
« Nous ne disposons pas d’ateliers pour la fabrication de ces différentes qualités de drogue ». Face aux caméras de RT en français, le général Bienvenue Zokoué, ministre centrafricain de la Sécurité publique, affirme que les drogues saisies en République centrafricaine ne sont pas fabriquées dans le pays. Une déclaration qui contraste avec plusieurs enquêtes consacrées aux circuits russes de production, de transformation et de distribution de produits illicites.
Le ministre répondait à une question sur l’origine de la drogue consommée en Centrafrique. Sa réponse est catégorique : le pays ne disposerait pas de structures permettant de fabriquer ces produits.

Pourtant, cette affirmation ne règle pas la question centrale : quels sont les réseaux qui produisent, transforment, stockent et distribuent certains produits illicites directement en Centrafrique ?
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Ce que les enquêtes ont déjà établi
Depuis plusieurs années, des enquêtes de médias internationaux, dont la chaîne allemande DW, ainsi que des investigations de CNC, ont documenté l’existence de circuits liés à l’importation et à la distribution massive de Tramadol en Centrafrique.
Ces informations mettent notamment en cause des réseaux associés aux mercenaires russes présents dans le pays. Le Tramadol est acheminé vers la Centrafrique via la RDC avant d’être redistribué dans plusieurs villes et localités.
Le ministre n’en fait pourtant aucune mention lorsqu’il évoque le trafic de drogue en Centrafrique.
Le cas Wanawa
Il existe aussi un autre phénomène qui ne relève pas simplement de l’importation de comprimés depuis l’étranger : la production et la commercialisation d’alcool fortement dosé sous forme de sachets.
Le produit connu sous le nom de Wanawa est vendu à bas prix dans plusieurs secteurs du pays. Des sachets contenant des alcools fortement dosés circulent auprès d’une population largement jeune.
Le problème est d’autant plus sensible que les autorités centrafricaines ont, à plusieurs reprises, pris des mesures contre les boissons et alcools considérés comme dangereux ou frelatés.
Si l’État interdit ces produits, une question se pose alors : comment des quantités importantes peuvent-elles être produites et commercialisées ouvertement par Wagner sans que les services chargés de la sécurité intérieure ne sachent qui les fabrique, où ils sont fabriqués et par quels réseaux ils sont distribués ?
C’est précisément sur ce terrain que la déclaration du général Zokoué devient difficile à comprendre.
Une réalité que les opérations de police ne peuvent ignorer
Dans plusieurs quartiers de Bangui, la consommation et la vente de cannabis et d’autres substances sont connues des habitants. Les opérations de police permettent régulièrement de procéder à des saisies et à des interpellations.
Ces opérations montrent au minimum qu’une partie de la drogue est produit ici dans le pays, et le marché de la drogue fonctionne tout aussi bien à l’intérieur du territoire centrafricain.
Le problème ne se limite donc pas à l’entrée des produits par les frontières. Une fois les substances introduites dans le pays, elles sont stockées, transportées, revendues et consommées à l’intérieur du territoire.
Des points de vente sont connus dans certains quartiers de Bangui. Des réseaux locaux assurent la distribution. Des consommateurs sont régulièrement interpellés.
Dans ces conditions, affirmer que la Centrafrique ne dispose pas d’« officines » ne suffit pas à décrire la réalité du trafic.
Ce que le ministre ne dit pas
La question n’est pas de savoir si Bangui possède une grande usine clandestine capable de produire industriellement du Tramadol. La question est beaucoup plus large.
Elle porte sur les lieux où les produits sont transformés, conditionnés ou préparés, sur les réseaux qui les stockent et sur ceux qui assurent leur distribution.
Elle porte aussi sur les acteurs qui produisent localement certains produits interdits ou fortement réglementés.
Or, dans son interview, le général Zokoué ne fournit aucun chiffre sur ces réseaux centrafricains. Il ne donne aucun bilan sur les lieux de production découverts par les services de police. Il ne détaille pas non plus les filières démantelées à Bangui ou dans les villes de province. Mais plus grave, il ne parle même pas sur les réseaux du groupe Wagner qui produit et distribue le tramadol et alcool frelaté.
Le ministre explique que ses services ont saisi d’importantes quantités de Tramadol, de Diazépam et de cannabis. Mais il ne précise pas combien de réseaux de distribution ont été démantelés ni combien de personnes ont été poursuivies pour avoir organisé ces circuits.
Une méconnaissance difficile à expliquer
Le général Bienvenue Zokoué est à la tête du département chargé de la sécurité publique. Ses services disposent de structures spécialisées dans la lutte contre les stupéfiants.
Son ministère est donc précisément l’institution qui devrait être en mesure d’identifier les circuits locaux de production et de distribution.
Dès lors, sa déclaration soulève une interrogation directe : si les réseaux locaux existent et opèrent dans plusieurs quartiers et villes du pays, pourquoi le ministre affirme-t-il que la Centrafrique ne dispose pas d’« officines » de fabrication de drogues sans expliquer ce qui se passe sur le terrain ?
La réponse donnée à RT renvoie presque entièrement le problème vers l’extérieur. Elle évoque les frontières, les importations et les pays voisins.
Elle laisse en revanche dans l’ombre une autre partie du phénomène : la chaîne locale qui permet à ces produits de parvenir jusqu’aux consommateurs centrafricains.
C’est cette partie du trafic que le ministre de la Sécurité publique ne détaille pas dans son interview, alors que les enquêtes et les opérations menées sur le terrain montrent que le marché de la drogue ne s’arrête pas aux frontières centrafricaines.
Par Gisèle MOLOMA
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