
Dans un pays qui a connu tant de souffrances, il existe une forme de violence plus insidieuse que les armes : celle qui affame lentement un peuple pendant que quelques-uns s’enrichissent. Le rapport d’audit définitif du CPCS, commandé par le PNUD et publié le 21 octobre 2025, documente une réalité qui dépasse l’entendement : les pénuries de carburant qui paralysent régulièrement la République Centrafricaine ne sont pas des accidents. Elles sont organisées. Et les prix explosifs qui écrasent les ménages ne sont pas une fatalité. Ils sont voulus.
Le rapport prouve que le régime du Président Faustin-Archange Touadéra a sciemment créé les conditions d’un système où les pénuries et les prix élevés profitent à une poignée d’individus, au premier rang desquels l’importateur exclusif Neptune Oil et ses protecteurs au sommet de l’État.

Des Pénuries qui N’ont Rien de Naturel
Officiellement, les pénuries de carburant en RCA sont attribuées à l’enclavement du pays, aux difficultés logistiques, aux aléas climatiques. Le rapport du CPCS balaie ces explications. Il documente une réalité bien plus sombre.
Le contrat d’exclusivité accordé à Neptune Oil stipule que l’entreprise doit approvisionner le dépôt de Kolongo, la principale infrastructure de stockage du pays. Cette obligation vise à garantir un stock suffisant pour éviter les ruptures. Pourtant, le rapport constate que “Neptune Oil n’approvisionne pas suffisamment le dépôt de Kolongo ce qui crée des situations occasionnelles de pénuries dans le pays.”
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Ces pénuries ne sont pas des accidents. Elles sont la conséquence directe d’une stratégie délibérée. Neptune Oil préfère stocker ses produits dans des terminaux au Cameroun, en RDC ou en haute mer, plutôt que de les acheminer vers la RCA. Pourquoi ? Parce que cela lui permet de spéculer sur les prix, d’utiliser l’argument du “stock ancien” pour justifier des prix de référence plus élevés, et de maintenir une pression sur l’offre qui soutient les prix à la pompe.
Pendant ce temps, les Centrafricains font la queue aux stations-service. Ils subissent des pénuries récurrentes. Ils paient le prix fort pour un carburant qui aurait dû être disponible et abordable.
L’Argument du “Stock Ancien” : Une Fraude Organisée
L’une des révélations les plus accablantes du rapport concerne la méthodologie de calcul du prix de référence internationale. Depuis novembre 2024, la structure de prix utilise une référence basée sur un stock acheté en juillet 2024, période où les cours mondiaux du pétrole avaient atteint un pic.
Le rapport explique que “la période de juillet 2024 coïncide avec une période durant laquelle les cours pétroliers ont atteint un pic; ils ont diminué de manière importante depuis. L’État centrafricain et les consommateurs ne bénéficient donc pas de cette diminution des cours mondiaux.”
Cette méthodologie permet à l’importateur de définir la période de référence en fonction du calendrier présumé de ses opérations, plutôt que sur une formule fixe. Le rapport est sans appel : “Cette méthodologie introduit de la subjectivité et de l’imprévisibilité dans la détermination de la date de référence à utiliser, et est particulièrement préoccupante dans la mesure où le gouvernement n’a pas les capacités de vérifier les dates réelles.”
Le résultat est un surcoût de 12,7 milliards de FCFA sur une année. Depuis avril 2025, le surcoût mensuel dépasse 1 milliard de FCFA par mois. Ces sommes faramineuses sortent directement des poches des consommateurs et de l’État pour aller dans celles de l’importateur.
Un Différentiel Injustifiable de 9,3 Milliards
Le rapport cible également la ligne “Différentiel”, une charge opaque introduite avec le contrat de Neptune Oil. Cette ligne n’existe dans aucun pays comparable. Elle n’a aucune justification documentée. Elle coûte 9,3 milliards de FCFA par an.
Le gouvernement a tenté de justifier cette charge en évoquant des coûts non spécifiés. Mais le rapport note qu’“aucune information n’a été présentée qui explique ou justifie ce coût.” Il souligne que “ce coût n’existait pas dans la structure de prix en RCA avant 2024” et qu’il “fait perdre à l’État 800 millions de FCFA par mois.”
Cette ligne est d’autant plus suspecte qu’elle est plus élevée pour le corridor fluvial (RDC) que pour le corridor routier. En pénalisant le transport fluvial, moins cher et plus écologique, le régime a éliminé l’avantage compétitif naturel de cette voie et forcé le pays à utiliser la route, plus coûteuse et plus risquée. Une décision qui bénéficie directement à l’importateur et à ses partenaires logistiques.
Des Frais Financiers Gonflés
Le rapport examine également les “Frais financiers”, fixés à 2,5% du prix de référence internationale. Le gouvernement justifie ces frais par des coûts bancaires liés à l’émission de lettres de crédit. Mais le rapport note qu’“aucune preuve n’est fournie pour justifier la taille de ces frais.”
Il souligne que “dans la plupart des pays comparables, ce coût est déjà inclus dans les frais de service d’importation, qui sont déjà très élevés en RCA.” Au Cameroun, le prix d’émission des lettres de crédit est de 1,75%. En RCA, il est de 2,5%. Cette différence de 0,75 point de pourcentage représente des millions de FCFA supplémentaires qui sortent des caisses de l’État pour financer les profits de l’importateur.
Des Frais de Service d’Importation Explosifs
Les frais de service d’importation ont explosé depuis l’arrivée de Neptune Oil. Ils sont passés de 9% à 15% du prix de référence internationale pour le corridor routier, et de 6% à 13% pour le corridor fluvial.
Le rapport note que “le contrat de Neptune précise que ces frais ne devraient pas dépasser 10% du prix.” Pourtant, ils atteignent 15%. Cette violation flagrante du contrat n’a suscité aucune réaction du gouvernement.
En comparaison, les frais de service d’importation au Cameroun sont de 9%, et incluent également les frais financiers. En RCA, ils sont de 15,5 à 17,5% en prenant en compte les frais financiers. Un écart considérable qui pénalise lourdement les consommateurs centrafricains.
Une Marge Importateur Inexplicable
La marge importateur en RCA est plus élevée que dans tous les pays voisins. Elle est de 20 FCFA/litre pour le corridor routier et de 35 FCFA/litre pour le corridor fluvial. Au Cameroun, elle est de 16 FCFA/litre. Au Burkina Faso, la ligne qui combine les frais de service et la marge de l’importateur est de 28 FCFA/litre.
Le rapport note que “le Consultant n’a pas pu obtenir de justification du fait que la marge importateur est plus élevée sur le fleuve que la route.” Cette différence inexplicable coûte des milliards de FCFA aux consommateurs centrafricains.
Un Système Organisé pour Enrichir une Poignée
La combinaison de ces différentes lignes crée un système où chaque élément est conçu pour maximiser les profits de l’importateur unique, au détriment de l’État et des consommateurs.
Le rapport estime le surcoût total à 29 milliards de FCFA par an. Ce chiffre ne inclut pas les effets indirects : réduction de la consommation formelle, développement du marché noir, perte de recettes fiscales, appauvrissement des ménages.
Pour un pays où 72% de la population vit sous le seuil de pauvreté, ces 29 milliards représentent une somme astronomique. C’est le budget de plusieurs ministères. C’est le financement de centaines d’écoles et d’hôpitaux. C’est un avenir sacrifié.
La Complicité de l’État
Comment un tel système peut-il perdurer ? La réponse est simple : parce que l’État, ou du moins ses dirigeants, sont complices.
Le rapport d’audit du CPCS démontre que les pénuries de carburant organisées par Neptune Oil profitent directement aux dirigeants en place au détriment des consommateurs centrafricains.
Le rapport souligne que “Neptune Oil n’a pas d’entité légalement enregistrée en RCA et ne paye donc pas d’impôts sur les sociétés en RCA.” Cette situation, qui prive l’État de ressources fiscales cruciales, ne peut exister sans la bénédiction du pouvoir.
Le rapport note également que “la structure de prix des produits pétroliers en RCA ne respecte pas la méthodologie établie par décret n°24.157 du 17 juin 2024.” Qui est responsable de l’application de ce décret ? Le Ministère des Finances. Qui valide les structures de prix ? Le Comité de structure de prix. Qui nomme ce comité ? Le gouvernement.
Le gouvernement a les outils pour faire respecter la loi. Il a le pouvoir de négocier. Il a l’autorité pour sanctionner. Mais il ne le fait pas. Pourquoi ? La réponse se trouve peut-être dans les liens opaques entre le pouvoir et Neptune Oil. Le contrat est confidentiel. Ses actionnaires sont inconnus. Cette opacité est le terreau de la corruption.
Les Conséquences pour le Peuple
Pendant que le régime et ses alliés se partagent les profits, le peuple subit. Un litre d’essence à 1,78 USD représente une charge considérable. Un plein de 40 litres correspond à plus de 50% du revenu mensuel minimum. Pour les 72% de la population vivant sous le seuil de pauvreté, c’est inabordable.
L’impact ne s’arrête pas au carburant. Le prix du carburant est un coût de production pour toute l’économie. Il se répercute sur les denrées alimentaires, les transports, tous les biens et services. Chaque franc de surcoût appauvrit un peu plus les Centrafricains.
Le rapport souligne que “l’effet multiplicateur sur les prix des denrées alimentaires et des transports” est dramatique. “En augmentant la part du revenu consacré au carburant des ménages et des entreprises, les niveaux de consommation et l’économie globale sont très largement impactés, aggravant ainsi une situation déjà fragile.”
L’Urgence d’une Réforme
Le rapport formule des recommandations claires : appliquer la méthodologie du décret n°24.157, supprimer le différentiel, réduire les frais de service d’importation à 9%, réduire la marge importateur à 20 FCFA/litre, augmenter la part du transport fluvial, obliger une revue annuelle du contrat, et négocier avec d’autres importateurs.
Ces recommandations sont techniques, mais leur mise en œuvre est éminemment politique. Elle nécessite une volonté de mettre fin au système de prédation. Elle exige que le Président Touadéra choisisse l’intérêt général plutôt que les intérêts particuliers.
Un Choix de Société
Le régime a-t-il la volonté de mettre fin à ce système ? Les signes sont négatifs. Le gouvernement a contesté les conclusions du rapport, défendant bec et ongles le système en place. Il a justifié le “stock ancien” par l’enclavement, le différentiel par des charges non prouvées, les frais financiers par des coûts bancaires non documentés. Ces justifications sont celles d’un régime qui ne veut pas changer.
Pourtant, le contexte est favorable. Le programme du FMI vise à accompagner les réformes structurelles, notamment dans le secteur pétrolier aval. Les performances mitigées lors des revues du programme soulignent l’urgence d’une action déterminée.
Le choix qui sera fait aura des conséquences durables. S’il maintient le système actuel, le régime en portera l’entière responsabilité. Il aura sacrifié l’avenir de la nation sur l’autel des profits d’un seul homme. S’il choisit la réforme, il devra affronter les résistances des bénéficiaires du système. Mais il ouvrira la voie à un avenir plus juste.
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