“La RCA fonctionne-t-elle comme une entreprise mafieuse depuis six ans ?”.  L’interview de la rédaction, L’économiste Bernard Orono qui brise le silence

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“La RCA fonctionne-t-elle comme une entreprise mafieuse depuis six ans ?”.  L’interview de la rédaction, L’économiste Bernard Orono qui brise le silence

 

“La RCA fonctionne-t-elle comme une entreprise mafieuse depuis six ans ?”. L’interview de la rédaction, L’économiste Bernard Orono qui brise le silence
Faustin Archange Touadera, diacre de son Église Baptiste Ngoubagara lors de sa prière à Dieu

 

Rédigé le 09 février 2026 .

Par : la rédaction de Corbeaunews-Centrafrique (CNC). 

Bientôt six ans sans comptabilité publique. La République centrafricaine navigue à l’aveugle depuis 2020. Bernard Orono, économiste centrafricain, accepte de parler sans filtre. Il dénonce un système qu’il qualifie d’organisation criminelle. Ses mots sont durs, ses constats inquiétants. Mais il assume tout. Entretien choc avec un homme qui refuse de se taire face au pillage organisé de son pays.

 

CNC : Bonjour Monsieur Orono.

 

Bernard Orono : Bonjour, merci de me recevoir.

 

CNC : Vous nous accordez cet entretien alors que la République centrafricaine continue de traverser une crise sans précédent. Depuis 2020, le pays n’a plus de comptabilité publique. Comment réagissez-vous à cette information ?

 

B.O. : Écoutez, quand j’ai appris ça, j’ai d’abord cru à une blague. Mais non, c’est la réalité. Un pays entier qui fonctionne sans tenir ses comptes depuis bientôt six ans ! Vous vous rendez compte ? C’est comme si vous teniez une boutique sans jamais noter ce qui rentre et ce qui sort. Sauf que là, on parle d’un État, pas d’un petit kiosque de quartier Malimaka.

 

CNC : Mais concrètement, qu’est-ce que ça signifie pour le citoyen ordinaire ?

 

B.O. : Ça signifie que personne ne sait où va l’argent. Absolument personne. Les taxes que vous payez sur le carburant, sur la bière, sur tout ce que vous achetez… elles disparaissent dans un trou noir. Qui les collecte vraiment ? Combien arrive au Trésor ? Combien est détourné en route ? Mystère total. Et ce n’est pas un hasard, croyez-moi.

 

CNC : Vous pensez que c’est délibéré ?

 

B.O. : Bien sûr que c’est délibéré ! Depuis le départ de l’agent comptable béninois en 2015, la situation s’est dégradée progressivement. En 2020, effondrement complet. Et qu’est-ce qu’on fait ? Rien. Personne n’est sanctionné, personne n’est inquiété. Au contraire, ceux qui devraient être en prison roulent en grosses cylindrées. Vous appelez ça comment, vous ? Moi j’appelle ça une organisation criminelle qui a pris les commandes de l’État.

 

CNC : Le terme “régime mafieux” que vous employez souvent, il ne vous semble pas excessif ?

 

B.O. : Excessif ? Vous savez comment fonctionnent les mafias ? Elles éliminent d’abord les systèmes de contrôle pour opérer tranquillement. C’est exactement ce qui se passe ici. On vide les organes de contrôle de leurs moyens, on paralyse l’Inspection d’État, on fait semblant d’auditer pendant que les vrais chiffres restent cachés. Et pendant ce temps-là, une petite clique s’enrichit scandaleusement.

 

CNC : Justement, parlons des organes de contrôle. Pourquoi sont-ils aussi impuissants ?

 

B.O. : Parce qu’on les a volontairement asphyxiés ! Comment voulez-vous qu’un inspecteur fasse son travail quand il n’a même pas de véhicule ? Quand il doit supplier celui qu’il est censé contrôler de le ramener chez lui après la mission ? C’est du théâtre, une parodie pour faire croire qu’il y a encore un État.

 

CNC : Et la création de nouvelles institutions comme la Haute Autorité de la Bonne Gouvernance ?

 

B.O. : Ah, celle-là ! On crée de nouvelles structures alors que les anciennes ne fonctionnent déjà pas. C’est juste pour caser les amis du régime, leur donner des titres ronflants et des salaires. La bonne gouvernance ? Arrêtez, vous allez me faire pleurer. C’est comme mettre un pansement sur une jambe déjà pourrie.

 

CNC : Selon vos analyses, quelles sont les véritables conséquences de cette absence de comptabilité ?

 

B.O. : Elles sont catastrophiques à tous les niveaux. D’abord, vous ne pouvez plus planifier quoi que ce soit sérieusement. Comment construire des écoles, des hôpitaux, payer correctement les fonctionnaires si vous ne savez même pas combien vous avez en caisse ?

 

Ensuite, les détournements deviennent incontrôlables. Sans registres, sans traces, l’argent public devient une auberge espagnole. Les marchés publics surfacturés, les commissions occultes, les sociétés-écrans… tout ça prospère dans l’ombre.

 

Et puis il y a la crédibilité internationale. Aucun partenaire sérieux ne veut prêter de l’argent à un pays qui ne peut même pas justifier l’utilisation des fonds précédents.

 

CNC : Vous parlez souvent de “voleurs en col blanc”. Qui sont-ils ?

 

B.O. : Ce sont ces gens que vous croisez dans les beaux quartiers de Bangui, au volant de 4×4 flambant neufs, alors que leur salaire officiel ne pourrait même pas payer l’essence d’un mois. Certains sont ministres, d’autres directeurs généraux, d’autres encore occupent des postes stratégiques dans l’administration. Ils se connaissent tous, ils se protègent mutuellement. C’est un réseau.

 

CNC : Mais pourquoi ne sont-ils jamais inquiétés par la justice ?

 

B.O. : Parce qu’ils SONT le système ! Quand le sommet de la pyramide lui-même baigne dans la corruption, qui va sanctionner qui ? C’est comme demander à un gang des criminels de s’auto-dénoncer. Ça n’arrivera jamais.

 

CNC : Les citoyens voient pourtant cet écart énorme entre le train de vie des dirigeants et leur misère quotidienne…

 

B.O. : Bien sûr qu’ils le voient ! C’est insultant, provocant même. D’un côté, vous avez des ministres qui partent avec tout le parc automobile de leur ministère quand ils quittent leurs fonctions. De l’autre, vous avez d’anciens serviteurs de l’État, des gens qui ont donné des années à leur pays, qui vivent dans le dénuement total. C’est obscène.

 

La Centrafrique n’est pas pauvre par nature. Elle est riche en ressources, en potentiel. Mais elle est systématiquement pillée par une élite sans scrupules.

 

CNC : Certains jeunes sont utilisés pour manifester contre des ministres ou pour faire pression sur des institutions. Qu’en pensez-vous ?

 

B.O. : C’est une manipulation honteuse. On instrumentalise la jeunesse pour régler des comptes politiques internes. Ces jeunes-là servent de chair à canon pour des luttes de pouvoir qui ne les concernent pas. Et après, on leur donnera quoi ? Des miettes, peut-être un petit poste sans avenir.

 

Moi, je leur dis : ouvrez les yeux. Vous êtes en train de défendre un système qui vous vole votre avenir. Ces gens-là se moquent de vous.

 

CNC : La récente modification constitutionnelle qui permet au président de briguer indéfiniment le pouvoir, comment l’analysez-vous dans ce contexte ?

 

B.O. : C’est le clou du cercueil. Quand vous combinez l’absence de comptabilité publique, la neutralisation des contre-pouvoirs, et maintenant la possibilité de rester au pouvoir à vie, qu’est-ce que vous obtenez ? Une dictature kleptocratique, ni plus ni moins.

 

Cette Constitution n’a pas été consensuelle, tout le monde le sait. Elle a été imposée pour permettre à un homme et son clan de continuer à piller tranquillement. C’est tragique pour le peuple centrafricain.

 

CNC : Où va réellement l’argent de l’État selon vous ?

 

B.O. : Dans des comptes à l’étranger, dans des investissements immobiliers hors du pays, dans des trains de vie luxueux. Regardez simplement le patrimoine de certains dirigeants avant et après leur passage au pouvoir. L’enrichissement est fulgurant. Et tout ça se fait sur le dos d’un peuple qui compte parmi les plus pauvres au monde.

 

CNC : Existe-t-il une solution pour sortir de cette impasse ?

 

B.O. : La solution technique existe, elle est même simple : rétablir immédiatement une comptabilité publique sérieuse avec des professionnels compétents, mener un audit exhaustif depuis 2020, sanctionner les coupables, redonner des moyens aux organes de contrôle.

 

Mais la vraie question, c’est la volonté politique. Comment espérer qu’un système se réforme quand il profite de son propre dysfonctionnement ? Les responsables ne vont pas se sanctionner eux-mêmes. C’est pour ça que je dis que sans pression populaire forte, sans réveil citoyen, rien ne changera.

 

CNC : Votre message aux Centrafricains ?

 

B.O. : Je leur dis : vous n’êtes pas condamnés à subir ça éternellement. La situation actuelle n’est pas une fatalité, c’est le résultat de choix politiques. Des choix faits par des gens qui vous méprisent et qui s’enrichissent sur votre misère.

 

Il faut exiger la transparence, exiger des comptes, exiger des sanctions. Et surtout, arrêtez de vous laisser diviser. Pendant que vous vous battez entre vous pour des miettes, eux, ils se partagent le gâteau en riant de vous.

 

CNC : Merci Monsieur Orono d’avoir accepté de nous parler si librement.

 

B.O. : Merci à vous. Et j’assume totalement mes propos. Que ceux qui se sentent visés viennent me répondre avec des chiffres et des documents, pas avec des menaces ou des intimidations.

 

Propos recueillis par Gisèle MOLOMA….

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