
Faustin Zaméto, sociologue et analyste politique, décrit la solidarité comme une véritable infrastructure de survie dans une société centrafricaine confrontée aux difficultés économiques et institutionnelles.
Dans une enquête-reportage réalisée à Bangui, Bimbo, Damara et Berbérati, Faustin Zaméto analyse les mécanismes de solidarité développés par les populations. Il s’appuie sur 89 entretiens semi-directifs menés avec l’appui de quatre enquêteurs de terrain.

Faustin Zaméto : « Quand l’État recule, la famille élargie avance »
Faustin Zaméto ouvre son enquête par une scène observée au marché de Combattant à Bangui.
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Il raconte le cas de Mama Colette, vendeuse de manioc, incapable de payer seule la scolarité de son fils en classe de troisième. Elle se tourne vers sa tontine.
« 15 femmes, chaque dimanche, 10.000 FCFA chacune. Cette semaine, c’est son tour. 150.000 FCFA. De quoi payer l’école et racheter du stock », rapporte le sociologue.
Faustin Zaméto décrit également le cas d’un jeune déplacé à Ndélé. Après avoir tout perdu durant les violences, celui-ci est hébergé depuis huit mois par un oncle éloigné qu’il ne connaissait pas auparavant.
Pour le sociologue, ces pratiques traduisent une réalité sociale plus large. « Dans une République centrafricaine où l’État est absent, où la banque ne prête pas, où l’assurance n’existe pas, la solidarité n’est pas une valeur morale. C’est une infrastructure de survie. C’est notre sécurité sociale », écrit-il.
Faustin Zaméto relève aussi un paradoxe dans son enquête : « La crise l’a renforcée, pas affaiblie. »
La tontine, une banque informelle pour les populations
Faustin Zaméto identifie la tontine, appelée « Késsé », comme l’une des principales formes de solidarité économique.
Il indique avoir recensé 47 tontines actives dans le 8e arrondissement de Bangui. Selon son enquête, elles regroupent généralement 10 à 50 personnes qui cotisent chaque semaine ou chaque mois.
« Aucun papier, aucun intérêt, une seule garantie : la honte sociale si tu ne paies pas », écrit-il pour décrire leur fonctionnement.
Faustin Zaméto rapporte également le témoignage de Rodrigue, 28 ans, conducteur de mototaxi à Bimbo.
« J’ai acheté ma moto avec la tontine des motards du PK9. 30 motards, 25.000 FCFA par semaine. Sans ça, aucune banque ne me prêterait. La banque me demande un bulletin de salaire. Ma tontine me demande seulement d’être sérieux », témoigne-t-il.
Pour Faustin Zaméto, la tontine constitue ainsi une réponse à l’exclusion du système bancaire formel.
Il avance dans son enquête que « 87% des Centrafricains n’ont pas de compte bancaire », tandis que « 90% sont dans au moins une tontine ».
L’hébergement familial comme mécanisme de protection
La deuxième forme de solidarité étudiée par Faustin Zaméto concerne les liens familiaux et sociaux.
Il observe notamment, chez les Gbaya, Banda et Mandja, une conception élargie de la parenté.
« Le lien de parenté n’est pas biologique, il est social. Un cousin de cousin est ton frère », écrit le sociologue.
Selon son enquête, les différentes crises ont renforcé ces mécanismes d’accueil. Des familles déplacées de Bambari ont ainsi été accueillies à Bangui par des familles avec lesquelles elles partageaient notamment un nom de famille.
À Boy-Rabe, Faustin Zaméto rapporte le témoignage de Mama Denise, qui héberge douze personnes dans une maison de deux chambres.
« J’héberge 12 personnes dans ma maison de 2 chambres. Ce sont des parents de mon mari venus de Bria. On ne les connaissait pas. Mais ce sont des parents. On ne peut pas les laisser dehors. Dieu va nous punir », témoigne-t-elle.
Faustin Zaméto rattache cette pratique à la notion de « solidarité mécanique » développée par Émile Durkheim.
Il estime que cette solidarité n’est pas simplement volontaire. « Elle n’est pas choisie, elle est obligatoire », écrit-il.
Églises et mosquées prennent aussi en charge les difficultés sociales
Faustin Zaméto identifie une troisième forme de solidarité autour des communautés religieuses.
Il évoque notamment les collectes organisées après les prières dans les mosquées et les quêtes organisées dans les églises.
« La solidarité religieuse a pris le relais de l’État-providence », affirme le sociologue.
Selon lui, certaines paroisses et mosquées participent au paiement des ordonnances, des frais d’enterrement et des frais de justice.
Faustin Zaméto résume cette évolution par une formule : « L’église est devenue mairie, hôpital et tribunal. »
Pourquoi la crise renforce-t-elle la solidarité ?
Faustin Zaméto avance trois explications principales.
La première concerne le recul des mécanismes publics de protection. « L’État a démissionné, la famille a repris son poste », écrit-il.
Il donne l’exemple d’un fonctionnaire confronté à une interruption de salaire. Dans cette situation, la famille élargie peut fournir de la nourriture ou participer aux dépenses.
La deuxième explication porte sur la confiance. Selon Faustin Zaméto, la fragilité des institutions formelles pousse certains Centrafricains à privilégier les réseaux qu’ils connaissent directement.
Un cadre administratif interrogé dans le cadre de l’enquête témoigne : « Je gagne 250.000 FCFA. J’en envoie 100.000 à ma famille restée au village. Ce n’est pas de l’altruisme. C’est mon assurance-retraite. Si je perds mon travail demain, c’est eux qui vont m’accueillir. »
Faustin Zaméto parle ainsi d’une « solidarité d’investissement, pas seulement de cœur ».
La troisième explication est liée aux effets des conflits. « La guerre a réactivé les valeurs d’avant l’État », écrit-il.
Selon son analyse, les crises ont renforcé des réseaux sociaux fondés sur la famille, le clan et les relations communautaires.
Faustin Zaméto pointe les limites de cette solidarité
Le sociologue estime que les mécanismes qui permettent aux familles de survivre peuvent aussi peser sur leur capacité à investir.
Il évoque notamment une « taxe familiale » qui pèserait sur certains petits commerçants.
À Damara, un boutiquier interrogé dans l’enquête témoigne : « On me demande tous les jours. Si je refuse, on dit que je suis devenu orgueilleux. Alors je donne, et ma boutique se vide. »
Faustin Zaméto avance que 70% des petits commerçants qui réussissent finissent par faire faillite en raison de la pression familiale.
Il présente cette solidarité comme une contrainte qui peut limiter l’accumulation du capital et l’investissement individuel.
Une solidarité davantage communautaire que nationale
Faustin Zaméto pointe également une autre limite : la solidarité ne s’exerce pas toujours à l’échelle nationale.
« Elle est une solidarité de clan, pas de Nation », écrit-il.
Selon lui, les solidarités peuvent s’organiser autour de l’ethnie, du village ou de la religion.
« Elle sauve le groupe, mais elle fragilise la Nation », affirme Faustin Zaméto.
Il estime que ces mécanismes peuvent créer « des Centrafriques parallèles qui ne se parlent que par la crise ».
« La solidarité a une limite matérielle »
Faustin Zaméto estime enfin que les capacités d’aide des familles atteignent leurs limites.
Il observe que certaines familles qui accueillent des personnes déplacées depuis les crises continuent de les prendre en charge plusieurs années après.
« La solidarité a une limite matérielle : un revenu de 150.000 FCFA ne peut pas nourrir 12 personnes indéfiniment », écrit-il.
Il rapporte le témoignage de Florence, institutrice : « J’aime ma famille, mais je suis fatiguée. Mon salaire finit le 5 du mois à cause des demandes. Je ne peux pas construire ma propre maison parce que je dois d’abord loger tout le monde. Parfois j’ai envie de dire non, mais je ne peux pas. »
Faustin Zaméto propose d’organiser cette solidarité
Pour le sociologue, l’objectif ne doit pas être de supprimer les mécanismes existants, mais de les transformer en outils économiques et sociaux.
« Il ne faut pas détruire cette solidarité. Il faut l’organiser. C’est notre plus grande richesse », écrit-il.
Faustin Zaméto propose d’abord de donner un cadre légal aux tontines.
Il suggère la création d’un statut de « coopérative de solidarité », permettant aux groupes qui le souhaitent de déposer leur argent dans une banque et d’accéder à des financements complémentaires.
Il propose également d’utiliser ces réseaux pour développer une protection sociale adaptée au contexte centrafricain.
Selon lui, les familles qui accueillent des déplacés pourraient recevoir un soutien public. Il suggère aussi de former des pasteurs et des imams afin qu’ils puissent participer à des dispositifs sociaux.
La troisième proposition porte sur l’éducation. Faustin Zaméto estime que la solidarité devrait être enseignée comme un outil de production collective.
« La solidarité n’est pas seulement donner du poisson, mais apprendre à pêcher ensemble », écrit-il.
Il propose notamment d’encourager les jeunes à créer des tontines destinées à financer des activités économiques collectives.
« La solidarité centrafricaine est un miracle »
Au terme de son enquête, Faustin Zaméto considère que la solidarité a contribué à maintenir des mécanismes sociaux durant les périodes de crise.
« C’est elle qui a tenu le pays debout quand tout s’est effondré », affirme-t-il.
Le sociologue estime toutefois que cette solidarité atteint aujourd’hui un moment important de son évolution.
« Si on la laisse comme elle est, elle va s’épuiser et se transformer en ressentiment. Si on l’organise, elle peut devenir le moteur le plus puissant du développement centrafricain », écrit-il.
Faustin Zaméto résume sa lecture de la société centrafricaine par une dernière formule : « Le Centrafricain n’est pas individualiste. Il est solidaire par obligation, par survie et par culture. C’est notre capital. Le seul qui n’a jamais été pillé. »
Il appelle ainsi à transformer cette pratique sociale en politique publique : « Il est temps d’en faire une politique publique. » Actions disponibles




