurs coûts grimper. Les grosses entreprises qui consomment beaucoup de gazole et de fioul réduiront leur activité et mettront du personnel au chômage technique. « Donc ça va créer des situations inflationnistes ingérables. C’est la pire décision qu’on peut prendre dans ce contexte. »
Derrière ces mots, il y a des vies. Des ateliers qui ferment. Des motos qui restent au garage. Des familles qui réduisent leur repas. Des enfants qui quittent l’école. Des marchés qui se vident. Le gouvernement parle de recettes. Le peuple parle de survie. Et entre les deux, il y a un abîme que Martin Ziguélé refuse de laisser masquer par des communiqués.
Le FMI, la Banque mondiale et la vraie priorité
Interrogé sur les risques de durcissement des conditions des partenaires financiers, Martin Ziguélé répond avec une clarté dérangeante : « Ce n’est pas le FMI que je crains. Je pense à la souffrance des Centrafricains. Les Centrafricains ne voient plus circuler l’argent. Les Centrafricains n’arrivent plus à vivre, à acheter, à manger, à payer la scolarité de leurs enfants en ce temps de ration scolaire. »
Il rappelle que le FMI et la Banque mondiale ont recommandé à plusieurs reprises de baisser les prix à la pompe à un niveau raisonnable, conformément aux recettes budgétaires. Mais pour lui, la question n’est pas de savoir ce que disent Washington ou les institutions internationales. La question est de savoir si Bangui a encore un peu de respect pour son peuple. « Si vous avez du respect pour le peuple centrafricain, si vous avez pitié de la souffrance du peuple centrafricain, vous n’avez pas besoin que la Banque mondiale ou le FMI ou qui que ce soit vienne vous dire ce que vous devez faire. Le gouvernement sait exactement ce qu’il veut faire, mais ce qu’il ne veut pas, c’est le faire. »
La loi de 2007, la crise de 2023 et le refus d’appliquer les règles
Martin Ziguélé remonte plus loin. Il affirme que la crise de 2023 trouve son origine dans la violation, par le gouvernement centrafricain lui-même, de la loi de 2007 qui a instauré la liberté d’importation des produits pétroliers. Cette loi prévoit que 80 % des produits doivent venir par le fleuve et 20 % par la route. « Pourquoi on n’applique pas la loi ? Pourquoi on ne veut pas respecter le fonctionnement normal de la procédure qui a été initié par ce même gouvernement ? »
Face à la vie chère, la nouvelle politique menée par le gouvernement centrafricain sur le prix du carburant fragilise l’ensemble des activités économiques du pays.
C’est toute la contradiction d’un régime qui se présente comme modernisateur mais qui, dans les faits, verrouille les circuits, bloque la concurrence et laisse prospérer une opacité dont les Centrafricains paient le prix. « Lorsque vous avez une politique qui est opaque, les conséquences sont lourdes pour la population. »
Un appel à la pitié, pas à la pitié de salon
À la fin de l’entretien, Martin Ziguélé ne demande pas de faveur. Il lance un cri. « Je pense qu’il faut avoir pitié de ce peuple. » Cette phrase n’est pas une faiblesse. C’est un constat. Un peuple qui n’arrive plus à manger, à se déplacer, à scolariser ses enfants, à vivre dignement n’a pas besoin qu’on lui explique la macroéconomie. Il a besoin qu’on baisse les prix, qu’on applique les lois, qu’on libère la concurrence, qu’on cesse de fabriquer des pénuries pour justifier des hausses.
Le chemin choisi par le gouvernement, prévient Martin Ziguélé, est un chemin qui ne s’explique pas et qui cache une opacité. « Un jour viendra au cours du peuple centrafricain et saura. » Cette phrase résonne comme une promesse. Celle d’un peuple qui, un jour, demandera des comptes à ceux qui ont préféré le marché noir à la transparence, la hausse à la justice, la souffrance à la dignité.
En attendant, il reste une question, simple, lancée à ceux qui gouvernent : comment pouvez-vous demander au peuple de serrer la ceinture alors que vous refusez d’appliquer votre propre loi ? La réponse appartient au régime. La facture, elle, appartient déjà au peuple.
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