Vol organisé : comment le régime Touadéra fait disparaître 12 millions de dollars par an de la caisse de l’État

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Les recettes fiscales sur le carburant en République centrafricaine sont passées de 41,6 millions de dollars américains en 2021 à seulement 29,5 millions de dollars en 2024. Une chute de 12 millions de dollars en trois ans, malgré une reprise quasi complète des volumes d’importation. Cet argent n’a pas disparu par magie. Il n’a pas été perdu dans les méandres d’une administration inefficace. Il a été volé, détourné, empoché par le président Touadéra et son cercle rapproché qui ont transformé le secteur du carburant en machine à piller les caisses publiques.

 

Le système mis en place ne laisse aucune place au hasard. Chaque étage de la chaîne d’approvisionnement a été conçu pour permettre des détournements massifs tout en maintenant une apparence de légalité. Les exonérations fiscales frauduleuses, le trafic nigérian légalisé, la complicité des douaniers, l’enrichissement du comité anti-fraude : tous ces mécanismes fonctionnent avec l’approbation tacite du sommet de l’État et transforment l’autorité publique en instrument de vol à grande échelle.

 

Vol organisé : comment le régime Touadéra fait disparaître 12 millions de dollars par an de la caisse de l’État
Le premier ministre Félix Moloua avec sa bouche entre-ouverte

Neptune Oil bénéficie d’exonérations fiscales massives sur ses importations. Des volumes importants de carburant entrent en République centrafricaine sans payer les droits et taxes à l’importation, soit environ 200 francs CFA par litre. Le prétexte invoqué : ce carburant serait destiné à des missions diplomatiques ou à de l’aide bilatérale. La réalité : ce carburant commercial est revendu au prix fort dans les stations-service pendant que l’État perd les recettes fiscales qui devraient normalement financer les hôpitaux, les écoles et les routes.

 

Ces exonérations sont accordées avec la complicité d’agents douaniers centrafricains à Douala et aux postes-frontières. Les procédures de dédouanement peuvent être engagées directement à Douala via le Guichet Unique dans le cadre d’un régime de transit spécial appelé Transit CEMAC. Ce mécanisme, conçu pour faciliter les échanges régionaux, est détourné pour permettre l’entrée en franchise de carburant qui devrait être taxé. Les agents douaniers corrompus tamponnent les documents sans vérifier la destination réelle du carburant.

 

Les douaniers centrafricains postés à Béloko, le principal point de passage frontalier avec le Cameroun, reconnaissent ouvertement que les fausses déclarations et les pots-de-vin destinés à éviter ou à réduire le paiement des taxes y sont monnaie courante. Un agent douanier interrogé par les enquêteurs de la GI-TOC admet sans détour que la corruption est systématique et que personne ne peut faire entrer du carburant sans payer sa part aux agents en poste. Mais ces pots-de-vin ne remplacent pas les taxes légales, ils s’y ajoutent pour ceux qui acceptent de payer, ou les remplacent pour ceux qui ont les bonnes protections.

 

Le groupe Wagner maintient une présence permanente au poste douanier de Béloko, supervisant à la fois les flux d’importations et la collecte des recettes. Ce rôle se poursuit même après la résiliation en octobre 2021 du contrat de coopération douanière entre la Russie et le gouvernement centrafricain. Les mercenaires russes n’ont aucune légitimité pour contrôler un poste douanier centrafricain, mais ils le font quand même parce que le président Touadéra leur a donné carte blanche pour piller le pays. Une partie des recettes douanières collectées à Béloko ne parvient jamais au Trésor public et disparaît dans les circuits opaques de financement de Wagner.

 

Le statut de société non résidente de Neptune Oil permet d’échapper à l’impôt sur le chiffre d’affaires. La législation fiscale centrafricaine impose une retenue à la source de 15% sur le chiffre d’affaires des entreprises non résidentes. Les distributeurs locaux qui achètent du carburant auprès de Neptune Oil doivent appliquer cette retenue et la reverser au Trésor public. Mais les distributeurs, craignant des perturbations dans l’approvisionnement orchestrées par Neptune Oil avec la bénédiction du ministère de l’Énergie, se sont abstenus de retenir ces taxes.

 

Neptune Oil a ainsi échappé à des millions de dollars d’impôts depuis septembre 2023, date à laquelle elle a obtenu son monopole d’importation. Plus d’un an et demi après, l’entreprise n’est toujours pas enregistrée légalement en République centrafricaine. Le ministre Pin déclarait en octobre 2024 que Neptune Oil était “en cours d’enregistrement”, mais en août 2025, aucune immatriculation n’a été finalisée. Cette situation ubuesque révèle que le gouvernement ne veut pas régulariser Neptune Oil parce que cela permettrait de tracer les flux financiers et d’identifier les véritables bénéficiaires du système.

 

Le trafic de carburant nigérian représente une autre source massive de pertes fiscales. En juin 2024, le ministère de l’Énergie publie deux décisions qui introduisent un régime d’importation parallèle. Toute entreprise enregistrée peut désormais importer du carburant, à condition que les taxes soient payées et que le carburant soit uniquement vendu dans les régions dépourvues de stations-service officielles. Cette directive est présentée comme une mesure pour approvisionner les zones reculées, mais elle sert surtout à légaliser le trafic qui existait déjà.

 

Une grande partie du carburant importé dans le cadre de ce programme provient du Nigéria, où il est détourné illégalement puis acheminé par le fleuve Bénoué vers le nord du Cameroun. De Garoua, le carburant est transféré dans de petits camions-citernes ou des barils, avant d’être chargé sur des camions qui entrent en RCA au sein de convois commerciaux. Une partie de la contrebande transite par des points frontaliers poreux, mais l’essentiel du carburant nigérian de contrebande entre par le poste-frontière officiel de Béloko avec la complicité des douaniers.

 

Les fausses déclarations permettent de sous-évaluer les volumes importés et de réduire les taxes à payer. Les pots-de-vin versés aux agents douaniers sont toujours inférieurs aux taxes légales qui auraient dû être payées. Les importateurs sans licence empochent la différence, une partie revient aux douaniers corrompus, et l’État perd des millions de francs CFA chaque mois. Ce système fonctionne avec l’approbation du ministère de l’Énergie qui ferme délibérément les yeux sur un trafic pourtant visible et documenté.

 

Le comité anti-fraude du ministère de l’Énergie, officiellement chargé de lutter contre l’importation frauduleuse de carburant, participe activement au système de détournement. Les cas rapportés concernent des saisies de quantités modestes de carburant passé en contrebande depuis la RDC ou le Cameroun. Officiellement, les commerçants peuvent récupérer le carburant en s’acquittant des droits. Mais selon une source interne, la plupart des paiements sont traités comme des amendes et non comme des taxes, et l’argent ne parvient jamais au Trésor public.

 

Les agents des postes de contrôle routiers relevant du même comité exploitent le système de la même manière. Les transporteurs d’autres marchandises qui emportent du carburant supplémentaire pour refaire le plein en cours de route versent régulièrement des pots-de-vin aux agents afin d’éviter des sanctions pour importation illégale de carburant. Ces recettes extrabudgétaires sont utilisées pour financer les opérations et les salaires du comité, et sont réparties de manière informelle entre les hauts fonctionnaires du ministère.

 

Le comité anti-fraude opère dans une zone grise sur le plan juridique malgré son rôle prépondérant. Sur ses 90 agents recensés, moins de la moitié sont effectivement actifs, et aucun n’est sous contrat officiel. Cette absence de transparence et de supervision permet au comité de devenir un maillon supplémentaire d’une économie du carburant où se mêlent légalité, pouvoir étatique et profit personnel. Le comité ne lutte pas contre la fraude, il l’organise et en tire profit.

 

Radio Ndeke Luka, la radio financée par les Nations unies, a publié en avril 2024 un reportage intitulé “Le Comité de contrôle et de lutte contre l’importation frauduleuse des produits pétroliers, une vache à lait?” Ce titre résume parfaitement la situation. Le comité censé protéger les recettes de l’État est devenu un instrument d’enrichissement personnel pour ses membres et les hauts fonctionnaires du ministère qui supervisent ses activités et empochent une partie des sommes collectées illégalement.

 

La directive fiscale de 2024 a également servi à “régulariser” le carburant saisi par le comité anti-fraude. En mars 2023, les autorités ont perquisitionné le dépôt de Laouali, un baron de la contrebande nigérian, et ont saisi 2 000 barils de 225 à 250 litres chacun. Seulement 427 barils ont été enregistrés officiellement. Les 1 573 barils restants ont disparu, probablement revendus par les membres du comité qui ont empoché l’argent. Cette pratique est courante : les saisies officielles ne représentent qu’une fraction des volumes réellement confisqués, le reste est revendu au marché noir.

 

Laouali continue d’importer du carburant en barils malgré l’interdiction officielle. Il bénéficie de protections au plus haut niveau qui lui permettent d’opérer en toute impunité. Après la saisie de mars 2023, son nom commence à apparaître dans les données douanières, cette fois en tant qu’importateur d’“huile lubrifiante”, probablement une couverture destinée à masquer la poursuite de ses importations de carburant. Les douaniers qui tamponnent ces documents savent parfaitement que les barils contiennent du carburant et non de l’huile lubrifiante, mais ils acceptent la fiction moyennant rémunération.

 

L’ascension de Laouali illustre parfaitement le fonctionnement du système. Durant la crise du carburant de 2022, il obtient une licence exceptionnelle d’importation et exploite une flotte de véhicules ainsi que des dépôts illégaux de carburant à Garoua-Boulaï, Béloko et dans le quartier PK5 de Bangui. Des incendies se déclarent sur ses sites début 2023, attirant l’attention sur ses activités. Le gouvernement interdit alors le transport en barils et révoque les licences exceptionnelles. Mais Laouali continue d’importer avec des escortes policières qui le protègent des contrôles.

 

Les pertes fiscales s’accumulent à chaque étage du système. Neptune Oil échappe à l’impôt sur le chiffre d’affaires : plusieurs millions de dollars par an. Les exonérations frauduleuses sur les droits d’importation : plusieurs millions de dollars supplémentaires. Le trafic nigérian qui entre sans payer les taxes : encore des millions. Les saisies du comité anti-fraude dont l’argent ne parvient jamais au Trésor : des centaines de milliers de dollars. Les pots-de-vin versés aux douaniers qui remplacent les taxes légales : des millions. Au total, ce sont au moins 12 millions de dollars par an qui disparaissent des caisses de l’État.

 

Ces 12 millions de dollars ne sont pas perdus dans un trou noir. Ils sont redistribués entre les membres du régime Touadéra selon un système pyramidal bien établi. Le président et son entourage immédiat au sommet. Le ministre de l’Énergie Arthur Bertrand Pin et les autres membres du gouvernement impliqués. Les hauts fonctionnaires du ministère de l’Énergie et des douanes. Le général Zéphirin Mamadou et les autres officiers supérieurs des forces de sécurité. Les opérateurs économiques comme Neptune Oil, Prisca Mamadou, Souleymane Bassou et Laouali. Chacun reçoit sa part selon son rang et son importance dans la machine.

 

Le Fonds monétaire international a imposé au gouvernement centrafricain de publier chaque mois la structure détaillée des prix du carburant depuis juin 2024. Cette mesure visait à renforcer la transparence et à permettre un contrôle public sur la fixation des prix. Mais le gouvernement publie uniquement les prix officiels et les marges théoriques, sans jamais révéler les exonérations accordées, les volumes bénéficiant de ces exonérations, ou l’identité des bénéficiaires. Cette transparence de façade ne change rien au système de prédation qui continue de fonctionner comme avant.

 

Les experts internationaux du FMI et de la Banque mondiale savent parfaitement ce qui se passe. Ils disposent des données sur les importations, les volumes, les prix internationaux, les structures de coûts. Ils ont calculé que les recettes fiscales devraient être au moins 12 millions de dollars plus élevées qu’elles ne le sont. Mais ils ne peuvent rien faire tant que le président Touadéra refuse de démanteler le système qu’il a lui-même mis en place. Les missions du FMI se succèdent, les rapports s’accumulent, les recommandations sont ignorées.

 

Les Centrafricains paient le prix de ce vol organisé. Le gazole coûte 2,17 dollars le litre, l’essence 1,95 dollar, des prix parmi les plus élevés d’Afrique dans un pays où 70% de la population vit avec moins de 1,90 dollar par jour. Ces prix ne reflètent pas les coûts réels d’importation et de distribution. Ils sont gonflés artificiellement pour permettre aux prédateurs du régime de maximiser leurs profits. Chaque fois qu’un Centrafricain fait le plein, il finance directement l’enrichissement de Touadéra et de son clan.

 

Les 12 millions de dollars volés chaque année représentent l’équivalent de 40% des recettes fiscales actuelles sur le carburant. Cet argent pourrait financer la construction d’hôpitaux, d’écoles, de routes. Il pourrait payer les salaires des fonctionnaires qui ne reçoivent pas leur dû depuis des mois. Il pourrait subventionner le carburant pour le rendre accessible à la population. Mais il finit dans les poches des voleurs qui dirigent le pays et qui ont transformé l’État en entreprise criminelle.

 

Le président Touadéra porte la responsabilité ultime de ce système. C’est lui qui a donné son accord au ministre Pin pour restructurer le secteur et accorder le monopole à Neptune Oil. C’est lui qui protège les importateurs sans licence et les barons de la contrebande. C’est lui qui maintient en poste des ministres et des hauts fonctionnaires corrompus. C’est lui qui refuse de commander un audit indépendant qui exposerait l’ampleur des détournements. Touadéra n’est pas un président dépassé par la corruption de son administration. Il est le chef d’une organisation criminelle qui a capturé l’État centrafricain.​​​​​​​​​​​​​​​​

 

Par Alain Nzilo….

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