Patassé et Bozizé : mobylette, boubou et faux-plafond au pays de Kolingba

Publié le 2 décembre 2021 , 7:17
Mis à jour le: 2 décembre 2021 7:17

 

Par Mathieu Olivier

Jeune Afrique

 

Bangui, 3 décembre 2021 (Corbeaunews – Centrafrique ) – En mars 1982, en Centrafrique, la tentative de coup d’État d’Ange-Félix Patassé tourne au fiasco. Il s’enfuit déguisé pour se réfugier à l’ambassade de France, tandis que son complice, François Bozizé, se terre pour échapper à ses poursuivants. Récit de ces folles journées.

l'ancien Président Ange Félix Patassé. Photo : wikipédia
l’ancien Président Ange Félix Patassé. Photo : wikipédia

 

La nuit vient de tomber sur Bangui, ce mercredi 3 mars 1982. Pourtant, dans les faubourgs favorables à l’opposant Ange-Félix Patassé, l’heure est à l’effervescence. Depuis le milieu de l’après-midi, des tracts y circulent. Ils accusent le colonel François Diallo, un commandant de la gendarmerie proche du président Kolingba, de préparer pour le soir même un coup d’État destiné à empêcher l’ouverture à l’opposition. Des coups sourds retentissent. Les hommes les plus forts ont sorti les machettes et abattent quelques arbres pour barrer les principales artères de la ville. Les hommes de Patassé sont chauffés à blanc, prêts à contrer le tour de force présumé de Diallo et du Comité militaire de redressement national (CMRN), la junte dirigée par André Kolingba. Depuis le retour de son champion à Bangui, quatre jours plus tôt, le Mouvement de libération du peuple centrafricain (MLPC) est sur le pied de guerre. Le CMRN aussi. Il a autorisé Ange-Félix Patassé à rentrer en Centrafrique pour les obsèques de l’un de ses frères, mais il n’est pas dupe. Il se doute que Patassé prépare quelque chose. Pis, deux généraux du CMRN, François Bozizé et Alphonse Mbaïkoua, sont venus l’accueillir à l’aéroport de Bangui, au milieu de ses supporteurs, alimentant les soupçons de trahison chez le chef de l’État.

 

Talkies-walkies

 

André Kolingba a donc décidé de mettre en alerte sa garde présidentielle, mais seulement à compter du 4 mars. Ce 3 mars, alors que les quartiers favorables à Patassé s’agitent, les soldats sont encore en permission. Ils profitent d’une dernière nuit avant la mobilisation générale. Le détail est d’importance car, à 23h40, les soupçons d’André Kolingba sont confirmés : le général Bozizé, celui qui est allé accueillir Patassé quatre jours plus tôt, débarque dans les locaux de la radio nationale, dans un centre-ville où règne un calme plat mais où ne vont pas tarder à retentir les grenades. Vingt minutes avant la fin des émissions, prévue comme chaque soir à minuit, Bozizé est en studio. Il a préparé un discours de quinze petites minutes, dénonçant la « trahison du général Kolingba » et le « projet » du colonel Diallo – celui-là même dont parlaient les tracts de Patassé quelques heures plus tôt. Il joue sur la fibre patriotique, fustige « les intentions hégémoniques de Kinshasa » et les « mercenaires zaïrois » qui manœuvreraient dans l’ombre de Kolingba. Le chef de l’État sonne le branle-bas de combat et donne l’ordre, via le réseau de talkies-walkies des officiers du CMRN, de mobiliser une quinzaine de gardes présidentiels et de prendre  possession du bâtiment afin d’en déloger Bozizé. Coup de chance : ce dernier est branché sur la même fréquence. Alerté, le général rebelle laisse tomber le discours qu’il avait prévu de prononcer et improvise une allocution d’une quarantaine de secondes, avant de prendre la fuite. Cinq minutes plus tard, l’immeuble est encerclé.

 

Mobylette et ambassade

 

Les fidèles de Kolingba reprennent possession des ondes et le colonel Diallo prend la parole pour démentir catégoriquement les propos de Bozizé, qu’il accuse de trahison. André Kolingba s’exprime ensuite depuis sa résidence du camp de Roux. Le colonel Diallo a collé son talkiewalkie au micro de la radio. Le son est mauvais mais l’appel au calme est compréhensible. L’hymne national retentit dans la foulée et, à minuit trente, l’émission est coupée. François Bozizé est en fuite. Il est allé se réfugier chez le général Mbaïkoua, tandis qu’Ange-Félix Patassé patiente chez lui. Vers 2h30, Kolingba est parvenu à rassembler environ soixante-dix gardes. Il leur ordonne de nettoyer la ville des barricades posées par les partisans de Patassé. L’ordre est peu à peu rétabli. Reste à s’occuper des meneurs. En fin de matinée, le 4 mars, l’assaut est donné sur la résidence de Mbaïkoua. Mais ce dernier n’y est plus, il est parti se réfugier la concession d’Ange-Félix Patassé. Seul François Bozizé est encore sur place, mais les gardes présidentiels ne parviennent pas à lui mettre la main dessus : le général a eu la présence d’esprit de se dissimuler entre le plafond et le toit de la résidence. Il parviendra à rallier le cantonnement de l’Élément français d’assistance opérationnelle (EFAO) puis à quitter Bangui au début de l’été. Il se réfugie ensuite en France, via le Tchad, avant de gagner le Bénin.

 

Tandis que Bozizé s’extirpe de la nasse, Ange-Félix Patassé et Alphonse Mbaïkoua tentent de faire de même. Ils trouvent un refuge étonnant: la maison des Petites Soeurs du cœur de Jésus. Au milieu de la journée, ils s’y installent, incognito, sous la protection de la sœur supérieure, alors que des mandats d’arrêt sont lancés. Dans la soirée, Kolingba procède à un « léger remaniement ministériel » qui écarte les deux généraux, ainsi que l’intendant militaire Timothée Marboua (ministre de l’Économie) et le lieutenant-colonel Martin Dokossi

(Commerce). Une centaine de militants du MLPC sont arrêtés. Patassé, qui croit pouvoir compter sur le soutien d’amis français, fait parvenir une demande d’asile à l’ambassade de France via la religieuse qui lui a accordé sa protection. Mais le sésame lui est refusé le 5 mars. Le lendemain matin, sa concession du PK10 est prise d’assaut. Lucienne, sa femme, et ses enfants, Valentine, Patrice, Valérie, Marie-José, Sylvain et Jean-Christian, sont faits prisonniers et amenés au camp Kassaï, où ils seront maintenus sous surveillance pendant quasiment un an. L’opposant sait qu’il est l’homme le plus recherché du pays, avec le général Mbaïkoua, dont l’épouse est elle aussi arrêtée.

 

Panier de crabes

 

Il tente alors son va-tout : vêtu d’un ample boubou flottant et coiffé d’un chapeau, il enfourche une mobylette accompagné de son aide de camp, Bernard Seremalet, et quitte son refuge des Petites Soeurs du coeur de Jésus. Direction l’ambassade de France – celle-là même qui lui a refusé l’asile quelques heures plus tôt.

Ange-Félix Patassé débarque dans un panier de crabes, mais il sait pouvoir compter sur quelques soutiens, à commencer par celui du colonel Georges Faure, l’attaché militaire de l’ambassade, qu’on soupçonnera plus tard d’avoir encouragé la tentative de putsch. Sont également présents l’ambassadeur Pierre Couturier et, surtout, Jean-Claude Mantion, l’homme du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE, renseignements français), qui fait figure, pour ses détracteurs, de « proconsul » français de Bangui.

Que faire de Patassé ? Dès le 6 mars, André Kolingba réclame sa tête et somme les Français de livrer le fugitif sous quarante-huit heures. Mais Paris tergiverse et les jours passent. Les réseaux françafricains, mélange de résidus des années Foccart et de nouvelles têtes mitterrandiennes, débattent. Le Quai d’Orsay affirme ne pas vouloir se mêler d’événements qui sont « du strict domaine des affaires intérieures du pays », mais personne n’est dupe. Paris entend mener la danse banguissoise. Certains insistent sur la nécessité de maintenir de bonnes relations avec Kolingba, tandis que d’autres veulent conserver le pion Patassé pour la prochaine manche de la partie d’échecs qui se jouera inévitablement au cœur de ce pré carré qu’est l’Afrique centrale.

 

Au cœur de la Françafrique

 

Le 9 mars, Guy Penne, conseiller Afrique du président Mitterrand, débarque à Bangui pour rencontrer Kolingba. L’entretien reste confidentiel mais le message passe : Paris n’a pas l’intention de refuser l’asile à Ange-Félix Patassé et entend bien négocier son extradition vers un pays tiers. Le président centrafricain sait qu’il n’a pas les moyens de mener un bras de fer et finit par céder. Une solution s’impose rapidement : un exil au Togo, qui a accepté d’accueillir l’encombrant fugitif. L’affaire peine à se concrétiser mais, le 13 avril, Ange-Félix Patassé est finalement transféré à Lomé, loin de Paris mais au cœur de la Françafrique, à portée de main de ceux qui voudront bien le soutenir. Il y vivra dix ans, y rencontrant Dieu, l’évangélisme et sa seconde épouse, Angèle.

 

 

Jeune Afrique

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