Danielle Darlan : le parcours d’une conscience nationale

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Danielle Darlan : le parcours d’une conscience nationale

 

Centrafrique.org/wp-content/uploads/2021/05/Madame-Danielle-Darlan-de-la-cour-constitutionnelle-CNC.jpg” data-wpel-link=”internal”>Ce n’est pas ma volonté, c’est celle du peuple : la leçon juridique de Professeure Danielle Darlan à son successeur Jean-Pierre Waboué
Professeur Danielle Darlan, ancien Président de la Cour constitutionnelle

 

Rédigé le .

Par : la rédaction de Corbeaunews-Centrafrique (CNC). 

Quand une nation chasse ceux qui la défendent, elle perd plus qu’une personnalité : elle perd sa boussole morale. Danielle Darlan a passé sa vie à enseigner le droit, à former des générations de juristes, à faire respecter la Constitution. Trois ans après sa destitution, la Centrafrique n’a toujours pas accompli son devoir : se souvenir.

 

Née en 1952, fille de Georges Darlan qui fut président du Conseil représentatif de l’Oubangui-Chari entre 1949 et 1952, Danielle Darlan grandit dans un milieu où la chose publique n’était pas un concept abstrait mais une réalité quotidienne. Elle fera ses études de droit en France, obtiendra un doctorat, puis rentrera servir son pays à une époque où les femmes professeures d’université étaient une rareté absolue.

 

Pendant plus de trente ans, elle enseigne le droit public à l’Université de Bangui. Trente années à former des générations de juristes, à transmettre non seulement des connaissances juridiques mais aussi une certaine idée de ce que doit être un magistrat : rigoureux, indépendant, au service de la loi et non des puissants. Dans un pays défoncé par des crises successives, aux coups d’État, aux guerres civiles, elle maintient le cap. L’université continue de fonctionner, les cours se donnent, le savoir se transmet.

 

Une de ses anciennes étudiantes, Gisèle MOLOMA, qui est devenue à ce jour notre responsable d’investigation, qui avait pour directrice de mémoire en maîtrise Danielle Darlan, raconte une scène qui en dit long sur le personnage. C’était dans la salle de travail de la faculté de droit. Darlan corrigeait son mémoire quand un homme est arrivé, visiblement inquiet. Son fils venait d’être arrêté pour vol et devait passer au tribunal. Il cherchait un avocat et pensait que Madame Darlan, professeure et avocate reconnue, pourrait défendre le jeune homme.

 

Darlan a écouté attentivement le père, posé quelques questions sur les faits. L’homme a confirmé : oui, son fils avait bien volé. Darlan a alors poliment décliné, expliquant qu’elle était trop occupée et lui suggérant de chercher un autre avocat. L’homme est reparti. Une fois seule avec son étudiante Gisèle MOLOMA, Darlan a livré la vraie raison de son refus. « Le père a reconnu que son fils a volé. Donc si le fils a volé, c’est un voleur. Je ne suis pas là pour défendre un voleur ». Elle savait parfaitement que la loi accorde à tout prévenu le droit à la défense. Mais elle ne pouvait pas, elle, traverser sa conscience pour défendre quelqu’un dont la culpabilité était établie.

 

Cette étudiante, Gisèle MOLOMA, devenue juriste à son tour, garde de cette scène un enseignement qui dépasse le droit : l’intégrité n’est pas une posture qu’on adopte dans les grands moments. C’est une ligne de conduite quotidienne, même quand personne ne regarde, même quand il y a de l’argent à gagner. Darlan aurait pu accepter ce dossier, empocher les honoraires, plaider avec professionnalisme. Elle a préféré rester en accord avec elle-même.

 

Ce qui frappe chez Danielle Darlan, c’est justement cette constance. Elle aurait pu, comme tant d’autres, quitter le pays pour des universités étrangères mieux dotées, plus stables. Elle aurait pu monnayer son expertise auprès d’organisations internationales, vivre confortablement loin des turbulences centrafricaines. Elle est restée. Parce que former les futurs cadres du pays lui semblait plus important que sa tranquillité personnelle.

 

En 2013, elle entre à la Cour constitutionnelle comme vice-présidente, dans une période de transition politique particulièrement délicate. Le pays sort d’une crise profonde, les institutions sont fragilisées, la confiance dans l’État est au plus bas. La Cour constitutionnelle a alors la lourde responsabilité de superviser les élections, de valider les résultats, de garantir que le processus démocratique ne sera pas détourné. Darlan y joue un rôle discret mais essentiel.

 

En 2017, ses pairs l’élisent présidente de la Cour constitutionnelle. C’est la première fois qu’une femme accède à cette fonction en Centrafrique. Cette élection n’est pas symbolique : elle reconnaît trente ans de travail irréprochable, une expertise juridique incontestable, une réputation d’intégrité bâtie année après année. Darlan ne doit ce poste à aucun parrain politique, à aucun arrangement dans l’ombre. Elle le doit à son seul mérite.

 

À la tête de cette institution, elle applique les mêmes principes qu’elle enseignait à ses étudiants et qu’elle s’imposait à elle-même. La Constitution n’est pas un texte négociable selon les circonstances. Les procédures ont un sens. Le président de la République, comme tout citoyen, doit respecter les règles. Ces principes peuvent sembler évidents, mais dans la pratique du pouvoir centrafricain, ils constituent une révolution silencieuse.

 

Son mandat sera parsemé de décisions qui dérangent. En 2020-2021, elle doit déclarer les résultats de l’élection présidentielle dans un contexte extrêmement tendu. Treize des seize candidats contestent le scrutin, parlent de fraude massive. La pression est énorme. Darlan maintient sa ligne : la Cour n’a reçu aucune pression, ni du président, ni de l’ONU, ni d’aucune ambassade. Elle proclame les résultats selon ce que le dossier lui permet de conclure.

 

Le 30 mars 2021, lors de la cérémonie d’investiture du président Touadéra pour son second mandat, Danielle Darlan prononce un discours qui restera dans l’histoire. Debout devant le président qui vient de prêter serment, elle déclare solennellement : “La Cour constitutionnelle prend acte de votre serment, vous investit de tous les pouvoirs qui vous sont conférés, dit qu’il en sera dressé procès-verbal, consigné dans un registre spécial, tenu au greffe de la Cour constitutionnelle, pour y recourir en cas de besoin”.

 

Ces mots ne sont pas de simples formalités. En précisant que le serment sera consigné au greffe “pour y recourir en cas de besoin”, Darlan lance un avertissement à peine voilé. Le président vient de jurer de respecter et de faire respecter la Constitution. Ce serment est désormais archivé, protégé, opposable. Si demain il venait à l’oublier, la Cour pourrait le lui rappeler.

 

Puis, dans ce même discours, elle adresse au président un conseil que les mois suivants rendront prophétique. Elle le met en garde : qu’il ne se laisse pas séduire par les sirènes de son entourage qui pourraient l’inciter à dévier de la Constitution. Des voix lui murmureront peut-être de modifier la loi fondamentale, de s’affranchir des limites qu’elle impose. Qu’il résiste à ces tentations.

 

L’histoire donnera raison à Darlan de façon terrible. Moins de deux ans après cette mise en garde, Touadéra tentera précisément ce qu’elle avait anticipé : contourner la Constitution pour s’octroyer un troisième mandat. Les sirènes dont elle parlait auront eu gain de cause. Et c’est elle qui paiera le prix de sa clairvoyance.

 

Et ce n’est pas tout! En août 2022, elle examine le projet Sango Coin qui propose de vendre la nationalité centrafricaine en ligne pour 60 000 dollars en cryptomonnaie. Le dossier n’a aucune base légale solide. Tout se passe via un site internet, sans décret, sans arrêté, sans loi votée par l’Assemblée nationale. Darlan rend sa décision : c’est inconstitutionnel. La nationalité ne se vend pas, la Constitution est claire sur ce point. Annulation. Exactement comme elle avait refusé de défendre ce voleur des années plus tôt : on ne peut pas faire n’importe quoi sous prétexte que c’est possible techniquement ou financièrement rentable.

 

Quelques semaines plus tard, en septembre 2022, elle invalide les décrets présidentiels créant un comité chargé de rédiger une nouvelle Constitution. La procédure ne respecte pas les dispositions constitutionnelles en vigueur. Nouvelle annulation. C’est sa dernière décision importante. Un mois plus tard, en octobre 2022, le président Touadéra la destitue pour “empêchement définitif” lié à son âge.

 

Ce limogeage provoque une onde de choc. La communauté juridique internationale réagit. En janvier 2023, la Cour constitutionnelle elle-même, dans une composition renouvelée, reconnaît que la destitution était inconstitutionnelle. Trop tard. En mars 2023, le Département d’État américain lui décerne le prix International Women of Courage, reconnaissant son courage exceptionnel dans la défense de l’État de droit. La Maison Blanche célèbre cette femme que son propre pays vient de chasser.

 

Mais au-delà des prix et des reconnaissances internationales, ce qui compte, c’est ce qu’elle a représenté pour la Centrafrique. Pendant cinq années à la présidence de la Cour constitutionnelle, Danielle Darlan a incarné la possibilité d’une justice indépendante. Elle a montré qu’on pouvait être magistrat sans être aux ordres. Qu’on pouvait rendre des décisions impopulaires auprès du pouvoir sans trahir sa mission. Qu’une institution pouvait fonctionner selon les règles et non selon les intérêts du moment.

 

Son ancienne étudiante le dit simplement : « Cette dame mérite que la faculté de droit de Bangui porte son nom. Des rues aussi. Pas pour lui faire plaisir, mais pour dire aux générations futures qu’il fut un temps où une femme a tenu bon ». Ce n’est pas une demande de Darlan, qui n’a jamais réclamé de reconnaissance. C’est le pays qui a besoin de faire ce geste pour lui-même.

 

Son parcours pose une question essentielle à la Centrafrique : que fait-on de ceux qui nous honorent ? Danielle Darlan a consacré sa vie au service de son pays. Comme professeure, elle a formé une partie de l’élite juridique nationale. Comme magistrate, elle a défendu l’État de droit quand il était menacé. Comme présidente de la Cour constitutionnelle, elle a maintenu l’indépendance de son institution face aux pressions. Depuis cette scène dans la salle de travail où elle refusait de défendre un voleur jusqu’à son dernier jour à la Cour où elle refusait de valider des manipulations constitutionnelles, elle n’a jamais dévié.

 

La réponse que le pays apportera à cette question dira quelque chose de lui-même. Reconnaître Danielle Darlan, c’est reconnaître que l’intégrité a de la valeur. Que le service désintéressé mérite d’être célébré. Que ceux qui tiennent bon dans l’adversité méritent mieux que l’oubli. Ce n’est pas elle qui réclame cette reconnaissance. C’est la Centrafrique qui en a besoin pour son propre avenir.

 

Dans dix ans, dans vingt ans, dans quarante ans, les étudiants en droit devront connaître son nom. Pas seulement parce qu’elle fut la première femme à présider la Cour constitutionnelle. Pas seulement parce qu’elle a dit non au pouvoir. Mais parce que son parcours enseigne quelque chose d’essentiel : qu’il est possible, même dans les pires circonstances, de rester droit. Que la fonction de juge n’est pas une sinécure mais une responsabilité. Que la Constitution n’est pas un chiffon qu’on agite selon les besoins mais le socle sur lequel repose tout l’édifice républicain.

 

L’histoire de Danielle Darlan appartient désormais au patrimoine national centrafricain. Son parcours fait partie de ces récits qu’un pays doit préserver s’il veut avoir une chance de construire quelque chose de durable. Les générations futures auront besoin de ces exemples pour comprendre ce que signifie servir l’État avec honneur. Pour savoir qu’avant eux, d’autres ont tracé un chemin d’intégrité dans un environnement qui ne facilitait rien.

 

C’est cela, le devoir de mémoire. Non pas ériger des statues ou multiplier les plaques commémoratives, mais s’assurer que ceux qui ont incarné le meilleur du pays ne soient pas effacés par le temps ou l’ingratitude. Danielle Darlan a fait sa part. À la Centrafrique maintenant d’accomplir la sienne : se souvenir.​​​​​​​​​​​​​​​​

 

Alain Nzilo

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