Le réquisitoire du juriste malien fustige les appareils judiciaires asservis qui éliminent les rivaux politiques, une dérive dont le régime de Bangui offre désormais une application totale et implacable.
Dans sa vibrante lettre ouverte du 10 juillet 2026, l’avocat et ancien garde des Sceaux malien, Mamadou Ismaila Konaté, posait un diagnostic implacable sur l’état de la justice sur le continent africain : « On ne demande plus à nos justices de trancher, on leur demande d’éliminer. » Évoquant les tactiques de l’exclusion politique les condamnations de circonstance, les exils forcés et les contestations de nationalité —, la tribune de Konaté trouve son incarnation la plus spectaculaire et la plus brutale en République Centrafricaine (RCA). Sous la présidence de Faustin-Archange Touadéra, Bangui est devenue le cas d’école parfait de cette dérive institutionnelle, où la Constitution et l’appareil judiciaire ne servent plus à organiser l’État, mais à fabriquer administrativement l’exclusion des rivaux politiques.
Le « coup d’État constitutionnel » imposé par les armes et le reniement des juges
Le texte de Konaté rappelle que l’arbitraire a cruellement besoin de la signature des magistrats pour paraître légal. En RCA, l’histoire récente s’est écrite dans le sang et le déni du droit. Lorsque le président Touadéra a voulu s’offrir une présidence à vie en faisant sauter le verrou limitant les mandats présidentiels, la Cour constitutionnelle alors présidée par l’intrépide juge Danièle Darlan s’y est opposée avec fermeté, invalidant les projets de décrets du pouvoir.

La réponse du régime, solidement parrainé par les mercenaires russes du groupe Wagner, a été d’une violence institutionnelle inouïe : la destitution brutale et illégale de Danièle Darlan pour « empêchement définitif ». Une fois le dernier rempart judiciaire brisé et la Cour reprise en main par son oncle et des magistrats dociles, la nouvelle Constitution rédigée sur mesure a été imposée par référendum. Ce n’est plus la justice qui protège les citoyens, c’est une parodie de légalité qui sanctuarise le pouvoir d’un homme sous la surveillance de forces paramilitaires étrangères.
L’arme de la « nationalité exclusive » : L’exclusion à géométrie variable
Le cœur de la démonstration de Konaté réside dans ce qu’il qualifie de « prétextes » : utiliser la loi pour trier qui a le droit d’être candidat. La Constitution centrafricaine de Touadéra a introduit une clause d’exclusion redoutable sous des dehors patriotiques : pour briguer la magistrature suprême, il faut être « Centrafricain d’origine et n’ayant que la seule nationalité centrafricaine ».
Sur le papier, l’argument flatte le souverainisme. Dans les faits, c’est une guillotine administrative exclusivement réservée à l’opposition. Le cas de l’opposant Anicet-Georges Dologuélé (URCA) en est l’illustration parfaite. Pour se conformer à cette nouvelle règle en vue des scrutins, cet économiste et ancien Premier ministre a officiellement renoncé à sa double nationalité française. Pourtant, la machine d’État s’est immédiatement retournée contre lui : refus de renouvellement de passeport, contestation acharnée de son certificat de nationalité par les tribunaux, le laissant dans une situation ubuesque d’apatride de fait, bien qu’il soit élu député de la nation. On lui complique la vie à dessein, l’enfermant dans un labyrinthe juridique pour l’empêcher d’exister politiquement.
L’impunité des proches du pouvoir : Le règne du double standard
Ce qui achève de démontrer la nature purement politicienne de cette législation, c’est l’asymétrie totale de son application. Pendant que Dologuélé est harcelé et que d’autres leaders d’opposition sont exclus, le premier cercle de Faustin-Archange Touadéra jouit d’une immunité absolue face aux mêmes textes.
La présidence de l’Assemblée nationale, les ministères clés et les cabinets de conseillers regorgent de cadres du pouvoir possédant la double nationalité (notamment française) ou des origines régionales transfrontalières complexes. Le père même du chef de l’État a fait l’objet de vifs débats quant à ses attaches géographiques, ce qui a récemment alimenté des pétitions citoyennes sur les « vraies origines » de Touadéra. Pourtant, sous les yeux des procureurs et des juges centrafricains, le silence est total. La loi n’est pas la même pour tous : elle est un bouclier pour les courtisans du régime, et un glaive pour ceux qui osent contester la présidence à vie.
Le stylo du juge face à la caserne de Wagner
« La grandeur de votre fonction n’est pas dans le pouvoir de condamner. Elle est dans la liberté de ne pas obéir quand obéir serait trahir », écrivait Mamadou Ismaila Konaté à l’adresse des magistrats. En République Centrafricaine, l’appareil judiciaire s’est agenouillé devant les kalachnikovs de Wagner et les décrets de la présidence. En acceptant d’avaliser l’exclusion de figures majeures de l’opposition et en fermant les yeux sur les violations flagrantes des critères d’éligibilité au sein du parti au pouvoir, les juges centrafricains ont transformé l’État en une caserne.
Le cas d’école de la RCA démontre tragiquement la thèse de la tribune de Konaté : lorsque le politique réussit à confisquer la nationalité et le droit de vote avec la complicité de la robe noire, la démocratie s’éteint pour laisser place à la tyrannie, habillée bien pauvrement des oripeaux du droit.
Pour approfondir les mécanismes géopolitiques complexes et l’influence des puissances étrangères en République Centrafricaine, vous pouvez consulter ce reportage détaillé : Centrafrique : l’ombre de Wagner sur les institutions. Cette vidéo analyse précisément comment les dynamiques politiques et les réformes constitutionnelles à Bangui s’articulent avec la présence des paramilitaires russes pour verrouiller l’espace démocratique et cibler les figures de l’opposition.
Par Alain Nzilo
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