Au Mali, faut-il s’inquiéter pour la liberté de la presse ?

Publié le 20 mars 2022 , 12:01
Mis à jour le: 20 mars 2022 12:32

Au Mali, faut-il s’inquiéter pour la liberté de la presse ?

Texte par: AFP
Publié par:Corbeaunews Centrafrique

« Avant, je n’ai jamais senti de menace ou de pression par rapport à mon métier de journaliste. Avec le climat qui règne aujourd’hui, c’est un peu plus compliqué », décrit prudemment Oumar*, journaliste au Mali (*les prénoms ont été modifiés).

Pour s’exprimer sur ce sujet, et sur la décision officielle de suspendre RFI et France 24 au Mali, il préfère garder l’anonymat. Cette suspension pourrait selon lui constituer un « mauvais précédent » pour la liberté de presse dans le pays.

RFI et France 24 suspendues pour de « fausses allégations »

Les autorités maliennes ont en effet ordonné le 17 mars la suspension des deux médias publics français, accusés de diffuser de « fausses allégations faisant état d’exactions commises par les forces Armées Maliennes (FAMa) ». Le communiqué du gouvernement vise des reportages de RFI, ainsi qu’un rapport de l’ONG Human Rights Watch, faisant état de violences imputées à l’armée.

Dans ce contexte, Souleymane*, un autre journaliste malien qui travaille pour différents médias, se dit dans l’expectative. Il évoque une « position délicate » et un « gros coup » porté à la liberté d’expression, renforçant les tensions sur les sujets sécuritaires dans la presse.

« Ça va certainement instituer une sorte de forme de parole unique, malheureusement. On n’entendait pas beaucoup les opinions divergentes, on va certainement encore moins les entendre. J’ose espérer que ça va se tasser ; en attendant, nous devons continuer à travailler et à analyser la situation », développe-t-il.

Les gens s’autocensurent, plus qu’il n’y a une véritable censure

Les deux journalistes interrogés soulignent la résolution drastique prise par le gouvernement vis-à-vis de la presse étrangère : au lieu d’opter pour une suspension, les autorités maliennes auraient pu, par exemple, poursuivre en justice les médias pour arguer que ces allégations étaient « fausses ». Selon Oumar, cela va sans doute pousser les correspondants étrangers à faire plus attention dans leur manière de couvrir l’actualité du pays.

Un accès aux sources limité par l’autocensure

La sécurité des sources et l’accès à leur parole inquiètent particulièrement les journalistes. « Actuellement, il est de plus en plus difficile de trouver des experts qui s’expriment librement sur ce sujets-là ou qui ne vont pas un peu se retenir », déplore Oumar. Cela rend selon lui les enquêtes plus épineuses sur ces thèmes.

« C’est difficile, c’est pesant. Les gens s’autocensurent plus qu’il n’y a une véritable censure. Ce qui est normal, lorsque leur sécurité est en danger », complète Souleymane.

Depuis plusieurs mois, plusieurs arrestations ont en effet eu lieu, sous couvert de lutte contre la corruption ou de préservation de l’unité du pays. Par exemple, l’opposant et journaliste Oumar Mariko a été arrêté en décembre pour « injures » et « diffusion d’injures et de menaces » à l’encontre du Premier ministre Choguel Maïga. Au pouvoir depuis août 2020, la junte a prolongé en décembre la période transitoire jusqu’aux prochaines élections, conduisant à de vives tensions avec les organisations régionales et internationales.

Souleymane rappelle que ces arrestations ne sont pas une première dans le pays, quels que soient les gouvernements. Il nuance : « ce qui est nouveau, c’est le rétrécissement de la parole ».

C’est bien cette réduction de la liberté d’expression au Mali qui le préoccupe, avant les conséquences possibles sur son propre travail. « C’est pour les hommes politiques ou les membres de la société civile que c’est surtout compliqué. Nous, en tant que journalistes, nous ne sommes que des relais de tout ça ».

Inquiétudes à l’international

Reporters sans Frontières, à travers les déclarations du responsable de son bureau Afrique Arnaud Froger, a estimé que la suspension portait un « nouveau coup à l’indépendance et à la liberté de l’information au Mali ». « Cette décision sanctionne des médias internationaux, mais elle constitue aussi une attaque contre le Mali et les Maliens eux-mêmes. Les journalistes et médias présents dans le pays vont avoir peur de s’attaquer à des sujets sensibles et les populations vont être privées d’informations essentielles ».

« Le signe d’une course en avant vers le pire » ; un choix « inacceptable » ; une méthode que « la presse libre africaine ne peut pas accepter », etc… La suspension a aussi été condamnée par la France, l’Union européenne, ou encore l’Union des journalistes de la presse libre africaine.

Alioune Tine, expert indépendant de l’ONU pour les droits humains, avait par ailleurs alerté en février à ce sujet. Tout en notant une amélioration sur le plan sécuritaire, il avait abordé le « rétrécissement de l’espace civique et du débat démocratique » alarmant dans le pays.

Toutefois, Oumar n’imagine pas pour l’instant une censure de toute parole d’opposition « Il existe des journaux qui sont critiques par rapport à la conduite de la transition, et ils continuent à l’être », insiste-t-il.

« Ces informations sont très sensibles »

Dans le média auquel il appartient, les exactions présumées de l’armée malienne sont abordées prudemment. « Il faut être sur le terrain pour essayer d’avoir des preuves concrètes et irréfutables, c’est comme ça que nous travaillons, avant de sortir des informations de ce type. Elles sont quand même très sensibles, nous sommes un pays en guerre ». Selon lui, ce qui a été reproché aux deux médias français était de ne pas proposer de contre-témoignages, ou même d’apporter de preuves matérielles.

« Ce que certains à Paris ou ailleurs ne savent pas, c’est que sur le terrain, c’est très difficile de savoir où se trouve la vérité. Les groupes terroristes peuvent porter des tenues militaires et commettre des exactions pour que ce soient les FAMa qui soient accusées, par exemple », avance-t-il.

RFI a recueilli une dizaine de témoignages, que l’armée n’a pas souhaité commenter d’après la radio. De son côté, l’ONG Human Rights Watch a déclaré s’être entretenu avec 49 personnes depuis janvier.

« C’est un sentiment commun (de penser qu’il faut écarter ces médias, NDLR) – même si beaucoup de gens reconnaissent aussi le travail immense fourni par RFI et France 24 », précise le journaliste. Le groupe France Médias Monde a ainsi rappelé que chaque semaine, les deux médias sont « suivis par plus d’un tiers de la population ».

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