INTERVIEW EXCLUSIVE : Sylvain Mamboko, ex-diplomate centrafricain, revient sur le cas des 880 casques bleus congolais de la RDC non payés jusqu’à ce jour, 10 ans après la fin de leur mission en Centrafrique

Rédigé le .
Par : la rédaction de Corbeaunews-Centrafrique (CNC).
Ils ont risqué leur vie pour venir pacifier la Centrafrique. Aujourd’hui, ces 880 casques bleus congolais n’ont que des médailles des nations-unies sur leurs épaules. Sylvain Mamboko, ex-diplomate centrafricain, brise le silence sur ce dossier explosif où 14,5 millions de dollars se sont évaporés dans la nature congolaise. Une interview sans concession qui pointe du doigt les responsabilités de Kinshasa et de l’ONU.
Corbeau News Centrafrique : Bonjour Monsieur Sylvain Mamboko. Pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Sylvain Mamboko : Bonjour. Je m’appelle Sylvain Mamboko , ancien fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères de la République centrafricaine. Pendant plusieurs années, j’ai suivi de près les opérations de maintien de la paix dans notre pays, particulièrement celles impliquant les contingents étrangers venus nous aider pendant la crise. J’ai été témoin direct de l’arrivée, du travail et du départ de nombreux casques bleus, notamment ceux venus de la République démocratique du Congo.
CNC : Monsieur Mamboko , vous souhaitez nous parler aujourd’hui d’une affaire qui vous tient particulièrement à cœur. De quoi s’agit-il ?
S.N. : Oui, effectivement. Il s’agit d’une histoire qui me hante depuis des années maintenant. Une histoire d’injustice, d’oubli et de trahison. Vous savez, quand on travaille dans la diplomatie, on voit beaucoup de choses, on apprend à garder le silence sur certains dossiers. Mais là, je ne peux plus me taire. Il y a des limites à ne pas dépasser, et ce qui est arrivé aux casques bleus congolais dépasse l’entendement.
CNC : Pouvez-vous nous raconter cette histoire depuis le début ? Comment tout a commencé ?
S.N. : Tout commence en décembre 2013. La Centrafrique traverse l’une des périodes les plus sombres de son histoire. Le chaos règne, la violence est partout. C’est dans ce contexte que le 13 décembre 2013, un contingent de la République démocratique du Congo arrive à Bangui. Ces hommes, 880 au total – 740 militaires et 140 policiers – viennent pour nous aider à rétablir la paix. Je me souviens très bien de leur arrivée. C’étaient des hommes déterminés, professionnels, prêts à risquer leur vie pour un pays qui n’était même pas le leur.
CNC : Sous quelle bannière servaient-ils exactement ?
S.N. : Leur mission s’est déroulée en deux phases bien distinctes. D’abord, ils ont servi sous la MISCA, la Mission internationale de soutien à la Centrafrique, qui était une opération de l’Union Africaine. Cette première phase a duré du 19 décembre 2013 au 15 septembre 2014. Ensuite, quand les Nations Unies ont pris le relais avec la création de la MINUSCA en septembre 2014, ces mêmes soldats ont été intégrés dans cette nouvelle mission onusienne. Ils sont restés sous le drapeau de l’ONU jusqu’au 16 janvier 2016, soit 16 mois de service.
CNC : Quel était leur rôle concret sur le terrain ?
S.N. : Ces hommes ont fait un travail remarquable. Ils assuraient la sécurité dans plusieurs quartiers de Bangui, ils protégeaient les civils, ils patrouillaient dans des zones extrêmement dangereuses. Certains ont été blessés, d’autres ont frôlé la mort à plusieurs reprises. C’étaient de vrais professionnels qui prenaient leur mission très au sérieux. Les populations locales où ils étaient déployés les appréciaient beaucoup.
CNC : Et pour ce service, quelle était la compensation prévue ?
S.N. : Selon les standards des Nations Unies, chaque casque bleu devait recevoir 1025 dollars américains par mois. C’est le tarif normal pour les missions de maintien de la paix. Pour la période où ils servaient sous l’Union Africaine avec la MISCA, ils ont effectivement reçu des paiements, même si c’était partiel et avec des retards. Mais voilà où le problème commence : pour les 16 mois passés sous la MINUSCA, sous le drapeau de l’ONU donc, ils n’ont absolument rien touché. Pas un seul centime.
CNC : Attendez, vous êtes en train de nous dire que ces hommes ont travaillé gratuitement pendant 16 mois ?
S.N. : Exactement ! C’est incroyable, mais c’est la pure vérité. Faites le calcul avec moi : 880 hommes, multipliés par 1025 dollars par mois, multipliés par 16 mois. Cela fait environ 14,5 millions de dollars américains. Une somme colossale qui n’est jamais arrivée dans les poches de ces soldats. Et nous parlons là d’hommes qui ont quitté leurs familles, qui ont risqué leur vie quotidiennement, qui ont vu des collègues mourir à leurs côtés.
CNC : Comment une telle situation a-t-elle pu se produire ? Où est passé cet argent ?
S.N. : Voilà la question à plusieurs millions de dollars, au sens littéral du terme ! C’est là que tout devient trouble. Selon ce que nous savons, les Nations Unies auraient versé les fonds au gouvernement de la République démocratique du Congo. Mais à Kinshasa, sous l’administration de Joseph Kabila qui était président à l’époque, cet argent n’est jamais parvenu aux soldats. Il a disparu quelque part dans les méandres de l’administration congolaise.
CNC : Le gouvernement actuel de la RDC a-t-il réagi à cette situation ?
S.N. : C’est le plus frustrant dans toute cette affaire. Le président Félix Tshisekedi, qui est pourtant arrivé au pouvoir avec une promesse de rupture et de lutte contre la corruption, maintient un silence total sur ce dossier. Aucune enquête n’a été ouverte, aucune explication n’a été donnée. C’est comme si ces 880 hommes n’avaient jamais existé. Personne à Kinshasa ne veut toucher à ce dossier parce que cela révélerait forcément des détournements massifs et des complicités à très haut niveau.
CNC : Et du côté de la MINUSCA, quelle est leur position ?
S.N. : Le silence absolu également ! Nous avons essayé à plusieurs reprises de les contacter, de leur poser des questions. Rien. Ils se cachent derrière des procédures bureaucratiques, ils renvoient systématiquement vers le gouvernement congolais. C’est un jeu de ping-pong où chacun rejette la responsabilité sur l’autre. Entre New York et Kinshasa, personne ne veut assumer. Pendant ce temps, des familles entières souffrent.
CNC : Vous parlez de familles qui souffrent. Pouvez-vous nous en dire plus ?
S.N. : Bien sûr. Imaginez un soldat qui part en mission en se disant qu’il va pouvoir mettre de l’argent de côté pour construire une maison, pour payer les études de ses enfants, pour assurer un avenir à sa famille. Cet homme risque sa vie pendant 16 mois, il vit dans des conditions difficiles, loin des siens, il fait face au danger quotidiennement. Et quand il rentre, il n’a rien. Ses enfants continuent d’aller à l’école dans des conditions misérables, sa femme continue de se battre pour nourrir la famille. Certains de ces soldats vivent aujourd’hui dans une pauvreté absolue.
CNC : Vous avez mentionné que certains soldats sont même décédés ?
S.N. : Oui, et c’est la partie la plus tragique de toute cette histoire. Des hommes qui ont donné leur vie pour cette mission, qui sont morts en service, n’ont jamais pu toucher un seul dollar de ce qui leur était dû. Leurs familles n’ont rien reçu non plus. Un ancien officier du contingent m’a confié un jour : “Des collègues nous ont quittés sans avoir pu bénéficier de ce qu’ils avaient mérité au péril de leur vie.” Pouvez-vous imaginer mourir en sachant que votre gouvernement et l’ONU vous ont trahi ?
CNC : Comment ces soldats ont-ils réagi à leur retour en RDC ?
S.N. : Justement, c’est là qu’on voit toute la stratégie mise en place pour les faire taire. Le 16 janvier 2016, un avion de Kenya Airways affrété par la MINUSCA a décollé de Bangui avec les derniers éléments du contingent. À leur arrivée à Kinshasa, aucune cérémonie officielle ne les attendait. Pas de discours, pas de remerciements, rien. On les a fait descendre de l’avion et, immédiatement, ils ont été dispersés.
CNC : Dispersés ? Que voulez-vous dire ?
S.N. : Les autorités congolaises ont délibérément séparé ces hommes et les ont affectés dans des régions reculées du pays, dans des coins perdus. Un ancien casque bleu m’a confié : “On nous a délibérément séparés et affectés dans des zones reculées pour nous empêcher de nous organiser.” C’est la vieille tactique du “diviser pour mieux régner”. En les éparpillant aux quatre coins du pays, le gouvernement s’assurait qu’ils ne pourraient pas se regrouper, qu’ils ne pourraient pas s’organiser collectivement pour réclamer leur dû.
CNC : Ont-ils quand même tenté de réclamer leur argent ?
S.N. : Bien sûr ! Ces hommes ne sont pas idiots. Ils savent ce qui leur est dû. Mais isolés comme ils le sont, dispersés dans des régions où la communication est difficile, sans moyens financiers pour se déplacer ou pour engager des avocats, que peuvent-ils faire ? Certains ont essayé d’écrire des lettres, de saisir leurs supérieurs hiérarchiques, mais toutes leurs démarches se sont heurtées à un mur de silence.
CNC : Vous avez évoqué des comptes bancaires qui auraient été ouverts pour recevoir ces paiements ?
S.N. : Oui, c’est un détail technique mais il est très révélateur. Quand les soldats sont arrivés en Centrafrique et qu’ils sont passés sous la bannière de la MINUSCA, on leur a demandé d’ouvrir des comptes à l’ECOBANK ici à Bangui. C’était la procédure normale : les salaires devaient être versés directement sur ces comptes. Chaque soldat a donc ouvert son compte, a fourni tous les documents nécessaires. Mais voilà, dix ans plus tard, ces comptes n’ont jamais été alimentés. Ils sont restés à zéro franc depuis le premier jour.
CNC : Qu’est-ce que cela prouve exactement ?
S.N. : Cela prouve que l’argent n’a jamais quitté les circuits administratifs de haut niveau. Si la MINUSCA avait vraiment voulu payer ces soldats, l’argent serait arrivé sur ces comptes. Le fait que les comptes soient restés vides pendant dix ans montre clairement que quelque part, entre les bureaux de l’ONU à New York, les services administratifs de la MINUSCA à Bangui, et le gouvernement congolais à Kinshasa, l’argent a été détourné. Quelqu’un, quelque part, a décidé de garder cet argent.
CNC : Et les médailles alors ? On nous parle souvent de médailles remises aux casques bleus…
S.N. : Ah, les médailles ! Parlons-en justement. Quelle ironie cruelle ! L’Union Africaine et les Nations Unies ont effectivement décerné des médailles à ces soldats pour leur bravoure, pour leur dévouement, pour leurs services rendus. De belles cérémonies ont été organisées, des photos ont été prises, des rapports officiels ont été rédigés vantant le courage de ces hommes. Mais au final, qu’est-ce qu’une médaille quand on ne peut pas nourrir ses enfants ? C’est un morceau de métal qui ne vaut rien quand on vit dans la misère.
CNC : C’est donc une reconnaissance purement symbolique ?
S.N. : Pire que ça ! C’est une insulte. On donne des médailles pour la photo, pour faire bonne figure dans les rapports internationaux, pour montrer que l’ONU reconnaît le sacrifice de ses soldats. Mais derrière, on leur vole leur salaire. C’est du mépris institutionnalisé. Ces hommes ne veulent pas de médailles, ils veulent ce qu’on leur doit. Ils veulent pouvoir vivre dignement avec leur famille.
CNC : Quelles sont les principales questions qui restent sans réponse dans ce dossier ?
S.N. : Les questions sont nombreuses et elles sont fondamentales. Premièrement : est-ce que l’ONU a réellement versé les 14,5 millions de dollars au gouvernement congolais ? Si oui, qui exactement a reçu cet argent à Kinshasa ? Sur quels comptes bancaires a-t-il été versé ? Qui a autorisé le détournement, car c’est bien de détournement qu’il s’agit ? Pourquoi le gouvernement actuel refuse-t-il d’ouvrir une enquête sur ce qui s’est passé sous l’administration Kabila ? Toutes ces questions méritent des réponses claires et publiques.
CNC : Que réclament concrètement ces anciens casques bleus aujourd’hui ?
S.N. : Leurs revendications sont parfaitement légitimes et très claires. Premièrement, ils exigent une enquête transparente et indépendante pour savoir exactement où est passé leur argent. Deuxièmement, ils demandent l’intervention personnelle du président Félix Tshisekedi pour débloquer ce dossier. Troisièmement, ils veulent des éclaircissements officiels de la part de la MINUSCA et de l’ONU sur le sort des fonds. Et évidemment, ils réclament le versement immédiat de tous les arriérés qui leur sont dus, avec les intérêts accumulés sur dix ans.
CNC : Pensez-vous que cette affaire puisse avoir des conséquences sur les futures missions de maintien de la paix ?
S.N. : Absolument ! C’est même l’un des aspects les plus préoccupants de toute cette histoire. Comment voulez-vous qu’un pays africain accepte d’envoyer ses soldats dans une mission onusienne après ce qui est arrivé au contingent congolais ? Le message envoyé est catastrophique : l’ONU et les gouvernements peuvent vous utiliser, vous exposer au danger, et ensuite vous oublier complètement. C’est un signal d’alarme pour tous les pays contributeurs de troupes. Cette situation pose de sérieuses questions sur la crédibilité du système de maintien de la paix en Afrique.
CNC : Que représentent concrètement ces 14,5 millions de dollars pour ces 880 familles ?
S.N. : Ce ne sont pas des chiffres abstraits qu’on manipule dans des bureaux climatisés ! Chaque dollar de ces 14,5 millions représente un repas pour un enfant, une année scolaire payée, des soins médicaux accessibles, un toit décent au-dessus de la tête d’une famille. Pour beaucoup de ces soldats, cet argent devait être l’opportunité de sortir leur famille de la pauvreté, de construire une maison, d’assurer un avenir à leurs enfants. Dix ans plus tard, ces mêmes enfants ont grandi dans la misère alors que leur père a risqué sa vie pour la paix. C’est absolument inacceptable.
CNC : Nous arrivons maintenant au 16 janvier 2026, exactement onze ans après le départ de ce contingent. Pensez-vous que cette date symbolique puisse changer quelque chose ?
S.N. : J’aimerais être optimiste, mais je suis réaliste. Pendant dix ans, toutes les institutions concernées ont démontré qu’elles préfèrent l’oubli et le silence. Cependant, cette date anniversaire doit servir de rappel brutal à tout le monde : on ne peut pas traiter des êtres humains, des soldats qui ont servi avec honneur, comme du bétail qu’on utilise et qu’on abandonne ensuite. Si aucune action concrète n’est prise maintenant, ce sera la confirmation définitive que le système onusien et les gouvernements africains sont corrompus jusqu’à la moelle.
CNC : Monsieur Mamboko , quel message souhaitez-vous adresser aux différentes autorités concernées ?
S.N. : J’ai plusieurs messages très clairs à faire passer. Au président Félix Tshisekedi : Monsieur le Président, vous ne pouvez plus continuer à ignorer ce scandale. Ces 880 hommes ont servi votre pays et l’Afrique avec honneur et dignité. Ils méritent mieux que le silence et l’oubli. Ouvrez une enquête immédiatement, faites la lumière sur ce dossier. Si l’argent a été détourné sous l’ancien régime, que les coupables soient traduits en justice.
À la MINUSCA et aux Nations Unies : cessez de vous cacher derrière des procédures bureaucratiques et des renvois de responsabilité. Vous avez une obligation morale et légale envers ces soldats qui ont servi sous votre drapeau. Assumez vos responsabilités, dites la vérité sur ce qui s’est passé avec ces fonds.
Et au gouvernement centrafricain : nous avons été témoins directs du sacrifice de ces hommes sur notre sol. Ils sont venus nous aider dans nos moments les plus difficiles. Nous avons le devoir moral de soutenir leurs revendications et de faire pression sur les instances concernées.
CNC : Avez-vous un message particulier pour ces 880 soldats oubliés ?
S.N. : Oui, absolument. À tous ces soldats et à leurs familles, je veux dire ceci : ne baissez jamais les bras. Votre combat est juste, il est légitime, il est noble. Vous avez servi avec honneur, vous avez risqué vos vies, certains de vos camarades sont morts pour cette mission. Vous méritez justice et vous l’aurez. Continuez à vous organiser, continuez à parler, continuez à témoigner. L’opinion publique doit savoir ce qui vous est arrivé. La vérité finit toujours par éclater.
Et à tous les Africains qui nous écoutent ou qui nous lisent : cette affaire nous concerne tous. Si nous laissons faire ça aujourd’hui, demain ce seront d’autres soldats, d’autres fonctionnaires, d’autres citoyens ordinaires qu’on trahira de la même manière. Il faut dire non, collectivement, à ce système mafieux qui broie les honnêtes gens et qui enrichit quelques corrompus.
CNC : En conclusion, comment qualifieriez-vous cette situation ?
S.N. : C’est une situation sans précédent dans l’histoire des opérations de maintien de la paix. Dix ans après la fin de leur mission, le mystère reste entier sur le sort des compensations dues à ces casques bleus congolais. Cette affaire montre clairement les dysfonctionnements profonds, systémiques, dans la gestion des missions de maintien de la paix en Afrique. Elle pose brutalement la question de la responsabilité des différents acteurs impliqués : l’ONU, le gouvernement congolais, la MINUSCA. Tant que nous n’aurons pas de réponses claires, tant que justice ne sera pas rendue, cette affaire restera une tache indélébile sur la conscience de tous ceux qui sont restés silencieux.
CNC : Monsieur Mamboko , nous vous remercions pour cet éclairage sans concession sur cette affaire qui a trop duré.
S.N. : C’est moi qui vous remercie de me donner la parole, de donner une voix à ces hommes oubliés. C’est le devoir du journalisme de faire la lumière sur ces injustices, et c’est essentiel pour que la vérité éclate enfin. J’espère sincèrement que cette interview contribuera à faire bouger les choses.
Propos recueillis par Alain Nzilo….
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