L’attaque de la douane de Béloko par les rebelles de 3R en janvier 2023 : 23 camions incendiés, 2 soldats et 1 mercenaire Wagner tués, 500 millions FCFA partis en fumée. Alors, Pourquoi ?

Rédigé le 17 janvier 2026 .
Par : la rédaction de Corbeaunews-Centrafrique (CNC).
Le 21 janvier 2023, aux premières heures du jour, les rebelles du groupe 3R lancent une attaque d’une violence inouïe contre le principal poste douanier de Béloko, à la frontière entre le Cameroun et la République centrafricaine. Les assaillants utilisent des lance-roquettes pour détruire méthodiquement 23 camions stationnés dans l’enceinte du poste. La plupart de ces véhicules sont chargés de barils de carburant. Les explosions successives provoquent un incendie gigantesque qui ravage tout sur son passage. Bilan humain : deux soldats des Forces armées centrafricaines et un mercenaire du groupe Wagner périssent dans les flammes ou sous les tirs. Bilan matériel : 500 millions de francs CFA partent en fumée.
Cette attaque n’est pas un acte de banditisme ordinaire. Elle vise délibérément les infrastructures de contrôle du carburant et frappe au cœur du dispositif mis en place par Wagner pour superviser les flux d’importations et la collecte des recettes douanières. Le poste de Béloko représente un enjeu stratégique majeur : c’est par là que transite l’essentiel du carburant importé par voie terrestre depuis le Cameroun. Contrôler Béloko, c’est contrôler l’approvisionnement en carburant de la capitale et d’une grande partie du pays.
Les 23 camions détruits dans l’attaque avaient été saisis quelques jours auparavant par les autorités douanières avec l’appui de Wagner. Cette saisie s’inscrivait dans une répression lancée par le gouvernement contre les importations de barils après l’annulation en janvier 2023 des licences spéciales d’importation accordées durant la crise de 2022. Des centaines de petits importateurs qui avaient obtenu des licences exceptionnelles pour acheminer du carburant en barils depuis le Cameroun se sont retrouvés hors-la-loi du jour au lendemain. Leurs stocks ont été confisqués, leurs camions immobilisés aux postes-frontières.
Selon des sources internes au secteur du carburant interrogées par les enquêteurs, l’assaut aurait pu être commandité par des commerçants de carburant partageant des intérêts communs avec les rebelles du 3R. L’objectif : empêcher que le carburant confisqué ne tombe entre les mains du ministère de l’Énergie ou du groupe Wagner. Plutôt que de laisser leurs marchandises être détournées par les autorités ou revendues au profit de Wagner, ces commerçants auraient préféré tout détruire. Cette hypothèse expliquerait pourquoi les assaillants ont pris soin de cibler spécifiquement les camions de carburant plutôt que d’autres infrastructures du poste.
L’attaque de Béloko démontre la capacité des groupes armés à frapper des cibles stratégiques en représailles contre les politiques gouvernementales qui menacent leurs intérêts économiques. Le groupe 3R, dominé par les Peuls et membre de la Coalition des patriotes pour le changement, opère principalement dans le nord-ouest du pays. Cette région est traversée par les routes terrestres du commerce du carburant en provenance du Cameroun. Le contrôle de ces routes a longtemps permis au 3R de prélever des taxes informelles sur les convois et de s’approvisionner en carburant pour ses propres besoins.
La présence permanente de Wagner au poste douanier de Béloko constitue une anomalie juridique qui en dit long sur la capture de l’État centrafricain par les mercenaires russes. Le contrat de coopération douanière entre la Russie et le gouvernement centrafricain a été résilié en octobre 2021 sous la pression internationale. Ce contrat permettait officiellement à des conseillers russes de superviser les opérations douanières et d’assister les autorités centrafricaines dans la lutte contre la contrebande. Mais après la résiliation officielle du contrat, Wagner n’a jamais quitté les postes douaniers. Les mercenaires russes continuent de contrôler Béloko comme si de rien n’était, supervisent les importations, vérifient les documents, et prélèvent leur part sur les recettes.
Cette présence illégale de Wagner à Béloko permet au groupe de contrôler physiquement les flux de carburant et d’identifier les cargaisons à saisir. Les mercenaires russes ne se contentent pas d’observer : ils donnent des ordres aux douaniers centrafricains qui obéissent sans discuter. Wagner décide quels camions peuvent passer, lesquels doivent être fouillés, lesquels doivent être confisqués. Cette mainmise directe sur le principal point d’entrée du carburant transforme Wagner en véritable maître du secteur, bien au-delà de son rôle officiel de partenaire militaire du gouvernement.
Le communiqué officiel publié après l’attaque minimise l’ampleur des dégâts. Le ministère de l’Énergie parle de dommages matériels sans préciser le nombre exact de camions détruits ni la valeur des marchandises perdues. Le gouvernement ne veut pas admettre publiquement que les rebelles ont réussi à frapper un site supposément sécurisé et à infliger des pertes considérables aux forces de l’ordre. Reconnaître l’échec reviendrait à avouer que Wagner et les FACA ne contrôlent pas le terrain aussi fermement qu’ils le prétendent.
L’Association Internationale des Douaniers Francophones publie des photos montrant l’étendue des destructions. Les images révèlent un paysage de désolation : des carcasses de camions calcinés, des structures métalliques tordues par la chaleur, des conteneurs éventrés. Le poste douanier lui-même a subi des dommages importants. Les installations administratives ont brûlé, les équipements de contrôle ont été détruits. Il faudra des semaines pour remettre Béloko en état de fonctionnement normal.
Le Tambourin, un média en ligne, titre le 24 janvier 2023 : “Béloko n’est pas tombé, mais Bangui risque de payer le lourd tribut dans les jours à venir”. L’article anticipe correctement les conséquences de l’attaque sur l’approvisionnement de la capitale. Avec le principal poste-frontière hors service et les importateurs terrorisés par la violence des rebelles, les livraisons de carburant vers Bangui vont forcément diminuer. Les prix vont grimper, les files d’attente aux stations-service vont s’allonger, les tensions vont monter.
Le groupe 3R a une longue histoire d’attaques contre les convois de carburant et les infrastructures pétrolières. En juin 2021, les rebelles incendient deux camions dans le village de Zom dans le nord-ouest. En juillet 2021, ils brûlent 18 motocyclettes transportant du carburant dans la localité de Bocaranga. Ces attaques ciblées visent à perturber les approvisionnements qui profitent au gouvernement, aux FACA ou à Wagner. Les rebelles peuls du 3R considèrent que tout carburant qui arrive à Bangui renforce leurs ennemis et finance les opérations militaires menées contre eux.
L’ampleur de l’attaque de Béloko dépasse largement les incidents précédents. Utiliser des lance-roquettes contre un poste douanier gardé par l’armée et Wagner nécessite une planification minutieuse et des moyens militaires conséquents. Les assaillants devaient connaître précisément la disposition des lieux, le nombre de défenseurs, les horaires des patrouilles. Cette connaissance suggère soit des complicités à l’intérieur du poste, soit une surveillance prolongée avant l’assaut.
La piste des commerçants qui auraient commandité l’attaque pour récupérer leurs marchandises saisies mérite attention. Ces opérateurs avaient investi des sommes considérables dans l’achat et le transport du carburant. La confiscation de leurs camions représentait la faillite immédiate pour beaucoup d’entre eux. Certains avaient emprunté pour financer leurs importations et se retrouvaient ruinés. Dans ce contexte, payer les rebelles du 3R pour attaquer le poste et détruire les preuves de la contrebande pouvait apparaître comme la seule option pour éviter des poursuites judiciaires et des amendes astronomiques.
Le fait que les rebelles aient systématiquement détruit les camions plutôt que de les voler renforce cette hypothèse. Si le 3R avait agi pour son propre compte, les combattants auraient récupéré le carburant au lieu de le brûler. Le carburant représente une ressource précieuse pour un groupe armé qui en a constamment besoin pour ses véhicules et ses groupes électrogènes. Détruire 23 camions chargés de barils n’a de sens que si l’objectif était d’empêcher quelqu’un d’autre d’en profiter, pas de s’approvisionner soi-même.
Les deux soldats FACA tués dans l’attaque étaient postés à l’entrée du poste douanier. Le mercenaire Wagner se trouvait dans le bâtiment principal où les Russes supervisent les opérations de dédouanement. Les assaillants ont concentré leurs tirs sur ces positions stratégiques avant de s’en prendre aux camions stationnés dans la cour. Cette séquence d’actions révèle une tactique militaire cohérente : neutraliser d’abord les défenseurs, puis détruire les objectifs matériels.
Les familles des deux soldats FACA tués n’ont probablement jamais reçu de compensation adéquate. Les FACA paient irrégulièrement leurs troupes, et les indemnités pour les soldats tombés au combat restent souvent au stade des promesses. Ces hommes sont morts en défendant un poste douanier qui servait avant tout à enrichir Wagner et les importateurs corrompus. Ils ont donné leur vie pour protéger un système de vol organisé dont ils ne profitaient pas.
Le mercenaire Wagner tué à Béloko fait partie du tribut que le groupe a payé pour son implantation en République centrafricaine. Entre 2021 et 2023, plusieurs dizaines de mercenaires russes ont été tués dans des combats contre les groupes armés ou dans des attentats. Wagner ne publie jamais ses pertes, mais les témoignages locaux et les rapports d’ONG permettent de reconstituer un bilan approximatif. Chaque mort doit être rapatrié discrètement en Russie, et les familles reçoivent des compensations financières pour acheter leur silence.
Après l’attaque de Béloko, Wagner a renforcé la sécurité du poste avec des effectifs supplémentaires et des positions défensives améliorées. Le groupe ne pouvait pas se permettre de perdre le contrôle de ce point stratégique. Les mercenaires russes ont également intensifié les opérations de contre-insurrection dans le nord-ouest pour affaiblir le 3R et l’empêcher de lancer de nouvelles attaques. Ces opérations se sont accompagnées des violations des droits humains habituelles : massacres de civils, destructions de villages, violences sexuelles.
La capacité persistante du 3R à perturber les principaux corridors commerciaux démontre que les groupes armés conservent une puissance de nuisance importante malgré les offensives gouvernementales. Les accords de paix signés entre le gouvernement et certains groupes rebelles en 2025 n’ont pas mis fin aux tensions. Le contrôle du carburant reste un enjeu central qui peut à tout moment rallumer les hostilités. Les rebelles qui ont accepté de déposer les armes l’ont fait en échange de garanties économiques, incluant souvent le droit de continuer certaines activités commerciales dans leurs zones d’influence.
Les 500 millions de francs CFA de dégâts causés par l’attaque de Béloko représentent une perte sèche pour les importateurs dont les camions ont brûlé. Aucune assurance ne couvre ce type de risque en République centrafricaine. Les commerçants de carburant opèrent sans filet de sécurité, sachant qu’une saisie, une attaque ou un accident peut les ruiner du jour au lendemain. Cette précarité explique pourquoi ils sont prêts à payer des sommes considérables en pots-de-vin pour sécuriser leurs opérations et obtenir des protections.
L’attaque de Béloko a temporairement perturbé les approvisionnements de Bangui, mais le système a rapidement repris son cours normal. D’autres camions ont pris le relais, d’autres pots-de-vin ont été versés, d’autres cargaisons ont été confisquées puis revendues. Le carburant a continué de circuler parce que trop d’intérêts puissants dépendaient de ces flux. Wagner avait besoin de carburant pour ses opérations militaires et minières. Les FACA avaient besoin de carburant pour leurs véhicules. Le gouvernement avait besoin des recettes douanières, même partielles et détournées. Les importateurs avaient besoin de leurs marges bénéficiaires. Personne ne pouvait se permettre un arrêt prolongé.
Le poste de Béloko est redevenu opérationnel quelques semaines après l’attaque. Wagner a supervisé la reconstruction en priorité absolue. Les douaniers centrafricains ont repris leurs activités de taxation et de corruption. Les camions de carburant ont recommencé à franchir la frontière en payant leur tribut aux différents prédateurs postés sur la route. Le business as usual a prévalu, comme toujours dans un pays où la violence fait partie du paysage quotidien et où les morts ne comptent que s’ils appartiennent à l’élite.
Par Alain Nzilo….
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