CENTRAFRIQUE : Comment Touadéra veut renflouer ses caisses avec des bitcoins de Dubaï

Publié le 10 mai 2022 , 3:51
Mis à jour le: 10 mai 2022 4:05

 

Rédigé par Afrique Intelligence

Publié par Corbeaunews Centrafrique (CNC), le mardi 10 mai 2022

 

Bangui (CNC) – Après avoir bruyamment officialisé le bitcoin comme monnaie officielle, le président centrafricain Faustin-Archange Touadéra est attendu en fin de semaine à Dubaï, où il doit superviser le lancement d’une société de minage de monnaie électronique. Une discrète opération qui doit permettre de payer les salaires des fonctionnaires en juillet, alors que les caisses de l’État sont vides.

Séance photo du président Touadera en Corée du Sud
Séance photo du président Touadera en Corée du Sud, le 9 mai 2022

 

C’est le voyage de la dernière chance.

 

Ce jeudi 12 mai, le président Faustin-Archange Touadéra doit poser ses valises à Dubaï, où il avait déjà séjourné en fin de semaine dernière pour fêter son anniversaire en petit comité. Pour ce second séjour dans l’Émirat, l’ambiance devrait être tout autre : le 13 mai, à 21 heures, le président centrafricain affichera ses ambitions « cryptomonétaires » dans la nuit dubaïote. Les autorités centrafricaines voient les choses en grand pour leur initiative en matière de cryptomonnaies : une projection monumentale sur les parois de la tour Burj Al Arab est notamment prévue, suivie d’un dîner dans un restaurant de la tour auquel sont invités la majorité du conseil des ministres, qui arrivent petit à petit à Dubaï depuis le 9 mai. Une présentation de la nouvelle monnaie numérique centrafricaine aura auparavant lieu au Museum of the Future, à deux pas des Jumeirah Emirates Towers, le 12 mai, vers 17 heures.

 

Préparé depuis plusieurs semaines, ce lancement vise à officialiser une « société de minage » (le terme utilisé pour produire de la monnaie électronique). Les autorités centrafricaines, et tout particulièrement la présidence, espèrent, par ce biais, générer des marges pour l’État, dont les finances sont exsangues. A ce jour, les émissions souveraines de cryptomonnaie ont rarement renfloué les comptabilités nationales.

 

Intermédiaire suisso-roumain

 

Pour mettre son projet en place, et comme l’avait révélé Africa Intelligence, le président centrafricain a été approché par Nicolae Bogdan Buzaianu (AI du 03/03/22). Ce négociant suisso-roumain, longtemps actif dans l’exploitation du bois de rose en Gambie avec l’ancien président Yahya Jammeh (1994-2017), a rencontré Touadéra à Dubaï en novembre 2021, par l’entremise de la Mauricienne Sandra Boodhun. Très proche de l’hôte du palais de la Renaissance, cette femme d’affaire a été nommée, en décembre dernier, conseillère spéciale du président (AI du 21/12/21) avant de se voir de nouveau promue, à la fin de la semaine dernière, à un poste taillé sur mesure et à rang ministériel. A Dubaï, où elle est particulièrement introduite, Sandra Boodhun a notamment été chargée d’engranger la confiance de possibles investisseurs dans la nouvelle monnaie électronique centrafricaine.

A l’origine, le projet était encore plus ambitieux : il prévoyait l’installation d’une usine à bitcoins sur les bords de l’Oubangui. Il a néanmoins très vite fait les frais de la réalité des infrastructures banguissoises (électricité, connexion internet), et a obligé Bangui à se rabattre sur Dubaï. Un choix qui ne doit rien au hasard : ces dernières années, Dubaï s’est imposé comme le hub mondial du marché des cryptomonnaies et des transactions en bitcoin.

En amont du déplacement de Touadéra aux Emirats, les autorités centrafricaines ont pris soin de faire voter un projet de loi, fortement médiatisé, « légalisant l’encours des cryptomonnaies ». Signe de l’importance de « l’opération bitcoin » pour le Trésor centrafricain, le ministre des finances, Hervé Ndoba, participe au voyage à Dubaï aux côtés de Touadéra.

 

Situation « alarmante »

 

Le temps presse. Si Bangui s’efforce de mettre sur pied son plan dans les meilleurs délais, c’est que selon les calculs des argentiers à Bangui, les salaires des fonctionnaires ne pourront plus être payés à partir du mois de juillet, et que les autorités centrafricaines voient dans les cryptomonnaie l’ultime recours qui leur permettra d’éviter la faillite. Le dernier voyage du ministre des finances à Washington, au mois d’avril, a constitué une douche froide pour Bangui. Le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale ont annoncé qu’ils ne verseront pas leur soutien financier sans la garantie que celui-ci ne finira pas entre les mains de la société paramilitaire privée russe Wagner, omniprésente en RCA. Bangui perd là ses derniers appuis budgétaires, après les gels français et européens. Les droits de tirage spéciaux du FMI versés en août 2021, d’un montant de 151 millions de dollars, et qui avaient constitué une bulle d’oxygène, ont déjà été décaissés.

A son retour de Washington, Ndoba ne s’est pas caché devant son cabinet que la situation était « alarmante« , et prépare des « coupes budgétaires de 40 à 60 % » dans certains ministères. Déjà, à Bangui, qui souffre par ailleurs d’une pénurie de gazole due à la guerre en Ukraine, l’électricité se fait de plus en plus rare. Les évacuations sanitaires, trop coûteuses, ont déjà été supprimées par le ministre de la santé Pierre Somse.

Parallèlement à la cryptomonnaie, les autorités misent sur une forte hausse des recettes. Ainsi, entre ses deux séjours dubaïotes, le président centrafricain a effectué un crochet par la Corée du Sud pour l’investiture du président sud-coréen. Or c’est actuellement une société sud-coréenne qui appuie les autorités centrafricaines dans la numérisation des régies foncières, projet sur lequel les autorités centrafricaines misent beaucoup pour augmenter les recettes publiques.

 

Sous l’œil de la BEAC et du FMI

 

Mais l’adoption du bitcoin comme monnaie officielle par la RCA ne se fait pas sans vagues. Quelques jours seulement après son officialisation, le patron de la Banque des Etats d’Afrique centrale (BEAC), le Tchadien Abbas Mahamat Tolli, s’est ainsi fendu d’une demande d’explications à Bangui.

La décision ne devrait également pas être de nature à rapprocher la RCA du FMI, très critique à l’égard des cryptomonnaies. Réagissant au choix de Bangui, le directeur Afrique du FMI Abebe Aemro Selassie a ainsi déclaré fin avril que le bitcoin n’était pas une « panacée ».

 

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