En République Centrafricaine la guerre civile et religieuse aura déchiré une nation autrefois paisible

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Les Combattants de la milice Ex-Séléka en juin 2014 en Centrafrique
Les Combattants de la milice Ex-Séléka en juin 2014 en Centrafrique

Et monté deux frères l’un contre l’autre.

1.Les frères

Même pour Bangui, capitale de la République Centrafricaine et l’une des villes les plus pauvres du monde, Saïdou est misérable. Contrairement aux quartiers environnants, avec leurs immeubles et leurs lotissements bien rangés derrière des murs et des clôtures, Saïdou, qui s’étend sur un bout de terre oblong à quelques encablures du centre, tient davantage des bidonvilles que l’on retrouve dans d’autres villes africaines moins structurées, comme Kinshasa ou Lagos.

En d’autres termes, on dirait un village. Il n’y a pas de murs, pas de portails. Des maisons basses en parpaings se font face les unes aux autres selon des angles bizarres. Les rues sont ici des chemins de terre, des broussailles, des ruisseaux d’eau grise. Pour arriver à Saïdou, il vous faut couper par l’Avenue des Martyrs et vous engouffrer entre deux gratte-ciels. Les immeubles tombent en ruine et leurs habitants sont eux aussi très pauvres, mais ils peuvent regarder Saïdou de haut et remercier Dieu (et les martyrs) de leur avoir donné une telle chance.

C’est dans l’une de ces maisons en parpaings que Lamove et Serge Kamouss sont nés. Ils y ont grandi avant de fonder leur famille un peu plus loin dans Saïdou. Et, au début de l’année, c’est dans leur maison natale, où leur mère vit désormais seule, qu’ils sont tous les deux revenus un après-midi. Sous un épais brouillard de haine et de honte, ils ne savaient pas qu’ils allaient se retrouver.

En 2013, la République centrafricaine tombe entre les mains de la Séléka, une milice insurrectionnelle d’obédience musulmane. Bangui est mise à sac, ses habitants tués et brutalisés. Lamove, l’aîné des deux frères, a la Séléka en horreur, mais il n’a pas de travail –il n’en a jamais eu de toute sa vie d’adulte– et le nouveau régime a besoin d’hommes. Alors, quand la Séléka lui offre un poste de soldat, il l’accepte. Serge n’a pas eu autant de chance. La Séléka a coulé son entreprise, l’a jeté en prison et passé à tabac. Lamove, qui craignait pour son nouvel emploi et pour sa vie, n’a pas voulu venir en aide à son frère. Ce jour-là, à Saïdou, cela faisait des mois qu’ils ne s’étaient pas vus.

Lamove est arrivé en premier pour trouver sa mère en train de faire la lessive. Il sait qu’elle réprouve son engagement dans la Séléka et il fait tout son possible pour ne pas en parler avec elle. Mais, inévitablement, le sujet arrive sur la table. Lamove lui rappelle combien il était désespéré, lui parle de ses enfants qu’il n’avait pas les moyens de nourrir. Pour Madame Kamouss, cela n’a aucune importance. Elle lui dit que la Séléka a ruiné leur pays. Ses mercenaires ont tué et violé des membres de leur famille.

A un moment, ils entendent la voix de Serge venant du dehors. Madame Kamouss, qui n’attendait pas de visite de son plus jeune fils, prend peur. Elle n’a pas vu Serge depuis des semaines et craint qu’à sa sortie de prison, il ait rejoint les anti-balaka, une milice d’obédience chrétienne créée pour lutter contre la Séléka. Leurs combats ont entraîné la République centrafricaine dans une guerre civile et religieuse faisant encore rage ce jour-là.

Et ton frère, tu veux lui faire du mal?

Même s’il est le cadet, Serge a toujours été plus fort que Lamove et, durant sa jeunesse, tout Saïdou le connaissait pour son sang chaud et son goût pour la bagarre. Madame Kamouss sait qu’il en veut à mort à Lamove qui ne l’a pas aidé contre les Séléka et elle redoute sa réaction s’il vient à le trouver dans la maison. Elle décide alors de cacher Lamove dans la chambre à coucher.

Serge est venu accompagné d’amis que sa mère n’a jamais vus, mais il ne les fait pas entrer dans la maison. Il passe la porte seul et, après les embrassades, sa mère lui demande de ses nouvelles. Il admet avoir rejoint les combattants des anti-balaka. Les angoisses de Madame Kamouss étaient justifiées: Serge et Lamove font désormais partie de deux factions ennemies.

«Elle s’est énervée», me dira plus tard Serge.

«Elle m’a dit: “Ils sont dangereux. Les anti-balaka sont dans le camp du mal, ils tuent des gens”. Elle était vraiment en colère.»

Serge lui répond que les anti-balaka cherchent à défendre leur pays contre la Séléka, contre les musulmans et les envahisseurs étrangers qui ont usurpé le pouvoir. Que la Séléka entend réduire les Centrafricains en esclavage et qu’il veut les en empêcher. Qu’en tant que chrétienne, elle devrait comprendre. «Notre but est de reprendre notre pays», lui dit-il.

Madame Kamouss a élevé ses fils dans le respect de tous les croyants de toutes les religions et, avant de rejoindre les anti-balaka, Serge avait des collègues et des amis musulmans. Plus maintenant. Aujourd’hui, il veut que tous les musulmans meurent ou quittent la Centrafrique. «Ce sont des traîtres», ajoute-il.

De la chambre, Lamove entend les mots de son frère. Il entend les pleurs de sa mère. Et il entend qu’on parle de lui.

«Et ton frère, tu veux lui faire du mal?», demande Madame Kamouss.

Serge répond que non.

A ces mots, Lamove décide de sortir de sa cachette.

2.Une histoire paisible

Avant l’an dernier, la Centrafrique n’avait jamais connu de conflits religieux –contrairement à d’autres pays plus ou moins lointains, comme le Nigeria ou le Mali, où des insurrections djihadistes ont fait éclater des tensions religieuses qui couvaient depuis longtemps, voire au Soudan voisin, où l’opposition entre musulmans et chrétiens était très ancienne. En Centrafrique, les croyants de religions différentes vivaient en paix depuis des siècles.

Si sa population fut dévastée par l’esclavagisme arabe, à l’inverse de nombreux pays subsahariens, la rancune des Centrafricains ne se faisait pas sentir.

Carte de la République Centrafricaine

Quand en 1976, après une visite en Libye, le président centrafricain Jean-Bedel Bokassa prêta allégeance au Coran et changea de nom pour Salah Eddine Ahmed, ses compatriotes majoritairement chrétiens (à 85%, contre environ 15% de musulmans) ne lui en tinrent pas grief. Ils savaient que sa conversion visait à attirer les largesses de Mouammar Kadhafi et ils avaient bien conscience que Bokassa, avec son harem de femmes étrangères qu’il n’appelait pas par leur nom, mais par leur nationalité, n’avait rien d’un saint. Et ils ne furent pas surpris et encore moins scandalisés quand, peu de temps après, il regagna le giron de l’Eglise catholique.

Le passif de la Centrafrique en matière de conflit est d’ailleurs étonnamment modeste, même si le pays remplit à coup sûr toutes les conditions pour connaître des turbulences: ses habitants ne vivent en moyenne que 49 ans, un temps pendant lequel ils passent moins de quatre ans à l’école et gagnent à peine plus de 550 euros par an, quand ils ont la chance de trouver un emploi. En matière de mortalité infantile, ils sont dans le top 4 des pires pays du monde. Et le pays est encerclé par le chaos –en plus du Soudan, la Centrafrique partage des frontières avec la République Démocratique du Congo, le Sud-Soudan et le Tchad– et toutes les armes qui peuvent y transiter. Et pourtant, avant l’an dernier, la République centrafricaine n’avait jamais connu de véritable guerre civile. Elle était uniquement célèbre, et encore, pour avoir hébergé sans le vouloir Joseph Kony et son Armée de Résistance du Seigneur.

Après avoir obtenu de la France son indépendance, le pays allait connaître cinq coups d’Etat et jouir d’une seule véritable élection, en 1993, mais aucun de ses présidents n’est mort dans l’exercice de ses fonctions. Les vaincus ne cherchent pas querelle s’ils ploient sous les adieux du peuple et les usurpateurs, en quantités généralement familières, restent sur leurs gardes quand les accueils sont pacifiques.

Ne fais rien, ne réagis pas, ne dis rien, attends juste que ça passe

De fait, il est rare d’entendre un Centrafricain débiner réellement un ancien dirigeant. Bokassa, l’un des despotes les plus indéfendables du siècle dernier et du monde entier –il s’autoproclama «Empereur de la Centrafrique» lors d’une cérémonie de couronnement coûtant le quart du budget du pays, puis institua le démembrement comme châtiment pour des délits mineurs– est évoqué avec une tendresse quasi unanime.

Les Centrafricains sont plus enclins à la compassion. Notre pays a été saigné à blanc et il est ingouvernable, disent-ils, et toute personne ayant tenté de le diriger mérite un minimum de respect. Une attitude qui dérive en partie d’une bienveillance endémique et en partie d’un mépris généralisé pour toute forme de gouvernement: l’historien Pierre Kalck fait ainsi remarquer qu’avant la période coloniale, les tribus de la région «étaient toutes opposées à la notion même d’Etat». L’une de leurs divinités était Ngakola, un chef vénéré du temps jadis –et même si vénéré, qu’il fut mis à mort par ses sujets, qui le respectaient trop pour vivre sous son joug.

«C’est la mentalité centrafricaine. Nous avons toujours besoin de souffrir», m’explique un fonctionnaire de Bangui. «Et, à mon avis, quand nous souffrons, c’est là que nous nous sentons le mieux.»

En sango, la langue nationale, il y a même une formule consacrée: kanga bé. Soit, en gros, «ferme ton cœur». Face à une pauvreté abyssale, une faillite politique chronique et une corruption caricaturale, les Centrafricains disent kanga bé. «Ne fais rien, ne réagis pas, ne dis rien, attends juste que ça passe», c’est ainsi qu’un ami centrafricain me résume ce que veut dire l’expression.

«C’est la réponse à n’importe quel malheur.»

Cette unité dans la douleur aura finalement été rompue avec l’apparition de la Séléka, qui allait infliger aux Centrafricains bien plus de souffrances qu’ils étaient prêts à endurer. La Séléka, qui signifie «alliance» en sango, rassemble plusieurs groupes rebelles dont les exactions furent un temps circonscrites au nord du pays, une région à majorité musulmane. A la fin 2012, sans tambours ni trompettes, le groupe s’unifia sous l’égide de Michel Djotodia, ancien haut fonctionnaire des impôts de Bangui et familier des petites magouilles, avant de commencer sa marche dévastatrice vers le sud et la capitale.

Djotodia enrôle des mercenaires tchadiens et soudanais, en leur promettant emplois et richesse dès qu’il aura pris le contrôle de la République centrafricaine. Selon des employés du gouvernement et des soldats avec lesquels je me suis entretenu, Djotodia, un musulman, a réussi à convaincre des ministres, des membres du parlement et de l’état-major militaire de Bangui de le rejoindre, et ce sans trop d’efforts: le président qu’il voulait désister, François Bozizé, avait, après 10 ans d’exercice, perdu la mince popularité sur laquelle il avait pu compter au moment de prendre ses fonctions. Bozizé était d’ailleurs lui-même arrivé au pouvoir en 2003 grâce à un coup d’Etat, là aussi avec l’aide de mercenaires tchadiens.

Un soutien qui fut de de courte durée. Les combattants de Djotodia échappèrent rapidement à son contrôle et même à tout contrôle en général. Et le chaos qu’ils allaient semer n’a toujours pas cessé. Selon l’ONU, 120.000 Centrafricains ont quitté leur pays ces deux dernières années et 400.000 ont été déplacés à l’intérieur de ses frontières. Les estimations du Armed Conflict Location and Event Data Project font état de 3.062 Centrafricains tués depuis 2013.

3.Unité, dignité, travail

Jeune, Lamove Kamouss était un garçon obéissant, un bon élève et un paroissien zélé. S’il était faible et maigrelet, il insistait toujours pour aider ses voisins à faire leur marché et porter leurs commissions. Tout Saïdou l’appréciait. Son frère, Serge, était par contre une forte tête, un gamin agressif et cherchant continuellement la bagarre. S’il avait quasiment toujours le dessus –le garçon était vif et musculeux– il affligeait sa mère, une fervente catholique qui avait élevé ses fils dans la non-violence.

Les frères ont d’ailleurs beaucoup appris de Madame Kamouss,  qui aime appeler Bangui par son vieux surnom, vestige de temps plus heureux: «Bangui la Coquette». Une épithète ambitieuse, quoique pertinente.

Bangui donne le sentiment d’être un endroit où l’avenir s’est mis à l’ombre, pour se reposer.  

Dans les années 1960 et 1970, Bokassa avait voulu faire de la ville une capitale africaine de premier plan et les résultats allaient être, à son image, aussi grotesques que charmants. Bangui est un mélange hétéroclite de styles architecturaux –futurisme, brutalisme, méditerranéen en toc, kitsch néoclassique tiers-mondiste– ni parfaits ni pires. Ses façades blanches ont épongé le rouge de la terre, ce qui donne à la ville une teinte argileuse plutôt chaleureuse, et on y retrouve souvent le slogan national: «Unité, Dignité, Travail».

Une formule qui, là encore, possède un semblant de vérité. S’il est difficile de trouver du travail à Bangui, ses rues sont toutefois animées d’une fantastique vivacité commerciale. Des vendeurs proposent des baguettes qu’ils portent sur leur tête dans des paniers métalliques. Les pains sont rangés en gerbes verticales pointant vers le ciel, ce qui donne à leurs porteurs des airs de prêtres fous. Par équipes de deux, des hommes se précipitent sur les manguiers, un arbre omniprésent ici. Un comparse escalade le tronc pour cueillir les fruits, qu’il lance à celui resté au sol qui les dispose au fur et à mesure sur d’anciens sacs de céréales ou sur de vieux draps, leur étal de fortune. Contrairement à d’autres capitales africaines, l’impression générale n’est pas celle d’un développement anarchique et raté, mais plutôt d’un développement en pause; Bangui ne donne pas le sentiment d’être un endroit aux sombres perspectives d’avenir, mais plutôt d’un endroit où l’avenir s’est mis à l’ombre, pour se reposer.

Mais le charme de la ville peut aussi prendre des atours sinistres. Quand les hommes de Centrafrique se saluent, ils se penchent l’un vers l’autre et se cognent le front à trois reprises, une fois au centre, puis des deux côtés. Une tradition sympathique qui fait toutefois inévitablement penser à des béliers qui se battent. L’un des bâtiments les plus jolis de Bangui est celui de la prison centrale, peinte aux couleurs du drapeau national et qui lui donne un air de pâtisserie vénitienne, géante et bigarrée.

Quand Lamove et Serge étaient petits, leur père était le chef d’un restaurant, mais il ne gagnait pas suffisamment d’argent pour les nourrir, eux et les trois autres enfants de la fratrie. La famille mangeait les restes qu’il ramenait à la maison. Et quand il n’y avait pas de restes, leur mère récupérait des dons alimentaires de l’église. Parfois, ils ne mangeaient pas du tout. A la fermeture du restaurant, tenu par un Belge, leur père ne retrouva plus de travail. Leur mère se mit à vendre des fruits et des gâteaux dans Saïdou, pour une obole misérable. «Quand notre père a perdu son travail, me dit Lamove, via un interprète sango, nous nous sommes soumis aux aléas de la vie.» Tous leurs frères et sœurs sont morts avant d’atteindre l’adolescence. «Nous n’avions pas assez d’argent pour leur acheter des médicaments.»

Serge et Lamove savaient que leur situation n’avait rien d’exceptionnel. Ils savaient dans quel état déplorable se trouvait leur pays, estomaqués par le piédestal sur lequel leur père et leur mère mettaient les Français. Les frères n’ont eu de cesse d’entendre combien la vie était meilleure sous l’administration coloniale. Mais ils en ont appris suffisamment à l’école pour savoir que ce n’était pas vrai.

Tournée vers l’Atlantique et ses possessions africaines bien plus lucratives, Paris attribua la gestion d’Oubangui-Chari à la lie de ses fonctionnaires coloniaux.

«En tant qu’échantillon de notre race, déplorait ainsi un administrateur français, le choix de nos agents n’aurait pu être pire.»

Des agents qui jetaient des femmes et des enfants en prison tant que les hommes des villages n’avaient pas atteint leurs objectifs de production en matière de bois, de coton, de café et autres biens de consommation. Entre 1890 et 1940, on estime que la moitié de la population d’Oubangui-Chari est morte à cause des travaux forcés ou de maladies importées.

En 1947, André Gide fut tellement horrifié du spectacle qui s’offrait à lui qu’il écrivit:

«Je ne peux exprimer le chagrin et l’impuissance que je ressens.»

Et quand les Français s’en allèrent enfin, treize ans plus tard, ils laissèrent un néant: dans un pays de près de 625.000 km² (soit plus grand que la France métropolitaine), il n’y avait quasiment aucune route goudronnée, aucune infrastructure, pas le moindre secteur tertiaire. La République centrafricaine était «morte-née», pour reprendre les mots d’un historien. «Elle n’obtint qu’une indépendance de papier.»

Ce qui s’explique, en partie, par le fait que la France ne l’a en réalité jamais quittée. De Paris, elle a continué à contrôler le pays, en avalisant ses dirigeants, en gérant son économie, en formant son armée, chaperonnée par ses forces nationales déployées dans la région. Pour beaucoup de Centrafricains, c’est une évidence que les grandes décisions concernant leur pays se prennent toujours à Paris. Que cela soit vrai ou non, Paris n’a rien fait pour dissiper cette impression. Depuis 1979, l’armée française est intervenue à cinq reprises en Centrafrique.

Pour beaucoup de Centrafricains, c’est une évidence que les grandes décisions concernant leur pays se prennent toujours à Paris

Pour progresser dans la vie, Serge savait qu’il ne pouvait compter sur les Français, pas plus qu’il ne pouvait compter sur ses parents. Il a ainsi très vite quitté l’école. Au départ, pour devenir pêcheur sur la rivière Oubangui, qui sépare la République Centrafricaine du Congo, et pendre ses poissons sur un piquet avant de les vendre dans la rue. Ensuite, il est arrivé sur le marché noir de l’essence. Une fois accumulé un petit capital, il investit dans les pains de savon, qu’il vend à pieds à travers la ville. Avec l’argent, il s’achète des stocks d’huile, de sucre, de farine, d’oignons et d’autres produits alimentaires. Au début des années 2000, il ouvre une petite boutique. Elle faisait partie du marché de l’Avenue Koudouku, dans le Kilomètre 5, un quartier hétérogène où vivaient la majorité des musulmans de Bangui, mais aussi pas mal de chrétiens. Ses affaires décollent –il peut même embaucher des coursiers qui vont lui chercher des marchandises au Cameroun. Un jour, une jolie vendeuse de beignets entre dans sa boutique pour lui acheter de la farine de maïs et du sucre. Ils se marient et ont deux enfants. «C’était la belle vie», dit Serge, qui a aujourd’hui 28 ans, en parlant de l’époque pré-Séléka.

Lamove, 40 ans, n’a pas été aussi débrouillard. Un temps, il empile les petits boulots misérables sans jamais rien trouver de stable. C’est Serge qui subvient à ses besoins, comme à ceux du reste de la famille. Quand Lamove a des enfants, l’argent pour les élever provient aussi de Serge.

«C’était très difficile de s’occuper de tout le monde en même temps, dit-il, mais c’était une obligation.»

4. L’essor de la Séléka

La Séléka débarque à Bangui au matin du 24 mars 2013, dans un vacarme de camions, de voitures, de motos et de «techniques» –des pick-ups surmontés de mitrailleuses. Saïdou connaît des violences, mais le quartier était trop pauvre pour être pillé. (Comme le dit Serge: «Nous n’avons pas des masses de VIP»). Mais rares furent les quartiers à être épargnés.

Craignant le pire, des habitants amassent des provisions et se claquemurent chez eux. Ceux restés dans les rues n’ont pas autant de chances. La Séléka a beau ne rencontrer aucune résistance, ou presque, ses soldats entrent dans la ville en tirant sur tout ce qui bouge. A la fin de la journée, les rues sont jonchées de cadavres. Les maisons, les commerces, les boutiques, les bâtiments officiels et les véhicules, tout fut pillé et incendié.

Une femme d’affaires centrafricaine que j’appellerais Anne (elle ne veut pas être citée sous son vrai nom, par peur des représailles) était chez elle au moment de l’invasion, dans une rue calme non loin de Saïdou, dans le Kilomètre 1. Elle raconte comment un groupe de combattants de la Séléka réussit à forcer la porte de sa maison. Ils portaient des uniformes hétéroclites, étaient lourdement armés et avaient l’air «bourrés, drogués», dit-elle, et «hyper excités». Parce qu’ils ne parlaient qu’en arabe ou en anglais, elle en conclut qu’ils devaient être tchadiens ou soudanais. «Ils m’ont mis un pistolet sur la tempe» et «ils ont dit “on veut de l’argent, on veut tout ce que t’as, ou on te tue”. Je leur ai dit de prendre tout ce qu’ils voulaient». Et après une heure à entrer et à sortir les bras chargés de tout ce qu’ils pouvaient, ils sont partis. Mais très vite, une autre troupe est arrivée. Ceux-là voulaient ses voitures. Anne l’avait anticipé et avait demandé à ses employés de maison de les démonter pour les rendre impossibles à voler. Imperturbables, les rebelles s’installèrent pour les remonter. Puis un troisième groupe fit irruption et prétendit que les voitures leur appartenaient. Ils se disputèrent, avant de se tirer dessus.

Un juge, Romaric Kpangra, décrit ce qui s’est passé dans son quartier, à quelques kilomètres de là. Quelques jours après le début du coup d’Etat, un groupe d’hommes est arrivé chez lui. Ils sont entrés dans sa maison, où il se cachait avec sa femme et ses jeunes fils. Il fait tout son possible pour les raisonner, mais ils ne comprennent ni le sango ni le français. «J’ai serré mes fils contre moi et j’ai regardé les Séléka détruire ma maison et s’emparer de tous mes biens», explique Kpangra. Ensuite, ils sont passés à la maison des voisins, où vivaient deux petits garçons qu’ils abattent sous les yeux du juge.

«J’étais tellement terrifié, je ne sais pas pourquoi ils ont tué ces enfants.»

Bangui se met alors à ressembler à une morgue à ciel ouvert, couplée à une gigantesque brocante, avec des cadavres et des objets volés dispersés un peu partout. «J’ai vu littéralement toute ma maison» dans une rue du Kilomètre 5, dit Anne (selon certains témoignages, les dégâts ont été moindres dans les quartiers musulmans, par rapport aux chrétiens).

L’Etat, déjà anémique, ne peut donc que s’effondrer. Il n’y avait plus d’eau, plus d’électricité, plus de services. Le président François Bozizé avait fui le pays par avion. Michel Djotodia décide de suspendre la constitution et s’autoproclame président, tout en laissant les différentes factions qui l’avaient mené au pouvoir libres de leurs agissements. Des responsables politiques, des soldats, des agents de police, des membres du clergé ou de la vie associative furent assassinés ou forcés à l’exil et à la clandestinité, à mesure que les «généraux» rivaux de la Séléka se disputaient leurs territoires. Par exemple, ils installaient des barrages routiers où les passants devaient s’acquitter d’une taxe, quand ils n’étaient pas simplement dévalisés et passés à tabac.

Bangui se met alors à ressembler à une morgue à ciel ouvert

Un jour, en rentrant chez elle, Anne doit s’arrêter à un de ces barrages, tenu par un groupe de garçons. De l’autre côté de la barrière, un couple arrive. Les garçons leur font signe d’attendre, puis les abattent, avant de s’approcher des cadavres pour les égorger. Anne était pétrifiée de peur. Mais les garçons se sont retournés vers elle et, avec un grand sourire, lui ont fait signe de passer.

Comme beaucoup de Centrafricains avec qui j’ai pu m’entretenir, Anne et Kpangra étaient au départ favorables à la cause de la Séléka. «Je pensais que la Séléka avait raison sur certains points», dit Kpangra, au diapason avec ses critiques de la corruption de Bozizé. «Les gens étaient tellement fatigués du gouvernement de [Bozizé], ils en avaient tellement marre, que n’importe qui aurait pu faire un coup d’Etat», m’explique Anne.

«Si la Séléka n’avait fait que des dégâts normaux dans ce genre de circonstances, les gens auraient pu les aimer, qu’importe qu’ils aient été musulmans.»

La tante de Serge et de Lamove a été tuée par des combattants de la Séléka. Et deux de leurs cousines ont été violées. Peu avant l’arrivée des Séléka, la santé de leur père s’est détériorée. Comme elle n’avait pas les moyens d’acheter des médicaments, leur mère allait dans la forêt pour cueillir des plantes et des racines et confectionner des remèdes traditionnels, qui semblaient avoir un certain effet. Puis la Séléka a interdit l’accès de la forêt. En avril 2013, quelques semaines après l’invasion, leur père est mort.

Lamove fut dévasté. Mais il était aussi plus désespéré que jamais. Honteux de lui-même et de sa situation, il n’était plus le gentil garçon qui faisait la fierté de ses parents. Il avait désormais trois enfants et battait leur mère, qu’il n’avait pas les moyens d’épouser. «Il est devenu de plus en plus teigneux», dit Madame Kamouss. Il n’allait plus à la messe.

«Quand mon père était vivant, la religion m’intéressait, m’explique-t-il. Mais quand il est mort, j’ai perdu le désir de prier.»

Séléka ne s’est pas contentée de recruter des musulmans, elle a aussi embauché des chômeurs et des gamins des rues. Et beaucoup ont rejoint ses rangs, chrétiens comme musulmans, en espérant gagner un peu d’argent. Quand un ami de Lamove, un musulman, l&#8217