Affaire Prisca Mamadou et Zéphirin Mamadou : qui est ce couple mafieux centrafricain? Pourquoi Mediapart a mis la main sur ses réseaux de biens mal acquis
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Par : la rédaction de ,
Alors que la République centrafricaine s’enfonce chaque jour un peu plus dans une crise économique et sociale du jamais vue, une déflagration médiatique vient d’agiter les sommets de l’État. Ce mardi 7 juillet 2026, les révélations conjointes du consortium de journalistes d’investigation français Mediapart et de la plateforme de protection des lanceurs d’alerte PPLAAF mettent en lumière un scandale vertigineux de « biens mal acquis ». Au cœur de cette tempête : la députée fraîchement installée Prisca Roseline Passet-Mamadou et son époux, le général Zéphirin Mamadou, chef d’état-major des Forces armées centrafricaines (FACA) depuis près de neuf ans.
Enquête exclusive sur un système pyramidal aux allures de mafia d’État, qui transforme les ressources publiques et la misère centrafricaine en pierres dorées sur les hauteurs parisiennes.
I. L’élément déclencheur : Un 110 m² avec vue sur la Tour Eiffel payé comptant
L’enquête publiée ce jour détaille une transaction immobilière qui remonte au 5 septembre 2017. Ce jour-là, dans une étude notariale huppée des Hauts-de-Seine (France), Prisca Roseline Passet-Mamadou signe l’achat d’un appartement de luxe de 109,69 m² situé à Suresnes, sur les flancs du Mont Valérien. Ce bien d’exception, doté de quatre chambres, d’une loggia et d’un balcon, offre une vue plongeante sur le Bois de Boulogne et la Tour Eiffel.
Le montant de la transaction s’élève à 700 000 euros (soit près de 460 millions de francs CFA). Le scandale réside dans les modalités de paiement : l’appartement a été payé entièrement comptant, sans aucun recours à un crédit bancaire.
Pour mesurer l’indécence d’une telle somme, il faut rappeler qu’en 2017, ce montant représentait 1 882 fois le revenu national brut annuel moyen d’un citoyen centrafricain (évalué à 372 euros par la Banque mondiale). Pendant que le couple s’offrait le luxe parisien en cash, deux tiers de la population de la RCA survivaient et survivent toujours avec moins de 2,15 dollars par jour.
L’APPARTEMENT DE SURESNES EN CHIFFRES
Prix d’achat (2017) | 700 000 € (Payé comptant).
Équivalence de richesse | 1 882 fois le revenu moyen d’un |
Provenance opaque | 450 000 € via une société-écran.
II. L’ingénierie financière : Le recours à une société-écran et l’armée en renfort
Pour transférer les fonds depuis Bangui vers Paris en toute discrétion, le couple a utilisé des circuits financiers hautement suspects. L’acte de propriété révèle que 450 000 euros ont été virés entre juin et juillet 2017 depuis un compte de la filiale centrafricaine d’Ecobank.
L’émetteur ? Une mystérieuse entité nommée « BAC DE KJ SERVICE ». Cette société ne possède aucune existence réelle, aucun site internet, ni aucun siège social identifiable en ligne. Il s’agit d’une pure société-écran (ou société fantôme). Plus grave encore, le profil LinkedIn de cette structure indique qu’elle est gérée par un certain Brice Davy Mamadou Docketh, membre de la famille et, de surcroît, enregistré comme militaire actif au sein du registre du personnel des FACA depuis 2015.
Les 250 000 euros restants, destinés à couvrir le solde et les frais de notaire, ont été puisés directement dans les comptes de la communauté du couple. À l’époque, Zéphirin Mamadou n’était pas encore général ni chef d’état-major, mais colonel et directeur de cabinet du ministère de la Défense. Un poste stratégique déjà hautement exposé.
III. Les origines de l’empire : Des bancs du Lycée Caron à la direction financière de la gendarmerie
Pour comprendre la puissance financière actuelle de Madame Prisca Mamadou, il faut rembobiner le fil de l’histoire. Les Centrafricains ont appris à connaître son nom récemment à la faveur de son élection législative en février 2026 sous la bannière du parti présidentiel (le Mouvement Cœurs Unis – MCU). Mais pour les observateurs de longue date, son ascension commence dès les années 1997.
Élève au Lycée Caron de Bangui entre 1988 et 1993, elle poursuit son cursus au Lycée Technique où elle obtient un baccalauréat en série G2 (comptabilité et gestion). Son entrée dans l’appareil d’État se fait sous le régime du président Ange-Félix Patassé. Grâce à l’entremise de l’ancien directeur général de la gendarmerie, le général Diadère, elle décroche un poste clé à la direction financière de la gendarmerie.
C’est à cette période que les premiers mécanismes d’enrichissement personnel se mettent en place. Commençant par de petits commerces de fournitures et de réapprovisionnement, elle revend à l’administration des produits achetés par ses soins, en appliquant des marges de plus en plus importantes.
IV. Le mentorat de la franc-maçonnerie et l’explosion des contrats militaires
Le véritable tournant spéculatif de Prisca Passet intervient lorsqu’elle croise la route d’un parrain d’affaires de premier plan : le richissime homme d’affaires Jean-Christophe Kamach (le « Père Kamach »). Ce dernier l’introduit dans les réseaux d’influence de la franc-maçonnerie centrafricaine et la guide dans l’art des affaires à grande échelle.
C’est sous la présidence de François Bozizé, puis sous le régime actuel de Faustin-Archange Touadéra, que son business change de dimension. Propulsée à la direction des finances et de la comptabilité du ministère de la Sécurité publique, elle se retrouve à la tête des onéreux contrats d’équipement de l’armée nationale, de la gendarmerie et de la police.
Dès lors, elle devient le fournisseur quasi exclusif des forces de sécurité :
Surfacturations massives : Des commandes de tenues militaires, de treillis et de matériel logistique achetées à bas coût à l’étranger sont revendues trois à quatre fois plus cher à l’armée nationale, à la gendarmerie et à la police.
Le pactole hebdomadaire : Les bénéfices nets se chiffrent rapidement en centaines de millions de francs CFA qui tombent chaque semaine dans les caisses privées de la haute fonctionnaire.
V. La mainmise sur l’Armée : Une entreprise privée au service d’un clan
En 2018, un an après l’achat de l’appartement parisien, la nomination de son époux Zéphirin Mamadou au poste de chef d’état-major général des FACA vient sceller la création d’une véritable structure mafieuse, s’apparentant aux méthodes des cartels internationaux.
L’armée nationale subit une privatisation de fait au bénéfice exclusif du couple :
Travail forcé et main-d’œuvre gratuite : Des militaires d’active, des électriciens et des artisans de l’armée sont régulièrement réquisitionnés, sans salaire supplémentaire, pour bâtir les immeubles privés du couple dans la capitale ou pour cultiver leurs immenses propriétés agricoles en province.
Le scandale de la PGA (Prime Globale d’Alimentation)
Supprimée ou suspendue par l’État depuis 2020, la PGA est gérée de manière totalement discrétionnaire par le couple Mamadou. Ce ne sont plus les services officiels du ministère qui distribuent cette prime, mais Prisca et Zéphirin eux-mêmes, au gré de leur humeur. Alors que les textes prévoient 1 500 FCFA par jour (soit 45,000 FCFA par mois), les soldats reçoivent parfois 25 000 FCFA, parfois 10 000 FCFA, et parfois rien pendant de longs mois, maintenant la troupe dans un état de soumission féodale.
VI. Le cartel du carburant et le train de vie insolent du couple
Au-delà de la logistique militaire, Prisca Mamadou a étendu ses tentacules sur le secteur hautement stratégique des hydrocarbures. En 2024, profitant des pénuries d’essence chroniques qui paralysaient Bangui, elle s’est fait mandater par l’État pour gérer directement trois des principales stations-services réquisitionnées de la capitale.
Selon les rapports de l’ONG Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC), le marché pétrolier centrafricain fonctionne comme un cartel pyramidal de rétrocommissions générant entre 17 et 30 millions de dollars de profits excédentaires sur le dos des consommateurs. Prisca Mamadou en est l’un des pivots, contrôlant à la fois le carburant destiné aux véhicules de l’armée et celui distribué au grand public.
Cet afflux massif de capitaux alimente un train de vie qui frise l’indécence :
Des paires de chaussures de luxe achetées à Paris ou à l’étranger entre 5 000 et 10 000 euros.
Des cravates de marque arborées par le chef d’état-major à 3 000 euros l’unité.
Un patrimoine immobilier en constante expansion au Cameroun, en France et dans le reste de l’Europe.
VII. Le silence complice du régime et l’action judiciaire à Paris
Face à un tel niveau de prébendes, beaucoup de Centrafricains s’interrogent sur le rôle du président Faustin-Archange Touadéra. Si Prisca Mamadou est une grande donatrice du parti au pouvoir (MCU) et une proche du premier cercle présidentiel, les sources sécuritaires indiquent que le chef de l’État n’est pas directement l’instigateur de cette mafia spécifique. Ce dernier gère ses propres réseaux financiers tout aussi lucratifs. Le régime Touadéra s’apparente ainsi à une fédération d’intérêts financiers où chaque baron dépouille une partie de l’État en toute impunité.
Cependant, l’impunité totale dont jouissait le couple Mamadou à Bangui pourrait bien se heurter à la justice internationale. Suite aux révélations de Mediapart et de la PPLAAF, le Parti du Changement Social et son président Chancel Sekode a d’ores et déjà annoncé son intention de déposer une plainte officielle pour « recel de détournement de fonds publics » et « blanchiment d’argent en bande organisée » auprès du Tribunal Économique de Paris.
Contactés à plusieurs reprises par les enquêteurs français avant la publication, la députée Prisca Mamadou et le général Zéphirin Mamadou ont muré leur défense dans un silence absolu.
L’étau commence pourtant à se resserrer autour de ceux qui ont transformé la détresse du peuple centrafricain en un empire immobilier avec vue sur la Tour Eiffel.
La suite de nos enquêtes sur les ramifications financières du clan Mamadou et les complicités bancaires à Bangui dans notre prochain article sur CNC.
Par Alain Nzilo
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