Affaire Nourd Gregaza : interview de Bernard Pilo, juriste, sur une disparition sous contrôle de Wagner

Rédigé le 21 février 2026 .
Par : la rédaction de Corbeaunews-Centrafrique (CNC).
Depuis plusieurs jours, l’annonce de la disparition de Nourd Gregaza, présentée comme une évasion par des sources officielles, provoque une vive inquiétude au sein de l’opinion publique centrafricaine. La famille du détenu rejette cette version et évoque un enlèvement organisé, dans un contexte où l’intervention répétée des mercenaires russes du groupe Wagner est d’autant plus régulière dans les lieux de détention dans le pays.
Pour analyser les faits, leurs incohérences et les responsabilités juridiques en jeu, Corbeau News Centrafrique a interrogé Bernard Pilo, juriste, professeur de droit et enseignant centrafricain.
Corbeau News Centrafrique : Bonjour Monsieur Bernard Pilo, merci d’avoir accepté notre invitation.
Bernard Pilo : Bonjour. Merci à vous.
CNC : Avant d’entrer dans le fond, je rappelle brièvement le contexte pour nos lecteurs. Nourd Gregaza a été annoncé comme évadé alors qu’il était détenu à l’OCRB, un office présenté comme hautement sécurisé. Sa famille rejette cette version et parle d’un enlèvement.
Sur le plan strictement juridique, comment analysez-vous cette annonce d’évasion ?
Bernard Pilo : Sur le plan juridique, cette version pose un sérieux problème. Lorsqu’un détenu disparaît d’un lieu de détention fermé, la première responsabilité incombe à l’administration pénitentiaire et aux forces de sécurité présentes. Une évasion ne peut être retenue que si des éléments matériels précis sont établis et si des procédures immédiates sont engagées contre les agents en service. Or, à ce stade, rien de tel n’a été constaté publiquement.
CNC : dans une autre version pathétique des faits propagés par Wagner, on parle d’un tunnel creusé sous la prison du camp de Roux. En tant que juriste, mais aussi en tant qu’observateur du terrain, ce scénario vous paraît-il crédible ?
Bernard Pilo : Non. Ce récit ne résiste pas à une analyse factuelle élémentaire. Le camp de Roux est situé sur une colline rocheuse. Creuser un passage souterrain dans ces conditions, sans moyens lourds, sans traces visibles et sans complicités internes, n’est pas réaliste. Le droit pénal s’appuie sur des faits vérifiables, pas sur des hypothèses invérifiables.
CNC : Autre élément important : selon plusieurs sources, Nourd Gregaza ne se trouvait même pas au camp de Roux au moment de sa supposée fuite, mais à l’OCRB, dans une cellule fermée par plusieurs dispositifs de sécurité. Qu’est-ce que cela implique juridiquement ?
Bernard Pilo : Cela implique que la responsabilité de l’État est pleinement engagée. Une cellule à double verrouillage, sous surveillance permanente, exclut toute sortie autonome. En droit, lorsque les conditions matérielles rendent un événement impossible, on doit envisager d’autres hypothèses, notamment celle d’une extraction organisée.
CNC : Permettez-moi de rappeler un autre fait. Le 7 juillet, Nourd Gregaza et l’ancien ministre Armel Sayo ont été extraits de leurs cellules. Ils étaient détenus ensemble dans une même cellule, après avoir été rapatriés, l’un depuis la France, l’autre depuis le Cameroun. Les autorités les accusaient de préparer une tentative de coup d’État depuis leur lieu de détention au camp de Roux. Quelques heures plus tard, dans la nuit du 7 au 8 juillet, Armel Sayo a été enlevé par des mercenaires russes. Que vous inspire cette chronologie ?
Bernard Pilo : Cette chronologie est centrale. Elle montre une répétition des méthodes. Une extraction sans transparence, suivie d’une disparition, puis d’une communication confuse. Dans le cas d’Armel Sayo, la réaction internationale avait été immédiate, ce qui avait contraint les autorités à le présenter devant un juge. Cela démontre que ces opérations ne relèvent pas d’un cadre judiciaire normal.
CNC : Selon vous, observe-t-on un changement de méthode dans la gestion de ces détenus sensibles ?
Bernard Pilo : Oui. On constate une évolution. Au lieu d’assumer des extractions visibles, on annonce désormais des fuites. Cela permet de diluer les responsabilités, de créer une confusion durable et de laisser le temps jouer contre l’intérêt public. Juridiquement, cela reste une disparition sous contrôle de l’autorité.
CNC : Quel rôle attribuez-vous au groupe Wagner dans ce type d’affaires ?
Bernard Pilo : Wagner agit en dehors de tout cadre légal reconnu. Ce groupe intervient dans des lieux de détention, participe à des transferts de prisonniers et opère sans mandat judiciaire. Cela n’est possible que parce que le pouvoir politique l’accepte ou le tolère. En droit, cette tolérance engage directement la responsabilité de l’État.
CNC : La famille réclame des informations claires et, le cas échéant, la restitution du corps. Cette demande est-elle fondée juridiquement ?
Bernard Pilo : Elle est pleinement fondée. Le droit à la vérité et le droit des familles à savoir ce qu’il est advenu d’un proche sont des principes fondamentaux. Le silence des autorités ne peut être une réponse acceptable.
CNC : Un dernier mot, Monsieur Pilo.
Bernard Pilo : Tant que la lumière n’est pas faite sur ces disparitions, elles resteront une accusation lourde contre le régime en place et contre ceux qui exercent un pouvoir réel sur les lieux de détention. Le droit ne disparaît pas parce qu’on le tait.
CNC : Monsieur Bernard Pilo, je vous remercie.
Bernard Pilo :
C’est à moi de vous remercier.
Propos recueillis par Alain Nzilo…
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