Enquête exclusive : dans les rouages de la mafia politico-judiciaire. Chronique de l’affaire Ibrahim Traoré

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Enquête exclusive : dans les rouages de la mafia politico-judiciaire. Chronique de l’affaire Ibrahim Traoré

 

L'entrepreneur malien Ibrahim Traoré incarcéré à la prison de Ngaragba depuis près de 5 ans malgré que le Président du tribunal de Bossangoa vole ses 40 sac de ciments
L’entrepreneur malien Ibrahim Traoré incarcéré à la prison de Ngaragba depuis près de 5 ans malgré que le Président du tribunal de Bossangoa vole ses 40 sac de ciments

 

Rédigé le 19 janvier 2026 .

Par : la rédaction de Corbeaunews-Centrafrique (CNC). 

Une enquête exclusive de la rédaction du CNC sur un système de corruption institutionnalisé qui transforme la justice en instrument de spoliation

 

Depuis plus de quatre ans, Ibrahim Traoré, entrepreneur malien établi en République centrafricaine, traverse un véritable calvaire judiciaire. Son histoire, qui débute par un simple litige commercial, dévoile progressivement les contours d’un système mafieux où magistrats corrompus, faux dignitaires et officiers militaires s’associent dans un seul objectif : s’enrichir aux dépens des citoyens.

 

Cette affaire, qui s’étend de Bossangoa à Bangui en passant par Bambari et Boda, montre de manière saisissante comment certaines institutions centrafricaines ont été détournées de leur mission première pour devenir des instruments de prédation économique et de répression politique.

 

Le cauchemar d’Ibrahim Traoré commence le 17 mai 2020 dans la préfecture de l’Ouham. Ce jour-là, Thierry Ouedemona, alors président du Tribunal de Grande Instance de Bossangoa,  aujourd’hui promu à des fonctions supérieures au Tribunal de Bimbo – commet un acte qui va déclencher une longue série d’abus.

 

Le Président du tribunal de Bossangoa avait sollicité auprès de l’entrepreneur malien une autorisation pour retirer seulement dix sacs de ciment de son stock. Une demande administrative banale qui se transforme rapidement en vol crapuleux pur et simple. Sans aucune justification légale, le magistrat s’approprie illégalement de quarante sacs de ciment, soit quatre fois la quantité initialement demandée.

 

Face à cette spoliation manifeste, Ibrahim Traoré saisit immédiatement les autorités compétentes. Le cabinet du ministre de la Justice, alerté de ces pratiques irrégulières, ordonne formellement la restitution des biens détournés. Pourtant, cet ordre ministériel reste totalement ignoré par Thierry Ouedemona, qui fait preuve d’un mépris caractérisé envers sa hiérarchie.

 

La situation prend une tournure criminelle le 29 mai 2020, soit douze jours après le détournement initial. Les complices d’Ouedemona, membres de l’Union pour la Paix en Centrafrique (UPC), procèdent à l’arrestation d’Ibrahim Traoré dans la ville d’Alindao. Cette arrestation, dépourvue de tout fondement légal, ouvre une période de détention arbitraire qui durera trois mois complets.

 

Durant cette période, l’entrepreneur malien subit des traitements inhumains et dégradants. Les conditions de sa détention s’apparentent à de véritables tortures physiques et psychologiques. Ses ravisseurs exigent le paiement d’une rançon de 3,5 millions de francs CFA pour sa libération, transformant ainsi une procédure judiciaire en vulgaire racket.

 

Pendant que Ibrahim Traoré croupit en détention, ses biens subissent un pillage méthodique. Son dépôt commercial de Bossangoa est entièrement vidé par les complices du magistrat véreux. Lorsqu’il retrouve finalement la liberté et tente de protester contre ces spoliations, le magistrat Thierry Ouedemona lui oppose une menace explicite d’emprisonnement.

 

Cette menace n’est pas vaine. Le magistrat corrompu met rapidement ses menaces à exécution en organisant une procédure judiciaire totalement frauduleuse. Des accusations fallacieuses sont montées de toutes pièces, conduisant à une condamnation expéditive prononcée sans respect des droits de la défense. Le résultat de cette parodie judiciaire est dramatique : Ibrahim Traoré perd non seulement sa liberté mais également l’ensemble de ses biens professionnels et personnels. Le système judiciaire, censé protéger les citoyens et leurs droits, devient l’instrument de leur spoliation.

 

Le 19 mai 2021, alors qu’Ibrahim Traoré tente encore de récupérer ses biens spoliés, deux individus font leur apparition dans cette sombre affaire. Armel Balegbaya et Fred Yagbanga se présentent avec une audace remarquable comme étant des membres de la famille du président Faustin-Archange Touadéra.

 

Cette prétendue proximité avec le chef de l’État leur sert immédiatement d’instrument d’extorsion. Ils exigent d’Ibrahim Traoré la somme considérable de 4,2 millions de francs CFA, prétextant l’organisation d’une audience présidentielle qui permettrait à l’entrepreneur de présenter directement son cas au président de la République.

 

L’appétit des deux escrocs ne se limite pas à cette première somme. Quelques semaines après avoir encaissé les 4,2 millions de francs CFA, ils reviennent à la charge avec de nouvelles exigences. Cette fois, ils réclament un complément de cinq millions de francs CFA, toujours sous le même prétexte fallacieux.

 

Au total, ces faux dignitaires parviennent à soutirer 9,2 millions de francs CFA à leur victime, soit une somme représentant plusieurs années de revenus pour un entrepreneur moyen en République centrafricaine. Cette escroquerie d’envergure montre clairement l’existence d’un véritable marché noir de l’influence présidentielle, où des individus sans scrupules exploitent la détresse des citoyens en se réclamant faussement du pouvoir suprême.

 

Lorsqu’Ibrahim Traoré réalise qu’il a été dupé et tente d’engager des poursuites judiciaires contre ses escroqueurs, il découvre l’étendue de leur protection. Le 3 novembre 2021, c’est lui qui est arrêté, avec la complicité active de Thierry Ouedemona, le magistrat véreux de Bossangoa.

 

Cette arrestation représente un tournant dramatique dans l’affaire. L’entrepreneur malien est d’abord incarcéré pendant deux mois et dix-neuf jours dans les locaux de la Section de Recherches et d’Investigations (SRI), avant d’être transféré à la maison centrale de Ngaragba, la principale prison de Bangui.

 

Le chef d’accusation retenu contre lui révèle le cynisme absolu du système : Ibrahim Traoré est accusé d’avoir détourné quinze millions de francs CFA appartenant au président de la République. Une inversion totale de la réalité où les véritables escrocs deviennent intouchables tandis que leur victime se retrouve derrière les barreaux.

 

L’incarcération d’Ibrahim Traoré à Ngaragba ne termine pas son calvaire, bien au contraire. La prison, qui devrait normalement le protéger des prédateurs extérieurs, devient le lieu d’une nouvelle phase du racket organisé.

 

Armel Balegbaya et Fred Yagbanga, les faux parents du président, n’hésitent pas à se rendre régulièrement dans l’enceinte carcérale. Ils sont accompagnés d’un complice supplémentaire : un faux huissier de justice qui apporte une caution d’officialité à leurs manœuvres frauduleuses.

 

L’objectif de ces visites répétées est clairement établi : contraindre Ibrahim Traoré à signer un document par lequel il s’engagerait à renoncer définitivement à toute poursuite judiciaire contre ses bourreaux. Cette signature, obtenue sous la contrainte, permettrait aux escrocs de se protéger définitivement de toute action en justice.

 

Parallèlement à ces pressions psychologiques, la spoliation des biens d’Ibrahim Traoré se poursuit méthodiquement. Sa voiture personnelle est vendue sans son consentement, les revenus de cette vente disparaissant naturellement dans les poches de ses persécuteurs.

 

Plus grave encore, l’intégralité de ses stocks commerciaux, évalués à plus de 82 millions de francs CFA, fait l’objet d’un pillage organisé. Cette somme représente le fruit de plusieurs années de travail et d’investissement de l’entrepreneur malien en République centrafricaine. La maison centrale de Ngaragba, censée incarner l’autorité de l’État et la justice punitive, se transforme ainsi en plaque tournante d’un trafic sordide où les biens des détenus servent à enrichir un réseau de criminels bénéficiant de protections politiques et judiciaires.

 

Le 28 juillet 2021, l’affaire Ibrahim Traoré connaît un nouveau développement préoccupant qui implique cette fois les forces armées centrafricaines. L’entrepreneur malien se rendant à Boda quand il reçoit une convocation pour se rendre à la gendarmerie, ville stratégique de la préfecture de la Lobaye.

 

Cette convocation présente plusieurs irrégularités majeures. Tout d’abord, elle émane d’un simple appel téléphonique du premier substitut du procureur de Bangui, un certain Dama, sans qu’aucun mandat écrit ne soit établi. Cette procédure informelle constitue une violation des règles de droit qui exigent des actes écrits pour toute convocation judiciaire.

 

À son arrivée à Boda, Ibrahim Traoré est immédiatement placé en détention pendant trois jours consécutifs. Cette privation de liberté, dépourvue de tout fondement légal, s’inscrit dans la continuité des pratiques arbitraires dont il est victime depuis le début de cette affaire. La détention se déroule dans des conditions précaires, l’entrepreneur étant maintenu dans l’ignorance des motifs réels de sa convocation et de la durée prévisible de sa détention.

 

Le troisième jour de sa détention, Ibrahim Traoré est confronté au lieutenant-colonel Kondro, chef du détachement des Forces Armées Centrafricaines (FACA) stationné à Boda. Cette rencontre dévoile une dimension nouvelle et particulièrement inquiétante de l’affaire.

 

L’officier supérieur, abusant de son autorité militaire et de sa position de force, pose un ultimatum d’une brutalité inouïe à l’entrepreneur désarmé. Les termes de cet ultimatum sont d’une clarté glaçante : Ibrahim Traoré doit verser immédiatement la somme de cinq millions de francs CFA, faute de quoi il risque la mort.

 

Cette menace directe sur la vie d’un citoyen, proférée par un officier de l’armée nationale, constitue un crime d’une gravité extrême. Elle montre comment certains membres des forces armées ont perverti leur mission de protection des citoyens pour participer à des activités criminelles.

 

Face à cette situation d’extrême danger, l’intervention de l’avocat d’Ibrahim Traoré permet d’éviter le pire. Grâce aux pressions exercées par le conseil légal, l’entrepreneur est finalement transféré à Bangui, échappant ainsi aux menaces directes du lieutenant-colonel Kondro. Cette affaire démontre de manière éclatante que le système de prédation mis en place fonctionne à tous les niveaux de l’État centrafricain. Après les magistrats corrompus et les faux dignitaires, ce sont désormais les forces armées qui participent activement au racket organisé.

 

L’affaire Ibrahim Traoré ne peut pas être réduite à une simple succession d’escroqueries individuelles. Elle dévoile l’existence d’un véritable système mafieux qui a gangrené plusieurs institutions centrales de l’État centrafricain.

 

Ce système présente toutes les caractéristiques d’une organisation criminelle structurée : division du travail entre les différents acteurs, protection mutuelle des membres du réseau, recyclement des profits illicites, et surtout, utilisation de l’appareil d’État à des fins privées.

 

Au cœur de ce système, les magistrats corrompus jouent un rôle central. Ils détournent leur fonction première de garants de la justice pour devenir des instruments d’oppression et de spoliation. Le cas de Thierry Ouedemona montre parfaitement cette perversion : non content de voler les biens des justiciables, il utilise son pouvoir judiciaire pour protéger ses complices et persécuter ses victimes.

 

Cette corruption du système judiciaire est particulièrement grave car elle prive les citoyens de tout recours légal. Quand la justice elle-même devient criminelle, où peuvent se tourner les victimes ?

 

Les faux proches du président Touadéra représentent une catégorie particulièrement pernicieuse de ce système mafieux. En se réclamant faussement de liens familiaux avec le chef de l’État, ils exploitent la vénération traditionnelle que portent les citoyens à l’institution présidentielle.

 

Cette usurpation d’identité institutionnelle leur permet d’extorquer des sommes considérables à leurs victimes, tout en bénéficiant d’une impunité quasi-totale. Leur protection semble provenir de leur capacité à compromettre d’autres personnalités en cas de poursuites.

 

L’implication de membres des Forces Armées Centrafricaines dans ce système de prédation constitue peut-être l’aspect le plus préoccupant de cette affaire. L’armée, censée protéger les citoyens et défendre l’intégrité territoriale, devient un instrument de terreur au service d’intérêts privés.

 

Le cas du lieutenant-colonel Kondro montre cette dérive : un officier supérieur qui menace directement de mort un citoyen pour obtenir de l’argent. Cette militarisation du crime organisé transforme la République centrafricaine en État-voyou où la force prime sur le droit.

 

Aujourd’hui, Ibrahim Traoré croupit toujours dans les geôles de la maison centrale de Ngaragba, après près de cinq années d’une détention qui s’apparente de plus en plus à un emprisonnement politique. Son seul crime véritable : avoir osé dénoncer les abus d’un magistrat corrompu et avoir refusé de céder face à un réseau d’escrocs protégés par leur proximité supposée avec le pouvoir.

 

Cette durée d’incarcération, disproportionnée par rapport aux faits qui lui sont reprochés, révèle la dimension politique de cette affaire. Ibrahim Traoré est devenu un exemple destiné à dissuader d’autres citoyens de s’opposer au système de prédation mis en place.

 

Depuis son incarcération, Ibrahim Traoré n’a jamais bénéficié d’un procès équitable respectant les standards internationaux de justice. Les accusations portées contre lui reposent sur des témoignages manifestement montés de toutes pièces par ses persécuteurs.

 

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