TOUADÉRA, SARANDJI, MOLOUA : LES CENTRAFRICAINS VEULENT DES COMPTES

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TOUADÉRA, SARANDJI, MOLOUA : LES CENTRAFRICAINS VEULENT DES COMPTES

 

 

Rédigé le .

Par : la rédaction de Corbeau News Centrafrique, CNC 

La démission du gouvernement Moloua II a rouvert une question que beaucoup de Centrafricains portent depuis longtemps : où est passé l’argent public de ces dix dernières années, et qui va répondre de sa gestion devant la nation ?

 

La question n’est pas nouvelle. Elle revient à chaque remaniement, à chaque fin de mandat, à chaque discours inaugural d’un nouveau gouvernement. Mais cette fois, la pression monte différemment. Des citoyens, des observateurs, des acteurs de la société civile posent la même exigence avec une clarté inhabituelle : avant de nommer de nouveaux ministres, il faudrait d’abord expliquer ce que les précédents ont réellement accompli.

 

Dix ans. C’est la durée du règne politique de Faustin-Archange Touadéra à la tête de la République centrafricaine, avec des gouvernements conduits notamment par Félix Moloua, et l’influence persistante de Simplice Mathieu Sarandji à la présidence de l’Assemblée nationale. Dix ans pendant lesquels des milliards de francs CFA ont circulé à travers le budget national, les appuis budgétaires des bailleurs internationaux, les projets de reconstruction et les financements des partenaires techniques et financiers.

 

Le résultat visible, lui, reste difficile à défendre.

Dans plusieurs régions du pays, les populations vivent encore sans routes praticables, sans accès régulier aux soins ou à l’éducation, sans perspective d’emploi. Ce n’est pas une situation abstraite. C’est le quotidien de millions de personnes dans un pays théoriquement engagé depuis une décennie dans un processus de reconstruction nationale.

 

Le ministère de l’Éducation nationale fait partie des départements les plus exposés à la critique. Des établissements scolaires restent en ruine ou fonctionnent sous des abris de fortune. Des enfants étudient encore sous les manguiers dans plusieurs localités, alors que des financements importants avaient été annoncés pour la réhabilitation des infrastructures. Le manque d’enseignants qualifiés, les retards de paiement des enseignants contractuels et les difficultés des maîtres-parents n’ont pas disparu. Les discours officiels sur la refondation du système éducatif, eux, ont continué.

 

La santé n’est pas dans un état différent. Des centres de santé manquent de médicaments et de personnel dans plusieurs préfectures. Des malades parcourent encore de longues distances pour atteindre le premier poste de soins fonctionnel. Les hôpitaux manquent d’équipements. Les conditions de travail du personnel médical restent précaires dans beaucoup de zones. Des financements internationaux ont pourtant été mobilisés pour renforcer le système sanitaire.

 

Au ministère du Travail et de l’Emploi, la question du chômage des jeunes reste entière. Chaque année, des diplômés arrivent sur un marché du travail qui ne peut pas les absorber. La précarité sociale gagne du terrain pendant que les discours officiels sur la relance économique continuent de circuler.

 

Le ministère de l’Action humanitaire fait l’objet d’interrogations particulières. Des milliers de Centrafricains vivent encore dans des situations de déplacement et de vulnérabilité extrême. Les autorités avaient multiplié les annonces autour du retour volontaire et sécurisé des réfugiés. Mais sur le terrain, les problèmes d’assistance, de sécurité et d’accès aux services de base persistent. Le site de Zapay, en République démocratique du Congo, concentre plusieurs de ces préoccupations. Des réfugiés centrafricains ayant fui les violences dans le Haut-Mbomou y vivent dans des conditions difficiles, aggravées par le retrait de certains partenaires humanitaires. Des interrogations précises se posent : combien de personnes ont réellement regagné la Centrafrique, quelles ressources ont été mobilisées pour les accompagner, et qui a suivi concrètement leur réinstallation ?

 

Le dossier des garnisons militaires revient régulièrement dans les débats. D’importants moyens financiers avaient été mobilisés pour la construction d’infrastructures militaires dans le cadre de la modernisation des Forces armées centrafricaines. Combien de garnisons ont réellement été construites ? Les marchés ont-ils été attribués dans les règles ? Les infrastructures sont-elles opérationnelles aujourd’hui ? Dans un contexte sécuritaire encore instable, les ressources destinées à la défense nationale méritent un contrôle rigoureux.

 

L’énergie et l’eau potable restent des problèmes quotidiens à Bangui comme en province. Des projets ont été financés avec l’appui de partenaires internationaux. Mais les coupures de courant continuent, et l’accès à l’eau potable reste limité dans beaucoup de quartiers. Les citoyens veulent savoir ce qui a réellement été construit et ce que ces chantiers ont coûté.

 

Le ministère des Travaux publics cumule lui aussi les critiques. Des routes restent dégradées malgré les projets de réhabilitation annoncés. Des chantiers ont été abandonnés. La qualité de certains travaux livrés est régulièrement contestée. Le projet de réhabilitation de l’axe Aéroport-PK0, censé incarner la modernisation des infrastructures de la capitale, concentre plusieurs de ces interrogations : budgets engagés, délais d’exécution, qualité des travaux réalisés.

 

Le stade 20 000 places de Bangui est devenu un cas emblématique. Des ressources importantes y ont été investies pour sa réhabilitation. Le stade n’est toujours pas homologué pour des compétitions internationales officielles. Les équipes nationales centrafricaines continuent de jouer à l’extérieur du pays, avec les coûts que cela représente. Des audits avaient été annoncés. Leurs conclusions n’ont pas été rendues publiques. Les questions restent sans réponse : qui a géré ces fonds, quels travaux ont été effectivement réalisés, et pourquoi les résultats ne sont-ils pas au rendez-vous ?

 

Le secteur minier est un autre dossier qui attend une clarification. La Centrafrique dispose de ressources naturelles importantes. Pourtant, dans plusieurs zones d’exploitation, les populations locales continuent de vivre dans une pauvreté profonde. Des accusations de délivrance irrégulière de permis d’exploitation circulent depuis plusieurs années. Les critères d’attribution, les sociétés bénéficiaires et les retombées effectives pour l’État restent dans l’obscurité pour la grande majorité des citoyens.

 

L’agriculture, présentée à répétition comme un moteur du développement, reste bloquée par le manque de soutien technique, l’insuffisance des infrastructures rurales et les difficultés d’accès aux marchés. Le foncier, lui, est devenu un problème à part entière. Obtenir un titre foncier à Bangui ou en province reste long, coûteux et compliqué. Le prix des parcelles dans la capitale échappe à une grande partie des habitants. Des projets d’extension de Bangui sur environ 50 km² avaient été évoqués pour répondre à la pression démographique. Sur le terrain, la situation reste bloquée.

 

Le RCPCA, présenté lors de la Conférence de Bruxelles comme le programme majeur de reconstruction nationale, suscite lui aussi des demandes d’explication précises. Des financements importants ont été promis et en partie décaissés. Les Centrafricains veulent savoir ce qui a réellement été réalisé, quelles entreprises ont bénéficié des marchés publics, et quel est le niveau d’exécution réel des projets financés dans ce cadre.

 

La transition gouvernementale en cours ne peut pas se résumer à un simple jeu de chaises. Des citoyens, des acteurs politiques et des observateurs posent une exigence précise : aucun ministre ne devrait quitter ses fonctions sans rendre compte publiquement de sa gestion. Cette pratique permettrait d’assurer la continuité de l’État et de préserver une mémoire administrative qui disparaît aujourd’hui avec chaque remaniement.

 

Plusieurs voix réclament l’ouverture d’audits indépendants dans les principaux ministères et sur les grands projets publics : vérification des procédures de passation des marchés, contrôle de l’utilisation des fonds, évaluation des résultats obtenus sur le terrain. L’État centrafricain n’appartient ni à un clan, ni à un réseau politique, ni à un groupe d’intérêts. Les ressources publiques appartiennent au peuple centrafricain.

 

Ce que beaucoup de citoyens demandent aujourd’hui n’est pas exceptionnel dans une démocratie qui fonctionne : que les gouvernants expliquent ce qu’ils ont fait de l’argent public avant de passer la main.

 

Et pendant que cette question reste sans réponse, un nouveau gouvernement se prépare à prendre ses fonctions, avec les mêmes promesses, devant le même peuple.

 

Roméo Silvère Doubalet

Journaliste

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