BERTRAND KÉNGUÉTONA : L’HOMME QUI A RAMENÉ L’UNIVERSITÉ DE BANGUI AU 19e ᵉ SIÈCLE avec ses 3 forages pour un millier d’étudiants
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Par : la rédaction de Centrafrique” data-wpel-link=”external” rel=”external noopener noreferrer”>Corbeaunews-Centrafrique (CNC).
Pendant que Bertrand Kénguétona se félicite de ses trois forages mécaniques et manuels, les étudiants font des rangs interminables puis transportent l’eau dans les escaliers obscurs de leur campus pour monter au sixième étage.
Dans son interview accordée à la radio Ndèkè-Luka, Bertrand Kénguétona affirme fièrement que le gouvernement a installé trois forages sur le campus universitaire. Un à la cité 1, un autre du côté de l’ENS, et un troisième à la cité 2. Il présente cette mesure comme une avancée, une preuve de la sollicitude des autorités envers les étudiants.
Mais examinons concrètement ce que cela signifie pour les étudiants occupants de ces locaux qui comptent jusqu’à six étages par bloc de deux ou trois bâtiments par cité. Imaginez la scène du matin avant d’aller au cours: des centaines d’étudiants convergent vers un unique point d’eau. Chacun vient avec son bidon, son seau, sa bassine pour attendre son tour.
Les rangs se forment, s’allongent, serpentent autour du forage manuel. L’attente commence, parfois une heure, parfois deux, selon l’affluence. Le temps file, les cours approchent, mais l’eau reste une priorité absolue car sans elle, pas de toilette, pas de douche, pas même de quoi boire.
Une fois le bidon rempli, l’épreuve physique débute réellement pour ceux qui habitent en hauteur. Celui qui loge au sixième étage soulève sa charge et entame l’ascension. Pas d’ascenseur évidemment, juste des escaliers étroits et sombres qui n’en finissent plus de monter.
Vingt litres d’eau pèsent vingt kilos qu’il faut porter à bout de bras. Chaque marche devient une petite victoire, chaque palier une pause nécessaire. Le souffle manque, les bras tremblent, mais il faut continuer jusqu’en haut où l’eau sera versée dans une cuvette puis rationnée.
Cette gymnastique quotidienne ne concerne pas dix ou vingt personnes. Elle implique des centaines d’étudiants répartis dans plusieurs bâtiments qui tous dépendent du même forage manuel. Le matin avant les cours, le soir après les travaux dirigés, parfois même la nuit quand la journée n’a pas permis de s’approvisionner.
Mais l’absurdité ne s’arrête pas à cette corvée épuisante qui rythme désormais la vie estudiantine. Les toilettes situées dans les chambres nécessitent une chasse d’eau pour fonctionner correctement. Or, sans eau courante dans les tuyaux, le mécanisme reste complètement inopérant et inutilisable.
Les résidents doivent donc verser manuellement l’eau dans la cuvette pour évacuer les déchets. Sauf que cette méthode artisanale finit par boucher les canalisations qui n’ont jamais été conçues pour ce genre d’usage. Les toilettes deviennent alors inutilisables, insalubres, dangereuses même pour la santé des occupants qui continuent de vivre dans ces conditions.
Pour une solution miracle, Kénguétona a annoncé que Touadera a donc fait construire des toilettes modernes au pied de chaque cité pour pallier ce problème. Une rangée de cabines censées remplacer les sanitaires défaillants dans les chambres. Mais réfléchissons un instant : des milliers d’étudiants pour quelques cabines dans la cour, comment ce calcul peut-il tenir la route ?
Le scénario devient alors complètement absurde pour tous ces jeunes. Pour se doucher le matin, les étudiants descendent avec leur serviette et leur savon. Ils rejoignent une nouvelle file d’attente devant les cabines où certains patientent debout, d’autres s’assoient par terre en attendant leur tour.
Le temps passe, toujours trop vite quand on a cours à huit heures du matin. Ceux qui renoncent à force d’attendre repartent sans s’être lavés. Ils sont alors condamnés à affronter la journée dans des conditions d’hygiène déplorables, avec tout ce que cela implique comme gêne et inconfort.
Cette organisation chaotique provoque naturellement des tensions quotidiennes entre les usagers. Les disputes éclatent pour une question de tour, de temps passé sous la douche, de cabine occupée trop longtemps. L’administration appelle cela de l’indiscipline estudiantine comme si les étudiants étaient les seuls responsables.
Mais n’est-ce pas plutôt le résultat prévisible d’une infrastructure complètement inadaptée au nombre d’usagers réels ? Mettre mille personnes devant trois robinets manuels et s’étonner des bousculades relève de la mauvaise foi. C’est comme organiser délibérément le chaos puis reprocher aux victimes de ne pas rester calmes dans la pagaille.
Kénguétona évoque ensuite les pannes récurrentes qui touchent ces fameux forages manuels. Selon lui, l’incivisme des étudiants provoque ces dysfonctionnements à répétition. Ils jetteraient n’importe quoi dans les installations, causant ainsi les blocages qui rendent les forages inutilisables pendant des jours.
Une accusation commode qui permet d’éviter toute remise en question de la gestion administrative. Mais comment des étudiants pourraient-ils saboter un forage en le pompant pour avoir de l’eau ? Jettent-ils des objets dans le puits ? Versent-ils du ciment dans les tuyaux ? L’explication ne tient absolument pas debout.
La réalité est beaucoup plus prosaïque et facile à comprendre pour qui connaît le terrain. Un forage manuel sollicité en permanence par des centaines de personnes s’use rapidement. Les pompes fatiguent, les filtres se colmatent, les pièces mécaniques rendent l’âme après quelques mois d’utilisation intensive.
C’est une question de MAINTENANCE préventive et de remplacement régulier des composants fragiles. Mais cela suppose un budget d’entretien, des techniciens compétents, une gestion rigoureuse du matériel. Tout ce qui semble faire cruellement défaut à l’université de Bangui sous la direction de Kenguetona.
Quand les forages tombent en panne, l’administration demande aux étudiants de cotiser pour les réparations nécessaires. Chacun doit contribuer financièrement pour remettre en état un équipement que l’État était censé fournir et entretenir. Les jeunes paient donc deux fois : d’abord à travers les impôts de leurs parents, ensuite directement de leur poche.
Cette double ponction n’émeut apparemment pas le secrétaire général qui trouve la solution normale. Parlons maintenant des sommes en jeu pour mieux comprendre l’ampleur du gâchis. Un forage décent coûte plusieurs millions de francs CFA que l’État a investis pour équiper le campus.
Mais au lieu d’installer un système de château d’eau avec distribution par gravité dans tous les bâtiments comme dans toute université normale, on a opté pour la solution minimale et archaïque. Trois points d’eau manuels pour des milliers d’usagers qui doivent se débrouiller avec ces moyens dérisoires.
L’économie réalisée sur l’installation se paie maintenant en souffrances quotidiennes pour tous ces étudiants. Cette logique du moindre effort caractérise l’ensemble de la gestion de Kenguetona. On ne résout pas les problèmes structurels, on les contourne avec des rustines temporaires qui ne font qu’aggraver la situation.
L’eau ne monte pas aux étages à cause d’installations vétustes ? Qu’à cela ne tienne, les étudiants descendront la chercher à la main comme au village. Les toilettes ne fonctionnent pas correctement ? Ils utiliseront celles du rez-de-chaussée en faisant la queue pendant des heures.
Chaque dysfonctionnement devient ainsi la nouvelle norme, acceptée, banalisée, même revendiquée parfois. Le plus révoltant reste l’aplomb avec lequel ces demi-mesures sont présentées comme des réussites administratives. Kenguetona parle de ses forages manuels comme d’une prouesse technique digne d’éloge.
Il se félicite de cette installation alors que n’importe quel ingénieur hydraulique rirait en voyant le dispositif mis en place. Trois forages manuels pour un campus qui devrait disposer d’un réseau d’adduction complet, c’est comme mettre trois pansements sur une jambe cassée et se déclarer satisfait du résultat.
Les étudiants vivent cette situation absurde depuis des années maintenant. Ils se sont habitués, faute de mieux, à cette vie de porteurs d’eau permanents. Porter l’eau fait partie de leur routine universitaire, au même titre qu’assister aux cours ou réviser pour les examens en fin de semestre.
Cette normalisation de l’anormal devient elle-même un problème majeur qu’il faut dénoncer. Car quand personne ne crie au scandale, l’administration se croit quitte de toute responsabilité. Elle interprète le silence comme un acquiescement, la résignation comme une approbation tacite de sa gestion catastrophique.
D’autres universités africaines, dans des pays pourtant moins riches que la Centrafrique, ont résolu cette question basique depuis longtemps. Des châteaux d’eau alimentent les résidences, des pompes électriques assurent la distribution, des plombiers interviennent rapidement en cas de fuite. Rien de révolutionnaire, juste de la gestion ordinaire et compétente.
Mais à Bangui, on reste coincé au stade artisanal et préhistorique avec des corvées d’eau dignes du siècle dernier. Kenguetona devrait descendre de son bureau et passer une journée dans la peau d’un étudiant de sixième étage. Se lever à cinq heures du matin pour avoir sa part d’eau avant la cohue matinale.
Porter ses vingt litres dans l’escalier obscur en priant pour ne pas trébucher. Se laver dans une bassine en équilibre dans une chambre de huit mètres carrés qu’il partage avec d’autres. Peut-être qu’après cette expérience immersive, ses déclarations changeraient de ton et qu’il cesserait de présenter trois forages manuels comme une solution satisfaisante.
Mais rien n’indique que cette prise de conscience aura lieu un jour prochain. L’homme continue de parler depuis sa position confortable, complètement déconnecté des réalités du terrain. Il énonce des chiffres, cite des réalisations, évoque des projets futurs qui ne verront probablement jamais le jour.
Pendant ce temps, des milliers de jeunes continuent leur ballet aquatique quotidien incessant. Ils montent et descendent les escaliers comme des fourmis laborieuses qui n’ont pas d’autre choix. L’université de Bangui forme peut-être des intellectuels sur le papier, mais elle fabrique surtout des porteurs d’eau diplômés
Par Alain Nzilo
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