À qui le président Touadéra tend-il les mains depuis son arrivée au pouvoir? Se demande l’ancien ministre Elie Oueifio
Par la rédaction de Corbeau News Centrafrique, CNC.
Depuis son arrivée au pouvoir le 30 mars 2016, Faustin Archange Touadéra brandit ses « mains tendues » comme un étendard de paix. Mais à qui s’adressent-elles vraiment ? Elie Oueifio, dans son brûlant, scrute cette promesse et dévoile un horizon bien trouble.
Un homme, costume impeccable, monte sur la tribune le 30 mars 2016, prêt à panser un pays en lambeaux. Faustin Archange Touadéra, tout juste investi président de la République centrafricaine (RCA), lève les bras et parle de « mains tendues ». Une image belle comme une aube après une nuit d’orage, un appel à recoller les morceaux d’une nation éclatée par les guerres, les coups tordus et les trahisons. Mais huit ans plus tard, les mains sont toujours en l’air, et le puzzle reste en vrac. À qui s’adressent-elles, ces mains ? Dans son livre qui tape fort, Quand la politique des mains tendues du président Touadéra soulève des interrogations et réflexions, Elie Oueifio s’invite dans ce mystère comme un éclaireur dans une forêt obscure. Il pose la question cash : « À qui le président Touadéra tend-il les mains depuis le 30 mars 2016 ? » Et il nous emmène fouiller les réponses, les vraies, pas les discours bien peignés.
Une promesse pour tous, en théorie
Elie Oueifio commence par poser le décor : Touadéra ne fait pas de chichi dans ses ambitions. Ses mains tendues, c’est un filet jeté large, censé ramener tout le monde au bercail. « Dans cette optique », écrit l’auteur, « la politique des mains tendues du président de la République, Son Excellence Faustin Archange Touadéra, s’adresse à tous les Centrafricains et Centrafricaines des différentes tendances politiques et religieuses ; tous les Centrafricains organisés en groupes ou mouvements de rébellions armées se trouvant à l’intérieur et hors du pays ; tous les Centrafricains et Centrafricaines exilés politiques et autres ; tous les Centrafricains se réclamant du régime et organisés en des mouvements de soutien ». Ça sonne comme une chorale où chaque voix, même la plus dissonante, aurait sa place – un rêve de retrouvailles où les rebelles poseraient leurs flingues, où les exilés boucleraient leurs valises pour rentrer, où les factions politiques éteindraient leurs mégaphones pour s’asseoir autour d’un feu commun.
L’idée n’est pas neuve, et elle a du panache. Oueifio y voit une résonance biblique, un écho du « Venez et plaidons ! » d’Ésaïe, une invitation divine à laver le sang et les rancunes pour rebâtir sur du propre. Touadéra, avec son passé de prof et de premier ministre sous Bozizé, avait les cartes en main : un homme posé, un gars qui connaît les rouages, qui peut parler aux lettrés comme aux gars des brousses. Mais le filet, une fois lancé, s’est-il vraiment déployé, ou s’est-il emmêlé dans les ronces ?
Les mains tendues, mais à qui vraiment ?
Si on gratte sous les belles paroles, Oueifio nous fait voir une autre histoire. Oui, Touadéra tend les mains, mais elles semblent souvent s’arrêter à mi-chemin, ou pire, se tendre vers les mauvaises ombres. Les rebelles, d’abord : ces gars des groupes armés, Seleka ou Anti-Balaka, qui ont mis le pays à feu et à sang. En 2016, ils étaient dans le viseur de la réconciliation – un deal implicite : lâchez les armes, on vous ramène dans le jeu. Mais huit ans après, les kalachs chantent toujours. Oueifio se demande pourquoi : « Combien de Centrafricains en fuite hors du territoire sont-ils rentrés au pays ? Combien hésitent encore et pour quelles raisons ? » La réponse flotte dans l’air, amère : trop peu. Les chefs rebelles, parfois dorlotés avec des postes ou des promesses, ont vite repris leurs vieilles rengaines, et les mains tendues sont restées vides.
Et les exilés ? Ces milliers de Centrafricains éparpillés au Tchad, au Cameroun, ou plus loin, qui regardent leur terre natale comme un mirage perdu. Touadéra leur a fait signe, mais le ministère des Affaires étrangères, censé jouer les ambassadeurs, s’est perdu en salamalecs internationaux au lieu de battre le rappel. Oueifio note, acide : « Tout laisse supposer que la division et ses corollaires prennent de plus en plus le dessus sur la paix et l’unité recherchées ». Les mains tendues, alors, seraient-elles un geste de théâtre, un salut aux caméras plutôt qu’un pont vers les âmes perdues ?
Puis il y a les copains du régime, ces « mouvements de soutien » qui braillent leur fidélité sur les ondes. Eux, ils ont bien attrapé les mains tendues – mais pour quoi faire ? Oueifio les écorche vif : des « communications teintées de haine, d’appels à la division », des fanfares qui sonnent faux, plus occupées à flatter le chef qu’à recoller les morceaux. Les mains, ici, se sont refermées sur des poignées de billets ou des strapontins, pas sur des promesses d’unité.
Les absents du bal : Bozizé et les oubliés
Un nom revient comme un fantôme dans le récit d’Oueifio : François Bozizé, l’ancien président, exilé, figure tutélaire d’un passé que Touadéra connaît bien, il fut son premier ministre. « À l’exemple de l’ancien président Bozizé avec qui le président Touadéra était très lié avant, à la belle époque », souligne l’auteur, il y avait là une main à tendre, un symbole à saisir. Ramener Bozizé, c’était montrer que les vieilles querelles pouvaient s’effacer, que les mains tendues n’avaient pas de mémoire rancunière. Mais rien. Les sirènes – ces « manipulateurs » qu’Oueifio fustige – ont chanté plus fort, et Khartoum, en 2019, a été une occasion ratée. Bozizé est resté au loin, et avec lui, une chance de réconciliation majeure s’est envolée.
Et les petites gens, alors ? Les paysans de l’Ouham, les pêcheurs de la Lobaye, les mamans de Bangui qui pleurent leurs gosses partis ou morts ? Oueifio les cherche dans le tableau : « Combien de Centrafricains en fuite hors du pays pendant la vision de la politique des mains tendues ? » Pas de chiffres ronflants, mais un silence qui pèse. Les mains tendues n’ont pas frôlé leurs épaules fatiguées. Elles se sont perdues dans les couloirs des ministères, dans les calculs des courtisans, dans les discours qui sonnent creux quand le ventre grogne.
Un gâchis ou un espoir ?
Alors, à qui ces mains, au bout du compte ? Oueifio ne tranche pas avec une lame nette, mais il éclaire les ombres. Les mains tendues se sont égarées, détournées par une « médiation muette et silencieuse », par un « pouvoir législatif sans vertu », par des ministères qui « refusent d’agir en faveur du retour de la paix dans le pays », comme il l’écrit. C’est un gâchis, oui : une RCA qui pourrait vibrer d’unité reste un puzzle en pièces, parce que ceux qui devaient attraper les mains – rebelles, exilés, citoyens – ont été laissés sur le bord du chemin.
Mais l’auteur ne s’arrête pas au constat. Il tend une perche : « La politique des mains tendues a eu raison qui ne souffre d’aucune contestation », dit-il, et elle peut encore marcher. À condition de la sortir des griffes des « sirènes », de la rendre aux « hommes capables, craignant Dieu, intègres » (Exode 18:21), de la porter là où elle compte : dans les villages, les camps de réfugiés, les cœurs meurtris. Les mains tendues ne sont pas mortes, elles sont juste perdues. À Touadéra, à nous tous, de les retrouver – ou de les tendre enfin aux bons.
Rappelons que huit ans après ce 30 mars 2016, les mains tendues de Touadéra flottent encore dans l’air, entre promesse et mirage. Elie Oueifio, avec sa plume qui gratte là où ça fait mal, nous demande : à qui, vraiment ? Aux puissants, aux fidèles, ou à ceux qui attendent encore, dans l’ombre, un geste qui ne vient pas ? La RCA reste suspendue à cette réponse. Peut-être que les mains, un jour, toucheront les bonnes épaules – celles d’un peuple qui n’aspire qu’à se relever….
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