Qui est Sani Yalo dit “Bélébélé”, et comment son réseau s’est imposé au sommet de l’État centrafricain ? Troisième interview exclusive avec Moussa Gervais

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Qui est Sani Yalo dit “Bélébélé”, et comment son réseau s’est imposé au sommet de l’État ? Troisième interview exclusive avec Moussa Gervais

Le parrain des parrains mafieux Sani Yalo
Le parrain des parrains mafieux Sani Yalo

 

Sani Yalo, connu sous le surnom de “Bélébélé”, a grandi dans l’environnement du PK5, derrière le bar ABC, dans une famille liée au commerce et à la mécanique. Son père, Mahamat Yalo, mécanicien et revendeur de pièces détachées, a longtemps travaillé dans ce secteur, tandis que sa mère, Maimouna Sani, est décrite comme une commerçante influente, active autour de l’état-major, et proche de François Bozizé. De l’école primaire de Gbaya Dombia au petit séminaire catholique de Bangassou, puis au lycée des Martyrs à Bangui où il s’arrête en classe de seconde, le parcours de Sani Yalo précède une trajectoire d’affaires et de réseaux qui le ramènera au cœur du pouvoir.

 

Pour la troisième fois, Moussa Gervais revient, en exclusivité, sur les étapes-clés de ce parcours, les alliances, et les affaires qui ont marqué son ascension.

 

À lire l’intégralité de l’interview ci-dessous.

 

CNC (Directeur de publication) : Bonjour Moussa Gervais. Merci d’être avec nous pour cette troisième interview.

 

Moussa Gervais : Bonjour Directeur de publication, bonjour aux lecteurs de CNC.

 

CNC : On repart du début, parce que c’est là que beaucoup de lecteurs veulent comprendre. Sani Yalo, c’est qui, et il vient d’où ?

 

Moussa Gervais : C’est un enfant de Bangui, né le 10 mars 1966. Il grandit dans l’environnement du PK5, derrière le bar ABC, dans un milieu de petits commerces et d’artisans. Son père, Mahamat Yalo, est connu comme mécanicien et revendeur de pièces. Sa mère, Maimouna Sani, est une commerçante, en lien avec l’état-major, et ce lien-là va compter parce qu’il ouvre des portes et crée des proximités.

 

CNC : Sur la famille, les lecteurs entendent beaucoup de choses. Qu’est-ce qui revient le plus dans son entourage ?

 

Moussa Gervais : Ce qui revient, c’est une famille structurée, avec plusieurs branches, et des connexions qui se construisent tôt. On parle d’un père arrivé avant l’indépendance, originaire du Tchad, qui a eu des enfants avec plusieurs femmes. On parle aussi d’une mère qui fréquente des espaces où se croisent militaires, commerçants, responsables. Dans un pays comme le nôtre, ce type d’ancrage familial, c’est déjà un réseau.

 

CNC : Et sur l’école ? Où il a étudié exactement ?

 

Moussa Gervais : Il commence au primaire dans le quartier Gbaya Dombia à Bangui. Ensuite, il passe par le petit séminaire catholique de Bangassou, ce qui surprend beaucoup de monde parce qu’il vient d’une famille musulmane. Puis il revient à Bangui et fréquente le lycée des Martyrs. Il s’arrête en classe de seconde. Et à partir de là, il entre dans la vie active.

 

CNC : Sa vie active commence comment ?

 

Moussa Gervais : Il fait du petit commerce, il devient boutiquier, il fait taxi, il touche aux pièces détachées. C’est aussi là qu’il devient “Bélébélé” dans les quartiers : quelqu’un que les gens voient, qui parle, qui négocie, qui sait se débrouiller et qui se fait connaître par ses affaires.

 

CNC : À quel moment il change de catégorie et approche le pouvoir ?

 

Moussa Gervais : Le basculement se fait avec les alliances. Il se rapproche d’un cercle lié au régime Kolingba, notamment par un mariage : il épouse la petite sœur de Jonathan Koué, neveu du président Kolingba et patron de Petroca. Ça, c’est une porte directe vers une structure stratégique, et surtout vers des relations financières et administratives.

 

CNC : Concrètement, ce mariage lui apporte quoi ?

 

Moussa Gervais : Il lui apporte un poste, une couverture, une légitimité dans certains milieux, et la possibilité d’accéder à des crédits et à des facilités. Dans un pays où l’économie est très relationnelle, ce type d’alliance change une vie. C’est une ascension par la proximité.

 

CNC : Après Kolingba, il y a l’affaire qui revient toujours : Zongo Oil. Pourquoi cette affaire colle à son nom ?

 

Moussa Gervais : Parce que c’est la première grosse affaire où son nom est cité comme acteur central dans un montage. Importations de carburant, société écran, revente avec marge, et surtout l’idée que l’opération ne sert pas seulement à faire de l’argent, mais aussi à nourrir des intérêts politiques. C’est à partir de là qu’il est vu comme un homme capable de financer, de payer, de graisser, et d’échapper aux conséquences pendant longtemps.

 

CNC : On dit aussi que cette affaire l’a opposé à Dologuélé, au point de créer une rancune durable.

 

Moussa Gervais : Oui, parce que lorsque Dologuélé expose publiquement la fraude, cela place Sani Yalo en situation de fuite, de saisies, de procédures. Dans ce genre de trajectoire, quelqu’un qui vous met à nu devient un ennemi durable. Et ensuite, on voit que cette rivalité revient par épisodes, directement ou indirectement.

 

CNC : Il est condamné plus tard, et pourtant il revient. Comment expliquer cette capacité à rebondir ?

 

Moussa Gervais : C’est le cœur du problème centrafricain : le système fonctionne par protection. Une condamnation ne suffit pas à faire tomber quelqu’un si, au même moment, ce quelqu’un est utile à un cercle de pouvoir, ou s’il peut racheter sa tranquillité par ses réseaux et son argent.

 

CNC : Après la chute de Bozizé et l’arrivée de la Séléka, on le voit changer de camp, puis revenir encore. Comment vous lisez cette séquence ?

 

Moussa Gervais : Je la lis comme une stratégie de survie. Beaucoup d’acteurs ont fait ça : s’adapter, se repositionner, profiter du chaos, puis se remettre au centre dès que le nouveau rapport de force se stabilise. Ceux qui n’ont pas ce réflexe disparaissent. Ceux qui l’ont restent.

 

CNC : Ensuite, il y a la présidentielle de 2016, que vous avez déjà évoquée dans nos précédents échanges. Pourquoi vous dites que c’est un tournant décisif ?

 

Moussa Gervais : Parce que là, Sani Yalo passe de l’influence informelle à l’influence institutionnelle. Il devient un intermédiaire, un homme de financement, puis il obtient une position dans un organisme clé du transport routier. Ce n’est pas symbolique : c’est un levier financier et un levier de contrôle.

 

CNC : Le BARC, c’est souvent cité, mais beaucoup ne savent pas ce que ça représente réellement.

 

Moussa Gervais : Le BARC, c’est un point névralgique. Le corridor Douala–Bangui, c’est la survie économique du pays. Celui qui contrôle la régulation, les flux, les autorisations, les circuits, contrôle des fortunes et des dépendances. Et quand vous contrôlez ça, vous contrôlez aussi une partie du silence, parce que beaucoup de gens ont peur de perdre leur activité.

 

CNC : On parle alors d’un réseau. Qui compose ce réseau, de manière générale ?

 

Moussa Gervais : Un réseau, ce n’est pas seulement des amis. C’est une mécanique : famille, proches, partenaires, comptables, relais administratifs, relais sécuritaires. Quand vous placez des gens à Beloko, à Douala, dans les postes qui touchent l’argent et les documents, vous tenez le circuit. Et quand vous tenez le circuit, vous tenez les hommes.

 

CNC : Son nom revient aussi dans des manœuvres politiques, des attaques contre des adversaires du régime.

 

Moussa Gervais : Oui. Parce qu’il n’est pas seulement dans l’économie. Il est dans l’action politique indirecte : financer, organiser, neutraliser. C’est une influence discrète, rarement assumée en public, mais réelle dans les rapports de force.

 

CNC : Dernière question. Si vous deviez dire aux lecteurs ce qu’il faut retenir de son parcours, ce serait quoi ?

 

Moussa Gervais : Qu’il n’est pas un accident. Sani Yalo est un produit du système centrafricain : un système où les alliances priment sur les institutions, où les secteurs stratégiques servent de caisse, et où la proximité avec le sommet protège plus que la loi.

 

CNC : Moussa Gervais, merci pour votre disponibilité.

 

Moussa Gervais : Merci à vous, Directeur de publication.

 

Propos recueillis par Alain Nzilo, directeur de publications

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