L’Église en RCA : Du phare moral à l’ombre d’elle-même

La conscience d’une nation s’est-elle éteinte ?
Bangui, CNC. En 1958, c’est un homme d’Église en RCA, Barthélemy Boganda, qui donna naissance à la République Centrafricaine. Premier prêtre catholique centrafricain, il incarna l’alliance entre spiritualité et engagement national, entre foi et développement. Soixante-cinq ans plus tard, les églises sont devenues des refuges pour les déplacés, et les religieux peinent à faire entendre leur voix dans un pays déchiré. Ce basculement dramatique du rôle de l’Église dans la société centrafricaine est minutieusement analysé par Élie OUEIFIO dans son ouvrage “La RCA doit-elle toujours dépendre des autres ?” (août 2024).
L’âge d’or de l’Église en RCA (1958-1974)
Dans les premières années de l’indépendance, l’Église en RCA constituait un pilier fondamental de la société. Les premiers catéchistes, diacres, pasteurs, prêtres et imams formés par les missionnaires étaient des modèles de vertu et de travail. Ils combinaient leurs fonctions religieuses avec des métiers manuels : menuisiers, maçons, tailleurs, cultivateurs, commerçants. Cette double vocation leur permettait non seulement d’assurer leur autonomie financière mais aussi de former et d’encadrer leurs fidèles par l’exemple.
L’Église en RCA jouait alors un rôle central dans :
– L’éducation, avec un réseau d’écoles confessionnelles reconnues pour leur excellence
– La santé, à travers des dispensaires et centres de santé accessibles aux plus démunis
– La formation professionnelle, permettant à de nombreux jeunes d’apprendre un métier
– La médiation sociale, résolvant les conflits et maintenant la cohésion communautaire
À cette époque, les religieux étaient respectés pour leur intégrité et leur engagement social. Leur parole portait au-delà des murs des églises et influençait positivement l’ensemble de la société.

Le tournant de la démission (1974-1990)
Le déclin de l’Église en RCA commence paradoxalement avec l’amélioration apparente des conditions matérielles. Les nouveaux responsables religieux abandonnent progressivement leurs activités professionnelles pour se consacrer uniquement à leurs fonctions ecclésiastiques. Cette spécialisation crée une dépendance financière qui va s’avérer fatale.
Élie OUEIFIO identifie plusieurs facteurs de cette démission progressive de l’Église en RCA :
- La dépendance financière
– Abandon des activités génératrices de revenus
– Attente de subventions extérieures
– Précarisation des conditions de vie des religieux
– Vulnérabilité aux pressions politiques et économiques
- La politisation croissante
– Implication dans les luttes politiques
– Divisions selon des lignes ethniques
– Perte d’indépendance morale
– Compromissions avec le pouvoir
- Les divisions internes
– Multiplication des dénominations
– Conflits de leadership
– Querelles doctrinales
– Compétition pour les ressources
La crise de crédibilité (1990-2024)
La période actuelle est marquée par une perte dramatique d’influence morale. Les églises, autrefois respectées comme des sanctuaires de vérité et de justice, sont devenues des arènes où se jouent des luttes de pouvoir et d’influence.
Les manifestations de cette crise sont multiples :
- Dans le domaine spirituel
– Multiplication des “prophéties” douteuses
– Commercialisation du spirituel
– Prédications orientées vers le gain
– Perte de la profondeur théologique
- Dans le domaine social
– Inefficacité des médiations religieuses
– Incapacité à prévenir les violences
– Échec dans la réconciliation nationale
– Absence d’impact sur les comportements sociaux
- Dans le domaine éducatif
– Baisse de la qualité des écoles confessionnelles
– Formation religieuse superficielle
– Perte des valeurs morales
– Désorientation de la jeunesse

L’impact sur la société contemporaine
La défaillance de l’Église comme force morale a créé un vide aux conséquences dévastatrices pour la société centrafricaine. Élie OUEIFIO analyse méthodiquement ces répercussions :
- Délitement des valeurs morales
Le respect des anciens, l’honnêteté dans les transactions, la solidarité communautaire – ces valeurs traditionnelles que l’Église renforçait par son enseignement se sont progressivement effacées. Dans les quartiers de Bangui comme dans les villages les plus reculés, les comportements antisociaux autrefois impensables sont devenus monnaie courante.
- Rupture du lien social
Les mariages interethniques, jadis célébrés comme des moments d’union nationale et bénis par l’Église, sont maintenant sources de tensions. Les célébrations religieuses qui rassemblaient autrefois toute la communauté sont désormais marquées par des absences significatives, reflétant les divisions sociales.
- Montée de la violence
L’incapacité de l’Église à maintenir son rôle de médiateur moral a laissé le champ libre à la violence. Comme le note OUEIFIO : “Là où le prêtre ou l’imam était autrefois écouté et respecté, c’est maintenant la voix des armes qui fait loi.”
Les manifestations de la crise spirituelle
La crise se manifeste de manière particulièrement aiguë dans trois domaines :
- Dans la pratique religieuse
– Multiplication des “églises de réveil” sans fondement théologique
– Monétisation des actes religieux
– Pratiques syncrétiques douteuses
– Perte du sens du sacré
- Dans le leadership religieux
– Formation insuffisante des responsables
– Comportements moraux contestables
– Enrichissement personnel suspect
– Absence de vision pastorale
- Dans l’engagement social
– Abandon des œuvres caritatives
– Réduction des programmes sociaux
– Fermeture d’écoles confessionnelles
– Disparition des centres de formation
Les défis actuels de l’Église en RCA
L’Église centrafricaine fait face à des défis majeurs qui nécessitent une réponse urgente :
- Le défi de la formation
La qualité de la formation des religieux s’est considérablement dégradée. Les séminaires et écoles bibliques manquent de moyens et de formateurs qualifiés. OUEIFIO cite le cas d’un pasteur qui confessait : “Nous formons en six mois des gens qui devraient étudier pendant au moins trois ans.”
- Le défi financier
L’autonomie financière reste un problème crucial. La dépendance vis-à-vis des financements extérieurs compromet l’indépendance des églises et leur capacité à servir leur communauté.
- Le défi de l’unité
Les divisions confessionnelles, ethniques et doctrinales sapent la crédibilité de l’Église et son efficacité dans la société.
Les solutions proposées
Élie OUEIFIO propose plusieurs pistes de solution pour les Église en RCA:
- Retour aux fondamentaux
– Restauration de l’éthique du travail chez les religieux
– Revalorisation de la formation théologique
– Réhabilitation des valeurs morales
– Renforcement de l’engagement social
- Réformes structurelles
– Création d’un conseil interreligieux effectif
– Mise en place de mécanismes de contrôle
– Développement de sources de financement locales
– Formation continue du clergé
- Engagement communautaire
– Reprise des œuvres sociales
– Développement de projets communautaires
– Renforcement du dialogue interreligieux
– Implication dans le développement local
Le chemin de la renaissance
La reconstruction de l’Église centrafricaine comme force morale est indispensable à la renaissance nationale. Cette reconstruction passe par :
- Un retour à l’authenticité spirituelle
L’Église doit retrouver sa vocation première de guide moral et spirituel, en se détachant des considérations politiques et matérielles qui ont terni son image.
- Une réforme institutionnelle
La mise en place de structures de formation solides, de mécanismes de contrôle efficaces et de sources de financement durables est essentielle.
- Un engagement social renouvelé
L’Église doit redevenir un acteur majeur du développement social, comme elle le fut dans les premières années de l’indépendance.
Comme le conclut OUEIFIO : “La renaissance de la RCA passe nécessairement par la restauration de l’Église dans son rôle de conscience morale de la nation. Sans cette restauration, aucun développement durable n’est possible.”
Cette analyse lucide offre un chemin de reconstruction pour une institution dont le pays a plus que jamais besoin pour retrouver son unité et sa dignité.