
La RCA dispose de ressources considérables : diamants, or, bois, terres arables, bétail. Pourtant, plus de la moitié de sa population vit sous le seuil de pauvreté. Les crises de 2013 et de 2020 ont détruit le tissu économique, ruiné des milliers de commerçants, d’agriculteurs et d’éleveurs. Mais dans ce chaos, une catégorie a prospéré : la classe politique. Le pouvoir en place n’a pas seulement échoué à relever le pays ; il a organisé sa misère pour en faire une ressource électorale.
Le mirage des forums économiques
Du 1er au 3 octobre prochain, Bangui accueillera la deuxième édition du « Bangui Financial Day », couplée à la journée des banquiers de la CEMAC. Les organisateurs promettent de « renforcer le financement des entreprises » et d’« accélérer la transformation structurelle des économies ». Dans les salons feutrés de la capitale, décideurs publics, banquiers et investisseurs vont échanger autour de l’inclusion financière.

Mais pendant que les caméras filment les poignées de main, la réalité du pays reste inchangée. Le taux de bancarisation est de 7 % l’un des plus faibles au monde. Quatre banques commerciales se partagent un marché de 5,5 millions d’habitants. La quasi-totalité des agences est concentrée à Bangui. L’arrière-pays, lui, n’existe pas aux yeux du système financier.
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Ces grandes messes économiques ne sont pas des solutions. Elles sont des vitrines. Elles permettent au pouvoir de se donner une apparence de compétence, de modernité et d’ouverture aux investisseurs, sans jamais s’attaquer aux causes profondes de la faillite nationale.
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La misère comme fonds de commerce politique
Dans les localités de Bossongo, Pissa et Mbaïki, des victimes des crises ont récemment reçu un appui financier de l’organisation Siaf Centrafrique. Une cinquantaine d’hommes et de femmes ont pu relancer une activité génératrice de revenus. Benicia, commerçante, Jean O’Willi, cultivateur, Edith, éleveuse : tous témoignent de l’importance de ce coup de pouce.
Mais pourquoi faut-il attendre des ONG pour que des citoyens puissent simplement travailler ? Pourquoi l’État centrafricain, qui prélève taxes et impôts, n’est-il pas le premier à soutenir ses propres entrepreneurs ? Parce que le pouvoir a compris qu’un peuple assisté est un peuple docile. Un peuple qui dépend d’un don pour survivre est un peuple qui vote par reconnaissance, non par conviction.
La misère n’est pas un accident pour ce régime. C’est une méthode de gouvernance.
L’insécurité, prétexte à l’inaction
Le gouvernement justifie son immobilisme par l’insécurité chronique à l’intérieur du pays. Les réseaux bancaires ne s’étendent pas en province ? C’est à cause de l’insécurité. Les investisseurs hésitent ? C’est à cause de l’insécurité. Les PME n’ont pas accès au crédit ? Toujours l’insécurité.
Mais qui a laissé l’insécurité s’installer durablement ? Qui a échoué à restaurer l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire ? Qui a préféré négocier avec des groupes armés plutôt que de protéger les citoyens ? Le pouvoir en place, ses prédécesseurs, et tous ceux qui ont confisqué la souveraineté nationale au profit d’intérêts étrangers.
L’insécurité est devenue une excuse commode. Elle permet de ne rien faire, de ne rien réformer, de ne rien construire. Et pendant ce temps, les populations rurales continuent de thésauriser leurs maigres économies sous le matelas, faute de banque, faute de confiance, faute d’État.
Le déni de réalité d’une élite déconnectée
Interrogé sur l’accès des PME au financement, Félix Landry-Djoumé, directeur général d’Ecobanque et président de l’Association professionnelle des établissements de crédit en RCA, reconnaît que « les PME ne sont même pas conscientes que pour lever des fonds, elles ont besoin d’avoir de la lisibilité dans leurs activités ». Traduction : les entrepreneurs centrafricains sont trop ignorants pour mériter un crédit.
Mais qui a laissé l’éducation financière s’effondrer ? Qui a laissé le secteur informel devenir la norme ? Qui a toléré qu’une majorité de citoyens n’aient ni pièce d’identité, ni compte bancaire, ni revenu régulier ? Ce n’est pas la population qui a échoué. C’est l’État qui l’a abandonnée.
L’élite bancaire et politique se réunit dans des hôtels sécurisés, parle d’« inclusion financière », de « digitalisation », de « transformation structurelle ». Mais elle ne met jamais les pieds dans les quartiers périphériques de Bangui, encore moins dans les villages de la Lobaye ou de l’Ouham. Elle ne connaît pas la réalité qu’elle prétend transformer.
Les vrais chiffres d’un échec organisé
– 7 % : taux de bancarisation en RCA, contre 14 % en moyenne dans la zone CEMAC.
– 4 : nombre de banques commerciales dans tout le pays.
– 1 : nombre de villes où se concentrent ces banques (Bangui).
– 5,5 millions : population centrafricaine, dont une majorité n’a jamais franchi la porte d’une agence bancaire.
– 44,20 % : part de marché de la BGFI Banque Centrafrique, un quasi-monopole qui étouffe la concurrence.
– 21 % : taux d’intérêt pouvant être pratiqué dans certains pays de la CEMAC, rendant le crédit inaccessible aux petits entrepreneurs.
Ces chiffres ne sont pas des fatalités. Ce sont des choix politiques. Un gouvernement qui voulait réellement bancariser le pays aurait décentralisé les agences, formé les populations, sécurisé les transactions mobiles, simplifié les démarches administratives. Il ne l’a pas fait. Parce que son intérêt n’est pas là.
Le business électoral de la pauvreté
À chaque élection, le pouvoir distribue des enveloppes, des tee-shirts, des billets de banque. À chaque crise, il organise des distributions alimentaires médiatisées. À chaque forum, il promet des investissements qui ne viennent jamais. La misère est devenue une monnaie d’échange électorale.
Le faible taux de bancarisation et le manque d’inclusion financière illustrent une gouvernance clientéliste où la pauvreté est entretenue.
Les bénéficiaires de l’appui de Siaf Centrafrique le disent eux-mêmes : sans ce don, ils n’auraient pas pu relancer leur activité. Ils ne demandent pas la charité. Ils demandent un État qui fonctionne, des banques accessibles, des routes praticables, une sécurité assurée. Mais ce n’est pas ce que le régime leur offre. Il leur offre des miettes, en échange de leur silence.
Que faire ?
La Centrafrique n’a pas besoin de nouveaux forums. Elle a besoin d’une rupture. Une rupture avec la gouvernance clientéliste, avec la confiscation du pouvoir, avec la dépendance aux ONG et aux puissances étrangères.
Cela passe par :
– La décentralisation effective du système bancaire : ouvrir des agences dans les préfectures, pas seulement à Bangui.
– La formalisation de l’économie informelle : simplifier l’accès aux documents d’identité, aux registres de commerce, à la fiscalité.
– L’éducation financière de masse : apprendre aux citoyens à gérer un compte, à épargner, à demander un crédit.
– La sécurisation du territoire : sans paix, il n’y a pas d’investissement possible.
– La transparence dans la gestion publique : que les fonds destinés au développement arrivent réellement aux bénéficiaires.
Mais aucune de ces réformes ne verra le jour tant que le pouvoir actuel considérera la pauvreté comme un outil de contrôle. La misère n’est pas une malédiction centrafricaine. C’est une stratégie. Et tant que cette stratégie fonctionnera, le pays restera otage de ceux qui prétendent le diriger.
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