Comment la Centrafrique a été livrée à l’écosystème criminel de Wagner

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Leau rapport de l’ONG Global Initiative Against Transnational Organised Crime (GI-TOC), consacré non pas aux crimes commis par les mercenaires de Wagner contre les Centrafricains eux-mêmes, mais contre les ressources stratégiques de leur pays, a été rendu public ce 10 juin 2026.

 

Alors que les rapports internationaux s’accumulent à Genève et à New York, le citoyen centrafricain, lui, subit chaque jour les conséquences concrètes d’un pays progressivement asphyxié. Ce document de haute expertise, publié sous le titre explosif « Malicious Markets », jette une lumière crue sur une réalité que le pouvoir de Bangui tente désespérément d’étouffer : la République centrafricaine n’a pas été libérée ; elle a été méthodiquement livrée à un système international de prédation.

Comment la Centrafrique a été livrée à l'écosystème criminel de Wagner

 

Que ce soit Wagner ou Africa Corps, seul le masque change ; le système, lui, demeure intact. Pour nos lecteurs qui ne peuvent se procurer ce rapport particulièrement technique, l’un de nos journalistes a pu consulter son contenu. Voici la radiographie d’un pillage d’État sans précédent et la manière dont Wagner s’est transformé en véritable empire économique parallèle en Centrafrique.

 

Mais derrière cette façade sécuritaire vendue à l’opinion publique, le rapport décrit surtout une lutte de pouvoir économique entre réseaux russes eux-mêmes.

 

Wagner ou Africa Corps : Le masque change, le système reste

Depuis la mort d’Evgueni Prigojine, Moscou tente d’imposer une reprise en main officielle des opérations africaines sous le label Africa Corps, désormais contrôlé directement par le ministère russe de la Défense. Pourtant, sur le terrain centrafricain, cette transition peine à s’imposer.

 

La raison est simple : les hommes de Wagner refusent de céder leur place.

 

Ce refus n’a rien d’idéologique. Il est avant tout financier. En République centrafricaine, Wagner s’est transformé en véritable multinationale du crime économique. Les commandants locaux ont bâti des réseaux personnels de contrebande et de prédation si lucratifs qu’ils refusent toute reprise en main susceptible de centraliser ou d’auditer leurs bénéfices.

 

Pour ces réseaux, quitter la Centrafrique ou changer de hiérarchie signifie perdre des millions de dollars de revenus directs.

 

Et c’est précisément cette logique de rente qui explique la mise en place d’un mécanisme de pillage extrêmement structuré.

 

La mécanique du pillage : Comment ils se font payer

Le rapport de la GI-TOC décrit un système de « gouvernance criminalisée » dans lequel l’argent public et les ressources nationales sont directement captés à la source. Wagner ne se contente plus de recevoir des financements du pouvoir de Bangui : le groupe se rémunère désormais lui-même à travers plusieurs secteurs stratégiques.

 

C’est précisément ce système de paiement à la source qui séduit le régime de Touadéra, contrairement à Africa Corps, dont Moscou exige un financement plus direct et davantage de paiements en devises.

 

Le hold-up sur les mines d’or et de diamants

Les principaux sites miniers stratégiques, notamment celui de Ndassima, sont placés sous contrôle militarisé. L’or et les diamants y sont extraits en dehors de tout contrôle légal avant d’être évacués au vu et au su des autorités locales, lorsqu’elles osent encore regarder, à bord d’avions cargos militaires russes échappant aux circuits douaniers centrafricains.

 

Le monopole du carburant

 

Le rapport révèle également l’existence d’un système de monopole d’importation de carburant soutenu par le gouvernement centrafricain. Ce dispositif impose des prix exorbitants à la population et génère entre 17,5 et 30 millions de dollars de profits illicites chaque année, directement injectés dans les réseaux russes.

 

Les corridors transnationaux de la fraude

Qu’il s’agisse du trafic de bois, de minerais ou encore de faux médicaments comme le tramadol utilisé pour doper les combattants, les réseaux liés à Wagner contrôlent leurs propres routes commerciales à travers plusieurs frontières régionales, privant ainsi l’État centrafricain de recettes douanières essentielles.

 

Concernant le tramadol, communément appelé « béret vert » ou encore whisky frelaté, Wagner a même poussé le gouvernement à interdire sa commercialisation officielle afin de mieux contrôler lui-même les circuits parallèles de distribution.

 

Mais face à un tel niveau de prédation, une question revient avec insistance dans l’opinion publique : pourquoi le président Touadéra évite-t-il systématiquement les questions liées aux ressources nationales ?

 

Le grand silence de Touadéra : Pourquoi esquive-t-il les journalistes ?

Face à ce pillage à ciel ouvert, une interrogation brûle toutes les lèvres : pourquoi le président Faustin-Archange Touadéra fuit-il systématiquement les questions des journalistes indépendants dès qu’il s’agit des ressources du pays ?

 

La réponse tient en un mot : la survie du régime.

 

Le pouvoir de Bangui s’est enfermé dans une dépendance sécuritaire totale. Touadéra sait parfaitement que les Forces armées centrafricaines (FACA), à elles seules, ne garantissent plus la stabilité de son pouvoir face aux groupes armés et aux tensions politiques croissantes.

 

En cédant progressivement le contrôle du sous-sol, des douanes, du carburant et même de certains secteurs commerciaux à Wagner, le régime a signé un véritable pacte de Faust.

 

Répondre précisément aux questions des journalistes revient à reconnaître publiquement l’impensable : la souveraineté économique de la République centrafricaine a été abandonnée en échange d’une protection militaire du régime.

 

Et cette stratégie du silence est apparue de manière particulièrement flagrante lors d’une récente sortie internationale du chef de l’État.

 

Brazzaville ou le malaise présidentiel face aux richesses du pays

L’exemple le plus révélateur s’est produit le 25 mai dernier à Brazzaville, en marge des assemblées de la Banque africaine de développement (BAD). Interpellé publiquement par une journaliste sur un paradoxe devenu insupportable, comment un pays aussi riche en ressources minières peut-il demeurer aussi pauvre? Faustin-Archange Touadéra a offert une démonstration spectaculaire d’évitement politique.

 

Au lieu de présenter une stratégie claire de développement, une politique de transformation locale des ressources ou une vision économique structurée, l’empereur-président centrafricain s’est réfugié dans un discours diplomatique fait de remerciements vagues et de généralités prudentes.

 

Or, un détail frappe immédiatement : les mots or, diamant, uranium ou bois n’ont jamais franchi ses lèvres.

 

Ce silence n’est pas une maladresse. Il constitue une ligne politique assumée. Le pouvoir refuse désormais de placer les ressources nationales au cœur d’un véritable projet de reconstruction économique, précisément parce qu’une partie essentielle de ces ressources échappe déjà au contrôle réel de l’État.

 

La raison de cette omerta est autant politique que sécuritaire. En échange d’une protection militaire permanente, le régime a accepté une gestion opaque et parallèle de secteurs stratégiques du pays par les réseaux russes liés à Wagner.

 

Le silence observé à Brazzaville illustre donc une réalité beaucoup plus profonde : la Centrafrique ne contrôle plus totalement ses propres richesses.

 

Et selon la GI-TOC, cette économie prédatrice dépasse désormais largement le seul cadre russe.

 

Un hub criminel transnational

Le constat final du rapport de la GI-TOC est particulièrement alarmant. Le système mis en place en République centrafricaine ne repose plus uniquement sur Wagner.

 

D’autres acteurs internationaux, notamment certains réseaux rwandais, chinois et émiratis, s’imbriquent désormais dans cette économie parallèle fondée sur l’exploitation des ressources, les circuits opaques et l’affaiblissement volontaire de l’État centrafricain.

 

La République centrafricaine devient progressivement un véritable hub criminel transnational où les intérêts économiques étrangers prospèrent sur la faiblesse institutionnelle du pays.

 

Pendant ce temps, la population centrafricaine continue de subir l’effondrement des services publics, l’inflation des prix, la pauvreté chronique et l’insécurité grandissante.

 

Le rapport « Malicious Markets » ne décrit donc pas seulement un scandale économique. Il expose surtout la transformation progressive de la Centrafrique en sanctuaire de trafiquants, de mercenaires et de réseaux criminels transnationaux, où la souveraineté nationale sert désormais de monnaie d’échange dans des accords sécuritaires opaques conclus au sommet de l’État.

Par Gisèle MOLOMA

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