Harcèlement politique à Bangui : Le régime Touadéra théorise la stratégie des « représailles» contre l’opposition
Rédigé le .
Par : la rédaction de Corbeau News Centrafrique, CNC
C’est désormais officiel et assumé dans la pratique. En République centrafricaine, critiquer le régime de Faustin-Archange Touadéra s’accompagne désormais de représailles administratives quasi immédiates. Dernier exemple en date : la convocation officielle adressée par le ministère de l’Urbanisme à l’opposant Maître Crépin Mboli-Goumba, coordonnateur du Bloc Républicain pour la Défense de la Constitution (BRDC). Ce harcèlement ciblé intervient à peine 48 heures après un point de presse percutant de l’opposition contre le changement de Constitution et le projet de troisième mandat présidentiel.
Mais derrière cette convocation administrative se cache en réalité une nouvelle doctrine politique désormais assumée par le pouvoir.
La doctrine du « œil pour œil »
L’acharnement qui frappe le coordonnateur du BRDC n’a rien d’un simple hasard de calendrier. Il s’agit de l’exécution méthodique d’une nouvelle ligne politique du régime de Bangui. Selon les confidences directes d’un cadre du parti au pouvoir, la consigne est désormais claire et assumée : « À chaque sortie d’un opposant politique, une réponse va lui arriver. »
Cette déclaration cynique lève le voile sur les véritables motivations de la descente sur le terrain menée le mardi 9 juin 2026. L’administration publique est officiellement instrumentalisée comme un comité de censure et de punition.
Le tort de Maître Crépin Mboli-Goumba ? Avoir dirigé un point de presse au nom du BRDC pour s’opposer fermement au passage en force constitutionnel et dénoncer la réélection de Touadéra pour un troisième mandat jugé illégal par l’opposition, position qu’il a réaffirmée lors d’une intervention sur les ondes de Radio Ndeke Luka. La « réponse » du pouvoir a ainsi pris la forme d’une menace de démolition des travaux réalisés à ses propres frais à la devanture de sa résidence.
Mais au-delà du message politique, c’est surtout la méthode utilisée qui révèle le caractère intimidant de l’opération.

L’absurdité d’une procédure d’intimidation à domicile
L’amateurisme de l’opération trahit sa nature purement politique. Mandatée en urgence pour « répondre » au BRDC, une délégation du ministère de l’Urbanisme s’est improvisée en agents judiciaires pour investir la résidence de l’opposant en son absence.
S’adressant aux employés de maison, ces fonctionnaires, transformés en agents judiciaires de circonstance, ont exigé sous pression la présentation immédiate des permis de construire. Une mise en scène grotesque : comment des inspecteurs d’un ministère peuvent-ils exiger de simples employés qu’ils détiennent des documents officiels et hautement confidentiels que seul le propriétaire conserve généralement dans ses archives privées ?
L’objectif n’était manifestement pas de mener un contrôle d’urbanisme rigoureux, mais bien d’instaurer un climat d’insécurité au cœur même du foyer de l’homme politique.
Et pourtant, face à cette tentative de pression, le camp de l’opposition n’a pas tardé à répliquer avec des éléments concrets.
Les preuves irréfutables face à la mauvaise foi de l’État
Pour couper court à cette tentative d’intimidation politique, le parti de l’opposant a immédiatement publié l’intégralité des documents justificatifs. Face à la convocation du ministère, l’opposant a notamment brandi une autorisation en bonne et due forme accordée par la mairie de Bangui depuis septembre 2012.
Les clichés de jour comme de nuit de la devanture concernée démontrent que cet aménagement profite avant tout aux habitants du quartier : un espace public propre, pavé et éclairé par des lampadaires branchés sur le compteur privé de l’opposant, où les étudiants du secteur se rassemblent le soir pour réviser leurs cours.
Pendant que le ministère traque ces lampadaires salvateurs, il ferme volontairement les yeux sur les dérives observées sur la même avenue Charles-de-Gaulle : un voisin direct y a installé un garage sauvage sur la voie publique, tandis que des marchés informels avec ses cortèges de poubelles s’étalent impunément au niveau de l’ancien collège CPI et de l’ancien Palais de Kolongo de Bokassa.
Mais au-delà de cette affaire locale, c’est surtout le discours politique de Maître Crépin Mboli-Goumba qui semble inquiéter le pouvoir.
L’alerte de Mboli-Goumba : Entre crise économique et opacité militaire
Au-delà de ce harcèlement de proximité, c’est la parole même de Maître Crépin Mboli-Goumba qui semble terrifier le pouvoir. Invité de Radio Ndeke Luka, le coordonnateur du BRDC a réaffirmé la position de son mouvement tout en dressant un bilan sans concession de la situation du pays.
« L’économie fonctionne au ralenti. Il suffit de demander aux vendeuses de légumes au bord de la route pour savoir que rien ne marche dans le pays », martèle le leader de l’opposition.
Sur le plan sécuritaire, l’avocat brise également l’omerta imposée par le régime et dit tout haut ce que l’état-major de l’armée cacherait à la population. Il confirme une recrudescence alarmante des activités criminelles à la périphérie de la capitale : « Il y a, comme vous le savez, des inquiétudes au niveau de Boali. Vous êtes au courant qu’il y a des enlèvements contre rançon. Il y a des groupes armés dont la présence est signalée et confirmée, pas seulement à Boali, mais tout autour de la ville de Bangui. »
Cette détérioration sécuritaire se traduit également par un climat d’angoisse nocturne dans la capitale. L’armée fait survoler Bangui par un vieil hélicoptère de combat d’origine soviétique, de jour comme de nuit, plongeant les habitants dans l’incompréhension et l’inquiétude. Une situation que l’opposition présente comme le reflet d’un pouvoir fébrile, militarisant l’espace aérien sans fournir la moindre explication à ses citoyens.
Face à cette crise multidimensionnelle, le BRDC continue toutefois de défendre une issue politique.
L’exigence d’un dialogue politique enterré par le pouvoir
Face à ce tableau sombre, Maître Crépin Mboli-Goumba persiste et signe : la seule issue légale demeure le dialogue politique, une main tendue que le président Faustin-Archange Touadéra aurait pourtant choisi d’enterrer unilatéralement.
L’opposant rappelle ainsi la position historique du BRDC : « Le dialogue politique que nous avons demandé à l’époque reste d’actualité, mais de nature différente. La crise s’est aggravée, aussi bien sur le plan politique, économique que sécuritaire. »
Pour lui, le refus d’écouter les forces vives de la nation relève de « l’autisme politique du président Touadéra et de son régime ».
Réfutant l’idée selon laquelle le boycott des dernières élections législatives aurait affaibli l’opposition, Mboli-Goumba prévient que le pays arrive « véritablement à la fin d’un cycle », dans un contexte où l’État est structurellement désargenté et où la discorde nationale s’installe jusque dans les cercles du pouvoir. Il appelle ainsi à un sursaut des hommes d’État afin d’éviter que le passage de témoin politique ne se fasse dans la violence.
Mais l’une des contradictions les plus frappantes du système actuel réside dans le profil même de ceux qui conduisent cette opération de harcèlement.
Des criminels au ministère, des citoyens harcelés
Le cynisme du régime Touadéra atteint son paroxysme lorsque l’on examine le profil des responsables impliqués dans cette opération d’intimidation. Le ministère de l’Urbanisme est aujourd’hui dirigé par une figure issue de la rébellion, un présumé criminel de guerre circulant librement dans Bangui malgré un mandat de dépôt formel émis à son encontre par la Cour pénale spéciale (CPS).
La République centrafricaine donne ainsi l’image d’un État marchant sur la tête : l’appareil étatique protège et promeut d’anciens seigneurs de guerre, tout en mobilisant ses fonctionnaires pour harceler un avocat de renom dont le seul crime est de défendre la Constitution de son pays et d’avoir contribué à assainir son environnement urbain.
En théorisant puis en appliquant cette stratégie des « réponses systématiques », le pouvoir semble surtout révéler sa propre fébrilité face à une opposition qui refuse désormais de se taire. Mais en prenant l’opinion publique à témoin à travers la publication de documents et d’éléments factuels, le BRDC montre également qu’il n’entend pas se laisser intimider par les méthodes d’un régime de plus en plus contesté.
Par Gisèle MOLOMA
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