Des prisonniers de Ngaragba écrivent à Touadéra et au monde entier pour dire qu’ils sont en train de mourir dans l’indifférence

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Des prisonniers de Ngaragba écrivent à Touadéra et au monde entier pour dire qu’ils sont en train de mourir dans l’indifférence

 

 

 

 

Rédigé le .

Par : la rédaction de Corbeau News Centrafrique, CNC 

 Des détenus de la Maison Centrale de Ngaragba ont fait parvenir, le 27 avril 2026, une lettre ouverte au Chef de l’État centrafricain, avec ampliation aux ambassades de Chine, de France, des États-Unis, aux Nations Unies, à l’Union Européenne et à l’Union Africaine. Un geste qui dit, à lui seul, tout ce que ces hommes pensent des chances d’être entendus à Bangui.

 

Le document tient en plusieurs feuillets écrits à la main, avec la graphie appliquée de gens qui savent que chaque mot compte. Ce n’est pas une pétition de forme. C’est un cri rédigé par des hommes qui ont épuisé toutes les voies internes et qui ont compris, au fil des mois et des années, que l’administration centrafricaine ne répondrait pas d’elle-même. Alors ils ont écrit. Au président. Et au monde.

 

Ce que ces hommes décrivent à l’intérieur de Ngaragba n’a rien d’une détention au sens légal du terme. Ils dorment à même le sol, sans matelas, sans espace suffisant pour s’allonger. La nourriture est servie mal préparée, en quantité insuffisante, dans un établissement qui déborde de détenus entassés les uns sur les autres. Personne, dans les couloirs du pouvoir à Bangui, ne semble s’en émouvoir. Les discours sur la réforme pénitentiaire restent ce qu’ils ont toujours été dans ce pays : des mots prononcés devant des bailleurs étrangers, sans lendemain dans les geôles.

 

L’accès aux soins est peut-être le point le plus accablant du document. À l’infirmerie de Ngaragba, soigner n’est pas un droit — c’est une transaction. Pour être examiné, pour recevoir un médicament, il faut payer. Ceux qui n’ont rien restent sans soins. Des malades sont morts dans ces conditions, écrivent les signataires, sans qu’aucune enquête ne soit ouverte, sans que personne ne soit convoqué, sans que le ministre de tutelle daigne expliquer comment un être humain peut décéder en détention provisoire sans que l’État ne s’en préoccupe. Dans un pays qui se targue d’avoir un ministère de la Justice, cette réalité est une honte administrative documentée.

 

La question de la durée des détentions est tout aussi incroyable. Certains des signataires sont détenus depuis douze ans. Douze ans. Sans grâce présidentielle. Sans remise de peine. Faut-il rappeler que la Constitution centrafricaine, comme les textes internationaux auxquels la RCA est signataire, garantit des droits élémentaires aux personnes privées de liberté ? Faut-il rappeler que le Chef de l’État dispose du droit de grâce, et qu’il l’a exercé dans d’autres circonstances, pour d’autres personnes, avec une célérité que ces hommes n’ont jamais connue ?

 

Car c’est précisément là que la lettre devient politiquement explosive. Les détenus pointent nommément le ministre de la Justice Doubaye Abazène, qu’ils accusent d’avoir fait incarcérer plus de 77 personnes dans le contexte de la guerre ethnique ayant opposé les communautés Gola, Rouga et Arange. Ces arrestations massives, réalisées sous couvert d’un portefeuille ministériel, auraient conduit à des détentions prolongées sans procès équitable, sans suivi judiciaire, dans un silence administratif que le ministère de la Justice n’a jamais rompu publiquement.

 

Deux décrets présidentiels de libération de détenus malades ont pourtant été signés. Les signataires de la lettre en sont informés. Ils les citent. Mais ils affirment que ces décrets n’ont jamais été exécutés par le ministère de la Justice. C’est une accusation grave : elle signifie que la volonté affichée du Chef de l’État — si tant est qu’elle soit sincère — serait délibérément bloquée par l’appareil administratif qu’il est censé diriger. Ou, hypothèse plus sombre encore, que ces décrets n’ont jamais été destinés à être appliqués, et qu’ils n’ont servi qu’à produire une communication favorable sans aucune conséquence réelle sur le sort des détenus.

 

Les auteurs de la lettre convoquent eux-mêmes un précédent historique pour mesurer l’étendue de l’injustice. Sous Bokassa, écrivent-ils, des condamnés à perpétuité ont fini par obtenir leur grâce et recouvrer la liberté. Ce rappel n’est pas anodin. Il signifie que des hommes détenus à Ngaragba en 2026, sous un régime qui se réclame de la démocratie et de l’État de droit, estiment être traités plus durement que des prisonniers de l’ère impériale. C’est une comparaison que le pouvoir ne peut balayer d’un revers de main sans répondre sur le fond.

 

Face à l’incapacité ou au refus des institutions centrafricaines de traiter cette réalité, les signataires ont choisi de porter leur voix au-delà des frontières. La lettre liste en ampliation les ambassades de Chine, de France et des États-Unis, les Nations Unies, l’Union Européenne et l’Union Africaine. Ce n’est pas une démarche protocolaire. C’est l’aveu lucide d’hommes qui savent que leur seule chance d’être entendus passe par une pression extérieure sur un État qui ne se surveille plus lui-même. Quand des prisonniers centrafricains écrivent à Pékin et à Washington pour demander de l’aide, c’est que Bangui a cessé de fonctionner comme un État de droit.

 

La lettre se referme sur une phrase d’une simplicité émouvante : leurs familles les attendent, et leur pays a besoin d’eux. Pas de menace. Pas d’ultimatum. Juste le constat de gens qui ont eu douze ans pour comprendre que la dignité, dans ce pays, n’est pas un acquis — c’est un privilège que l’on négocie, que l’on achète, ou que l’on perd définitivement derrière les murs de Ngaragba.​​​​​​​​​​​​​​​​

 

Par Anselme Mbata

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