
L’ancienne ministre Marie-Reine Hassen détaille, lors d’une conférence-dîner de haut niveau, comment Wagner et Africa Corps ont transformé un État souverain en écosystème criminel
Dans la salle d’un dîner-conférence au Sénat français, l’atmosphère était lourde. Face aux parlementaires, diplomates et observateurs des affaires africaines réunis ce soir-là, Mme Marie-Reine Hassen, ancienne ministre de la République centrafricaine, n’a eu recours à aucune formule diplomatique. Debout dans ce bâtiment qui incarne la dignité législative de la République française, elle a adressé au monde un « diagnostic » venu de Bangui : son pays est devenu le « laboratoire le plus abouti » de l’influence russe en Afrique. Son intervention, qui a duré près d’une demi-heure, a plongé l’assistance dans un silence pesant à plusieurs reprises.

Mme Hassen a d’abord remercié M. Brice Zamba pour son invitation, avant d’entrer sans détour dans le vif du sujet. Elle a rappelé que le groupe Wagner s’était implanté en Centrafrique en 2018, dans un contexte marqué par un embargo strict des Nations unies sur les armes, le départ de la force française Sangaris et un vide sécuritaire que nul n’ignorait. Elle a reconstitué, en une phrase longue et documentée, ce point de départ souvent occulté par les récits occidentaux : « Le président Touadéra s’est rendu à Paris pour demander à Emmanuel Macron de lever le veto russe au Conseil de sécurité ; Macron lui a répondu d’aller voir Poutine, et c’est exactement ce qu’il a fait, si bien que la France et les Occidentaux, en acceptant que les armes livrées soient russes et que des ‘formateurs’ accompagnent ces livraisons, ont involontairement servi de cadre légal initial à l’introduction de ce qui allait devenir une présence paramilitaire et économique majeure en RCA, ouvrant grand la porte à Wagner sans qu’aucune protestation ne soit jamais élevée. »
L’ancienne ministre n’a pas manqué de souligner l’ironie amère de cette séquence. Selon elle, les Centrafricains eux-mêmes ignoraient alors la véritable nature de ces « instructeurs » : « Les premiers contingents sont arrivés en 2018 et ont été officiellement déclarés auprès des Nations unies comme instructeurs militaires civils non armés, alors qu’ils venaient avec des armes et appartenaient en réalité à Wagner, un groupe de criminels motivés par la cupidité plutôt que par une quelconque efficacité antiterroriste, et c’est ainsi que notre pays, faute de vision et de recul, s’est retrouvé pieds et poings liés dans un engrenage dont il ne mesurait ni la portée ni les conséquences. »
Poursuivant son propos, Mme Hassen a décrit avec une précision glaçante le quotidien de l’occupation. Elle a expliqué que les mercenaires de Wagner, arrivés officiellement comme instructeurs, assurent en réalité la protection rapprochée du président Faustin-Archange Touadéra, de sa famille et des hauts dignitaires, et qu’ils sont rémunérés par l’octroi de concessions minières et forestières ainsi que par le pillage et la racket de la population. Elle a mis en exergue un contraste qui, selon elle, résume la spoliation : « L’État doit verser à chaque élément de Wagner un million, peut-être un million cinq cent mille francs CFA, alors qu’un soldat centrafricain est payé au lance-pierre entre trente et quarante mille francs CFA, et pendant ce temps les autorités proclament que ces instructeurs russes ont sauvé la RCA, renforcent la paix et la stabilité, et que grâce à eux les populations dorment en paix et que le pays est devenu un endroit sûr pour la vie et le développement. »
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La réalité, a-t-elle martelé, est tout autre. « La violence de ces gens-là est sans limite : ils se livrent à des tueries, à des exécutions de masse, à des carnages totaux, à des enlèvements, à des viols systématiques, ils rasent des villages entiers, ils les incendient avec des gens qu’on enferme dans les cases avant d’y mettre le feu, et tout cela pour faire avancer leurs intérêts économiques dans le secteur minier et au-delà, en toute impunité et sans que rien ne semble pouvoir les arrêter. » Elle a ajouté que ces groupes ont pris part à des exécutions illégales, pillé des mines d’or artisanales en tuant tout le monde, porté atteinte aux institutions démocratiques, et que leur comportement criminel et prédateur envers les Africains ne s’est pas arrêté avec la mort d’Evgueni Prigojine, leur fondateur.
Mme Hassen a ensuite insisté sur un point qu’elle juge capital : « Partout où le groupe Wagner se déploie, s’ensuit une forte hausse du nombre de décès parmi les civils, parce qu’en Centrafrique, sous le prétexte de combattre les groupes armés, ils n’ont tué aucun rebelle jusqu’à aujourd’hui, et tous ceux qui sont tués sont des civils, femmes, enfants, hommes, et cette violence est bien plus meurtrière que celle perpétrée par les forces de l’ordre ou par les rebelles eux-mêmes. » Elle a évoqué des crimes « absolument ignobles » : des personnes décapitées, leurs têtes plantées sur des piquets, des victimes dépecées et découpées en morceaux comme des animaux, d’autres brûlées ou jetées dans des fûts d’acide, sans oublier les viols commis sans distinction, y compris sur des soldats des FACA violés en public, « parce que tout leur est permis ».
Abordant le volet économique, l’ancienne ministre a décrit une « économie criminelle absolument tentaculaire ». « Le groupe Wagner exerce un contrôle quasi total sur plusieurs secteurs clés du pays ; cette organisation criminelle transnationale exploite l’insécurité pour étendre la présence de la Russie en Afrique, et la Centrafrique est devenue un véritable écosystème criminel où le crime organisé a la mainmise sur tous les secteurs de l’économie, je dis bien tous les secteurs, sans exception aucune. » Elle a rappelé que Wagner, pourtant sous sanctions américaines en tant que réseau criminel, contrôle les plus importantes mines d’or et de diamants du pays, y compris les petites mines artisanales dont les exploitants sont chassés par la force. Elle a cité le cas de la mine de Ndacima, dont la production est estimée à cinq tonnes d’or par an, et affirmé que Wagner tire au moins 180 millions de dollars par an des revenus de l’or exploité illégalement, un « minimum » selon elle, les productions n’étant jamais déclarées.
Son énumération des secteurs accaparés donne la mesure du pillage : « Le groupe est dans le carburant, dans l’élevage, son emprise s’étend à la filière forestière où nos forêts sont massacrées, il s’attaque à la production locale comme la commercialisation de boissons et d’alcool, à la contrebande, il accapare même nos chenilles et toutes sortes de nourritures, y compris les feuilles comestibles de certaines lianes de la forêt, si bien que l’économie locale est saignée à blanc et que les richesses de la RCA sont purement et simplement prises, toutes prises, sans contrepartie ni retenue. »
Au-delà de l’économie, Mme Hassen a dénoncé une « guerre de l’information » menée par le réseau russe, fait de campagnes de désinformation et de propagande, de narratifs mensongers destinés à détourner l’attention des violations des droits de la personne et des atrocités commises par le groupe Wagner, afin de le soustraire à toute responsabilité. Elle a déploré l’infiltration des médias locaux pour étouffer toute contestation, ainsi que la « grande porosité » entre ces réseaux criminels et les institutions publiques : « L’État est totalement infiltré par Wagner, et quand je dis Wagner, je dis Africa Corps, car il s’agit d’une seule et même continuité ; il existe une véritable capture de l’État, ce que les Anglo-Saxons appellent le State Capture, où il n’y a pratiquement plus de frontières entre la souveraineté nationale et les réseaux de criminalité transnationale organisée. » Elle a cité l’exemple du tramadol, dont l’importation en Centrafrique est organisée par l’État et les Russes, et qui envahit complètement la population : « Les gens sont abrutis, et c’est précisément le but recherché ; il faut faire très attention à tout cela. »
L’ancienne ministre a ensuite décrit une infiltration « systémique à tous les niveaux stratégiques » : au sommet de l’exécutif, les mercenaires russes verrouillent la sécurité personnelle du président et des infrastructures névralgiques du pouvoir ; des cadres russes sont directement placés à des postes de conseillers stratégiques à la présidence, à la sécurité nationale et dans tous les ministères stratégiques, les mines en premier lieu. Elle a dénoncé une complicité douanière, fiscale et judiciaire, une impunité économique totale, des sociétés-écrans opérant hors de tout cadre légal, des institutions de contrôle fermant délibérément les yeux sur l’exportation illégale et massive d’or, de diamants et de bois précieux, souvent acheminée par des avions militaires russes qui arrivent régulièrement pour sortir ces denrées. Elle a ajouté que les Russes s’accaparent les uniformes des forces armées centrafricaines et leur mandat, utilisent des supplétifs civils et militaires pour piller et commettre des exactions sous prétexte de maintenir l’ordre public, dévastant et brûlant des villages, poursuivant les populations jusque dans la brousse pour les exécuter « d’une manière abominable ».
Dans un passage particulièrement dur, Mme Hassen a expliqué que les institutions judiciaires centrafricaines sont dans l’incapacité totale d’enquêter sur les crimes commis par les forces russes : exécutions sommaires, viols, tortures, disparitions forcées, tout « passe à la trappe ». La police et la gendarmerie locales subissent des intimidations directes, allant jusqu’à l’interdiction d’accéder à certaines zones contrôlées par le réseau : « On est Centrafricains, on est sur notre territoire, mais il y a des zones qui nous sont interdites, on ne peut pas y accéder parce que ce sont les Russes qui en ont décidé ainsi, et cela se passe aussi avec les Rwandais, mais c’est un autre sujet. » Elle en a tiré une conclusion sans appel : « L’État centrafricain est structurellement et totalement dépendant du dispositif militaire et économique russe pour sa propre survie ; la République centrafricaine est le laboratoire le plus abouti de l’influence et de la mainmise russe en Afrique. »
Mme Hassen a également évoqué un symbole qui, selon elle, en dit long sur la situation : « Les autorités centrafricaines ont érigé aux abords de Bangui une imposante statue métallique représentant les deux fondateurs de l’organisation, Evgueni Prigojine une arme à la main et son second, le néo-nazi Dmitri Outkine, le doigt sur la détente d’une Kalachnikov, une statue géante qui honore ceux qui ont fait de notre pays leur terrain de chasse. »
Venant à Africa Corps, elle a expliqué qu’il s’agit d’une nouvelle structure placée sous l’autorité du ministère russe de la Défense, « successeur institutionnel et étatique de Wagner en Afrique », dont la différence fondamentale avec Wagner ne se situe pas au niveau des hommes sur le terrain, mais dans le statut juridique, le niveau de contrôle par l’État russe et le modèle économique. Elle a rappelé que depuis deux ans et demi, les autorités russes demandent au président Touadéra de se séparer des éléments de Wagner, dont les atrocités commençaient à faire trop de bruit, pour les remplacer par Africa Corps, et que malgré une visite à Bangui du vice-ministre russe de la Défense, malgré une convocation du président centrafricain au Kremlin en janvier 2025 et malgré toutes sortes de pressions, il n’a pas cédé : « Mais finalement, aujourd’hui, de gré ou de force, les mercenaires russes doivent passer sous la coupe de cette nouvelle structure, Africa Corps, qui présente une face plus officielle et promet une véritable diplomatie du développement, mais Dieu seul sait comment les choses finiront par se passer. »
Marie-Reine Hassen a détaillé comment le groupe Wagner et Africa Corps orchestrent un pillage minier systématique en Centrafrique.
Sur le plan financier, Mme Hassen a été tout aussi précise : « Africa Corps exige d’être payée en cash, et le régime dictatorial de Centrafrique doit payer chaque mois de 15 à 20 millions de dollars, soit environ 10 milliards de francs CFA par mois, pour protéger le pouvoir de Touadéra, et l’on imagine qu’ils exigeront également des mines comme les autres, puisque ce sont les mêmes personnes. » Elle a souligné que, contrairement au Mali et à d’autres pays où Wagner a été remplacé par Africa Corps, les éléments de Wagner sont restés présents en Centrafrique, « parce que l’État, désormais, c’est Wagner ; ce n’est plus la Centrafrique ». Et de conclure sur ce point : « En 66 ans de colonisation française, la RCA n’a jamais été autant exploitée ; avec la Russie et ses mercenaires de Wagner, c’est aujourd’hui une véritable razzia qui se déroule au vu et au su du peuple centrafricain, avec la totale complicité de ses dirigeants. »
Dans sa conclusion, Mme Hassen s’est tournée vers l’avenir et vers le sommet Russie-Afrique prévu à Moscou les 28 et 29 octobre. Elle a invité les pays qui ne sont pas encore liés à la Russie à se poser des questions : « Que peut offrir la Russie à notre pays ? Que peut coûter ce rapprochement au pays, car il coûtera quelque chose ? Le Congo va-t-il conserver une liberté totale dans ses choix politiques, sécuritaires et économiques ? Les intérêts du Congo restent-ils toujours prioritaires lorsqu’ils peuvent diverger de ceux de Moscou ? Jusqu’où Brazzaville peut-elle approfondir sa coopération avec la Russie sans réduire sa marge de manœuvre avec les autres partenaires ? » Elle a rappelé que ce sont là « des questions de souveraineté », et que « la souveraineté signifie aussi pouvoir dire non quand les intérêts du pays l’exigent ». Elle a invité le Congo à mesurer ce qu’il serait éventuellement conduit à céder, avant de conclure : « Voilà. J’en ai fini. »
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